À la gauche du Christ – Denis Pelletier et Jean-Louis Schlegel

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Dans des textes précédents nous avons traité du Concile Vatican II ainsi que notre analyse du terme « civilisation judéo-chrétienne », dans la même optique nous vous proposons ici des extraits d’un compte-rendu de lecture par Pierre Mayrant au sujet du livre À la gauche du Christ, sur l’influence marxiste dans nos églises.

La tentation du marxisme

(…) Ce qui est en revanche parfaitement mis en avance est la séduction qu’opéra le marxisme chez bon nombre d’intellectuels chrétiens après la Seconde Guerre mondiale. Denis Pelletier met en avant la légitimité que les communistes ont obtenue en s’engageant massivement dans la résistance[2], contrairement à l’institution catholique – c’est en tout cas l’image que les chrétiens d’après-guerre avaient de l’épiscopat français, bien que les travaux récents de Limore Yagil démontrent le contraire[3]. « Mais après la Seconde Guerre mondiale, ils sont confrontés à la conciliation de leur foi et de leur appartenance aux Eglises avec une conception nouvelle du devenir humain : la pensée et la réalité marxistes »[4], souligne Frédéric Gugelot. Le chapitre qu’il intituleIntellectuels chrétiens entre marxisme et Evangile, montre à quel point le monde intellectuel catholique avait pu se laisser convaincre par les analyses marxistes, malgré l’encyclique Divini Redemptoris (1937) qui déclare le communisme « intrinsèquement pervers ». Certains se justifiaient de ne conserver que les aspects économiques de la doctrine tout en rejetant la philosophie, ce qui freinait bien entendu l’action militante. Mais, en même temps, cette tentation du marxisme participa d’une frustration des chrétiens à ne pas pouvoir réellement participer à l’action politique. Après 1945, Emmanuel Mounier accepta de « greffer l’espérance chrétienne sur les sources vives de l’espérance communiste » pour combattre l’injustice[5]. « Le bon sens historique commande non pas d’arrêter les fleuves, mais de les aménager », ajoutait le philosophe. « Alors que le marxisme devient un puissant pôle d’attraction en France, les intellectuels chrétiens de gauche l’abordent de deux façons. Les uns y trouvent une grille d’interprétation féconde de la réalité sociale ; les autres affirment que, par solidarité au Christ, il faut s’engager avec les pauvres et les opprimés au côté du parti qui porte ce combat, donc des communistes. »[6] A partir de la seconde moitié des années 1960, « l’efficacité présumée, justement, de l’analyse marxiste impressionne, la générosité des militants communistes et cégétistes fait honte aux chrétiens », résume pour sa part Jean-Louis Schlegel[7]. Il y avait là, à travers ce chapitre de grande qualité, de quoi aussi affiner la définition du chrétien de gauche : la tentation du marxisme cachait une autre tentation, plus large, celle de soumettre le spirituel au temporel, de croire que le royaume puisse s’inscrire dans un projet immanent de libération de l’homme vers le troisième âge. C’est l’éternelle tentation joachimite. Le dominicain Marie-Dominique Chenu n’hésita pas à constater « la cohérence philosophique de cette idéologie d’émancipation humaine qu’est le marxisme. Il reconnaît sa valeur d’alternative à la théologie chrétienne de l’histoire et refuse donc d’élaborer une simple convergence éthique entre celui-ci et le christianisme. La lutte se fonde sur une espérance partagée »[8]. Frédéric Gugelot ajoute enfin que « l’engagement politique et social atteste alors de l’authenticité d’une vie chrétienne. Des intellectuels chrétiens s’assignent la tâche de procurer aux croyants les moyens de juger et de s’engager en toute conscience au nom de l’universalité du message biblique. Ils se définissent donc plus par une volonté de renouvellement de l’être chrétien que par un positionnement de droite ou de gauche. Ils apparaissent alors comme des chrétiens « avancés » »[9].

