André Mathieu: pianiste et compositeur nationaliste

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Le Harfang, No.5, Vol.1

andremathieuAucun musicien québécois n’aura été plus célébré durant l’année 2010 que le pianiste André Mathieu. Un long métrage lui fut consacré(1), de même que de nombreuses émissions spéciales à la radio et à la télévision. Le jeune prodige eut aussi droit à une biographie étoffée par Georges Nicholson, un réalisateur de Radio-Canada(2). 2010 fut par ailleurs le triomphe d’Alain Lefèvre, lequel fit connaître l’œuvre de Mathieu au monde entier. Le virtuose fut en effet appelé à jouer les pièces du « Mozart canadien » à Berlin et à Shanghaï. Il signa également un contrat avec une prestigieuse agence, ce qui devrait lui ouvrir les portes des plus grandes salles de concert étatsuniennes(3).

C’est évidemment surtout la musique d’André Mathieu qu’on souhaita glorifier. On mit aussi de l’avant son destin tragique, celui d’un jeune compositeur de génie qui a produit sa première pièce à l’âge de 4 ans, mais qui a fini par sombrer dans l’alcool et dans l’oubli. Mathieu est présenté comme un « antihéros national »(4) qu’il faut enfin reconnaître à sa juste valeur. Ce qui retint l’attention des commentateurs est surtout ses talents musicaux. Si on exclut Georges Nicholson, très peu relèvent ses opinions politiques et l’influence qu’elles eurent sur sa vie. Le film de Luc Dionne et les émissions de radio et télévision ne traitent en fait pas une seule seconde de son militantisme. Seul Mathieu Noël(5) dans un article et Gilles Rhéaume dans une très courte conférence reprise sur Internet(6) ont en fait présenté l’apport politique du compositeur, sans que ce soit toutefois exhaustif.

La politique occupe pourtant une bonne place dans la vie du compositeur. Son père, Rodolphe Mathieu, a été membre de la Société Saint-Jean-Baptiste pendant plusieurs années. André Mathieu fut donc très tôt exposé aux idéaux nationalistes. C’est probablement ce qui fit qu’il s’intéressa jeune à la politique. Étant né en 1929, il entrait dans l’adolescence lorsque la Deuxième Guerre mondiale éclata. Il déclara vite son soutien à la Ligue pour la défense du Canada, principal mouvement d’opposition à la conscription. Georges Nicholson relève qu’il demanda à y adhérer en 1942(7). Mathieu se rapprocha aussi du Bloc populaire à la même époque. Les archives du musicien, conservées à Bibliothèque et archives Canada, montrent qu’il fut membre du Bloc populaire canadien junior(8). Il existe aujourd’hui très peu d’information sur ce mouvement. On sait seulement qu’il était la branche jeunesse du Bloc populaire et qu’il publiait un petit périodique à intervalle irrégulier. Le jeune prodige y envoya quelques articles. Cette implication mena aussi Mathieu à composer le chant du Bloc populaire en 1944(9). La pièce fut jouée par Arthur Laurendeau au congrès national du Bloc la même année(10). Bien qu’aucune preuve écrite ne le confirme, les pièces Laurencie(11), composée en 1942, et Laurentienne no 2, écrite en 1947, ont fort probablement des relents nationalistes qui s’expliquent en partie par ces fréquentations.

Georges Nicholson avance que c’est probablement dans le cadre du Bloc populaire qu’André Mathieu rencontra Walter O’Leary(12). Celui-ci avait été candidat du Bloc et avait fondé, au cours des années 1930, les Jeunesses patriotes avec son frère Dostaler. Les Jeunesses patriotes ont formé un des premiers mouvements indépendantistes de l’histoire du Québec. Il compta plus d’une centaine de membres(13). L’organisation cessa d’exister à la fin des années 1930, mais on tenta de la ressusciter une décennie plus tard. André Mathieu en était alors le nouveau président. À notre connaissance, la nouvelle mouture des Jeunesses patriotes fut cependant très peu active. La seule trace qu’on retrouve d’elle aujourd’hui est une lettre envoyée au ministre fédéral de l’Immigration pour tenter d’empêcher la déportation possible de Jacques de Bernonville(14). Il demeure toutefois certain que Mathieu fut proche de Walter O’Leary pendant plusieurs années. Il adhéra aux Chevaliers de la table ronde, sorte de groupe festif fondé par les frères O’Leary(15). Walter O’Leary fut aussi l’imprésario de Mathieu en 1950 et 1951. On le retrouva même dans le cortège lors du décès du compositeur(16).