[1] Denis Pelletier, Jean-Louis Schlegel dir., A la gauche du Christ, les chrétiens en France de 1945 à nos jours, éd. du Seuil, Paris, 614 p.
[2] Ibid., p. 69.
[3] Limore Yagil, La France, terre de refuge et de désobéissance civile (1936-1944) : Exemple du sauvetage des juifs, 3 tomes, éd. du Cerf, 2005 à 2011.
[4] Denis Pelletier, Jean-Louis Schlegel dir., op. cit., p. 205.
[5] Cité dans Ibid., p. 206.
[6] Ibid., p. 211.
[7] Ibid., p. 277.
[8] Ibid., p. 213.
[9] Ibid., p. 215.

Les raisons d’une telle attraction

Comment cette attraction si illusoire du communisme pût avoir lieu chez les intellectuels chrétiens, attraction qui se poursuivit au-delà du Concile, en 1968 et dans les années 1970 – en témoigne la figure emblématique du dominicain Jean Cardonnel ? Ce qui manque à cet ouvrage est aussi de ne pas avoir tenté de répondre à cette question ? Comme le rappelle François Furet, « qui voulait savoir le pouvait. La question est que peu de gens l’ont voulu »[1]. Ce fut bien là le nœud de l’engagement des catholiques à gauche, car si leur engagement ne se résumait qu’au social, à la lutte contre l’exclusion et la pauvreté, il faudrait qualifier de gauche le peuple chrétien tout entier, y compris certaines congrégations religieuses lefebvristes. Si le catholicisme de droite d’après-guerre se caractérisait par un certain conservatisme bourgeois, en revanche, le catholicisme de gauche dépassait le cadre sociologique en se définissant d’abord par l’apport d’idéologies non chrétiennes et messianiques. Le chrétien de gauche voulait changer le monde en se nourrissant, non plus de l’Esprit Saint, mais de doctrines non chrétiennes comme le marxisme ou l’hégélianisme. Plusieurs raisons le conduisirent à refuser de voir la réalité du communisme : – Le marxisme chrétien peut s’inscrire dans une tradition hérétique, vieille du IVe siècle après Jésus-Christ, le pélagianisme, et qu’on retrouve dans toute l’histoire du christianisme, sous d’autres formes, à travers le joachimisme notamment. Jacques Maritain, dans Le Paysan de la Garonne, dénonça l’attitude néo-pélagienne de certains catholiques à l’issue du Concile Vatican II, en parlant à leur propos d’ « agenouillement devant le monde ». D’une certaine manière, on peut dire que ces chrétiens ne se laissèrent pas séduire par la force attractive chargée de mythes et de symboles du communisme, comme le fut le monde ouvrier, mais se servirent – et c’est en soi plus condamnable – de cette doctrine à un dessein messianique. – Pour ne pas se mettre en porte à faux avec l’encyclique de Pie XI Divini Redemptoris, ils auraient développé l’idée d’un « vrai marxisme », celui des manuscrits de Marx de 1844, qui auraient été son « inspiration primitive »[2], « dont certains trouvaient la définition scientifique chez Althusser, et que d’autres voyaient naître en Chine ou ailleurs, détaille Jean-Louis Schlegel. Sauf que c’était un marxisme imaginaire »[3]. A la lecture de l’ouvrage, il semble que les chrétiens de gauche récoltent aujourd’hui les fruits amers de cet engagement dans le marxisme : « Il se pourrait que les réserves portent avant tout sur l’adhésion, passagère ou durable, intense ou modérée, au marxisme »[4]. Mais, ajoute Jean-Louis Schlegel – ajout à la fois étonnant et drôle –, « au moins importe-t-il de ne pas tomber dans la facilité en chaussant des lunettes trop prévenues et d’éviter toute lecture anachronique, qui projette ce que nous avons appris du communisme à partir de 1975 sur la période qui a précédé, au risque de n’avoir rien à comprendre, mais tout condamner à peu de frais. » Le propos est vrai et drôle à la fois, parce que s’il avait été tenu dans le cadre de la collaboration de l’épiscopat avec les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, je ne suis pas sûr que le membre du comité de direction d’Esprit l’aurait tenu.

[1] François Furet, Le passé d’une illusion, essai sur l’idée communiste au XXe siècle, éd. Robert Laffon, coll. Le livre de Poche, 1995, 824 p., p. 245.
[2] Denis Pelletier, Jean-Louis Schlegel dir., op. cit., p.207
[3] Ibid., p. 579.
[4] Ibid., p. 577.

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