Étant un partisan nationaliste depuis longtemps, André Mathieu s’intéressa aussi au renouveau indépendantiste de la fin des années 1950 et 1960. On retrouve une carte de membre de l’Alliance laurentienne dans les archives que le compositeur a laissées(17). Mathieu fut également approché pour composer le chant officiel de ce mouvement. Il écrivit en fait la musique de l’Hymne laurentien, alors que le père Gustave Lamarche en rédigea les paroles(18). La pièce fut jouée lors de réunions, selon d’anciens membres de l’Alliance à qui nous avons parlé. L’Hymne fut la dernière composition d’André Mathieu(19), mais il fut impliqué dans d’autres organisations politiques par la suite. En 1967, soit un an avant sa mort, le pianiste prit notamment une carte de membre du Comité d’aide aux patriotes prisonniers(20).

Ce bref tour d’horizon nous fait prendre conscience qu’André Mathieu fut impliqué en politique tout au long de sa vie. Il s’est intéressé à plusieurs mouvements nationalistes qui ont marqué les années 1940 à 1960. Si sa carrière musicale a été faite de hauts et de bas, sa vie politique a été menée en ligne droite. Pour nous militants, Mathieu est non seulement un grand compositeur, mais probablement aussi le musicien le plus impliqué pour la cause que le Québec ait connu. Force est en fait de se demander si le silence dans lequel on le relégua pendant plusieurs années n’est pas aussi dû à ses opinions politiques.

Pour la préservation de notre peuple,
F.Q.S.


Références

1 L’enfant prodige, 2010, Réalisation : Luc Dionne, Production : Cinémaginaire, Durée : 1h40.
2 Georges Nicholson, André Mathieu : biographie, Montréal, Québec Amérique, 2010, 593 p.
3 Christopher Huss, « Alain Lefèvre et André Mathieu bientôt à Carnegie Hall? », Le Devoir, 22 septembre
2010.
4 Christopher Huss, « Télévision à la une – Antihéros national », Le Devoir, 1er mai 2010,http://www.ledevoir.com/culture/television/288036/television-a-la-une-antiheros-national

5 Mathieu Noël, « Le pianiste André Mathieu (1929-1968) et la question du nationalisme québécois »,
Bulletin d’histoire politique, vol. 20, no. 1, p. 175-183.
6 Gilles Rhéaume nous parle d'André Mathieu, http://www.tagtele.com/videos/voir/55616
7 Georges Nicholson, op. cit., p. 197.
8 Fonds Famille Mathieu, MUS165/B8 et MUS165/B10,7.
9 La partition a été publiée en 2009 : André Mathieu, Le chant du « Bloc populaire » : chœur à trois voix
d’hommes, Saint-Romuald, Les Éditions du Nouveau théâtre musical, 2009, 8 p.
10 « Le congrès national du Bloc populaire canadien », Le Devoir, 4 février 1944, p. 6.
11 Laurencie est une pièce inédite dont la partition se trouve à Bibliothèques et archives Canada sous la cote
MUS 165/B4/1,16.
12 Georges Nicholson, op. cit., p. 312.
13 « Wallter O’Leary des Jeunesses patriotes », La Revue indépendantiste, no 22-23-24, p. 35-41.
14 Cette lettre est reproduite dans : Georges Nicholson, op. cit., p. 306-308.
15 Marie-Thérèse Lefebvre, André Mathieu : pianiste et compositeur québécois (1929-1968), Montréal,
Lidec, p. 26-27.
16 Georges Nicholson, op. cit., p. 460.
17 Bibliothèque et archives Canada, Fonds Famille Mathieu, MUS165/B10,7.
18 La partition fut publié en 2009 : André Mathieu, Hymne laurentien : paroles de Gustave Lamarche c.s.v.,
Saint-Romuald, Les Éditions du Nouveau théâtre musical, 2009, 12 p.
19 Georges Nicholson, op. cit., p. 396.
20 Bibliothèque et archives Canada, Fonds Famille Mathieu, MUS165/B10,7.

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