Aperçu de la pensée créditiste – Gilbert Gendron

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Article paru dans Le Harfang, No.3, Vol.5

Aperçu de la pensée créditiste
Par Gilbert Gendron

Cet article est tiré du numéro spécial sur l’économie publié par le Cercle Jeune Nation en septembre 1994 (num. 9). Qui connaît aujourd’hui la pensée créditiste? Une pensée économique à laquelle se rattachèrent de nombreux hommes de droite au Canada, suivant Réal Caouette et ses créditistes qui remportèrent des succès électoraux non négligeables. Le mouvement créditiste est désormais marginal, mais ce serait de commettre un sophisme que de négliger l’étude de cette doctrine par son manque actuel de popularité.

Ce ne serait pas rendre justice à la théorie du crédit social que d'en faire la synthèse en quelques paragraphes. La bibliographie du fondateur de l'école créditiste, C. H. Douglas (1879-1952), compte à elle seule douze brochures et treize livres, dont Économic Democracy, The Alberta Experiment, The New and The Old Economics et Social Credit. Ce dernier est l'unique ouvrage de Douglas qui ait été traduit en français. 1 Pour notre part, nous avons retenu deux titres: The Monopoly of Credit, 2 écrit au début de la crise et The Brief for the Prosecution, 3 le dernier livre de Douglas (publié en I945).

Douglas a par ailleurs inspiré plusieurs autres auteurs. Ainsi, afin de préparer le présent article, nous avons lu The Meaning of Social Credit de Maurice Colboume (1933), Elements of Social Credit de Tudor Jones (1946) et An Introduction to Social Credit de Bryan W. Monahan (1947).

On comprendra donc pourquoi les lignes qui vont suivre ne sauraient être que le survol d'un corps de doctrine dont l'abondance des écrits est considérable. Cette richesse jure d'ailleurs avec le manque d'intérêt réservé à la pensée créditiste au sein des universités.

Clifford Hugh Douglas, qui naquit en Écosse il y a plus d'un siècle, a été poussé à réfléchir sur le fonctionnement de l'économie dans le cadre de sa profession d'ingénieur. Les Postes britanniques le chargèrent de mettre au point des systèmes automatiques peu avant le début de la 1ère Guerre mondiale. «Bien que le travail ne comportât aucun obstacle concret, il reçut souvent l'ordre d'en ralentir la progression et de licencier les ouvriers. Cependant, lorsque la guerre éclata, Il remarqua que rien n’empêchait plus le gouvernement d'obtenir les fonds nécessaires à toutes sortes de fins.» 4 Par la suite, Douglas eut l'occasion d'enquêter sur les pratiques comptables lorsqu'il fut affecté aux ateliers aéronautiques de Farnborough. Il constata alors que la somme des prix des biens produits augmentait beaucoup plus vite que les revenus distribués dans le cadre de la production.

Douglas livra le fruit de ses réflexions dans un court article de The English Review (décembre 1918), suivi d'un autre texte dans The New Age. Le premier livre signé par Douglas, Economic Democracy, parut en 1920.

La thèse principale de Douglas porte sur les rapports entre la production et la consommation. Elle repose sur ce qu'il a appelé le «théorème A+B>>. Sous la variable A Douglas additionne toutes les formes de rémunération engendrées dans un processus de production donné (salaires et dividendes); sous la variable B se retrouvent les frais reliés à l'achat des matières premières, les frais financiers et les autres coûts externes.

Selon Douglas, la vitesse à laquelle les revenus sont distribués est moindre que celle à laquelle les biens et les services arrivent sur le marché. A ne pouvait équivaloir à A+B. Faute de pouvoir d'achat suffisant, la consommation accuse toujours un retard sur la production. Les marges bénéficiaires et les taxes qui s'ajoutent aux coûts de production ne font qu'aggraver le problème.

Quoique des matières premières ne sauraient être livrées à une quelconque entreprise sans avoir été extraites au préalable, ce qui signifie qu'il a bien fallu que des personnes reçoivent une rémunération sous la variable B, le théorème A+B demeure une hypothèse de travail valable pour deux raisons: (1) l'élimination progressive de la main-d'œuvre dans les économies industrielles et post-industrielles et (2) le mode de fonctionnement du système financier moderne.

Les innovations techniques ont tendance à accroître la productivité dans toutes les sphères d'activité. C'est-à-dire qu'une quantité de biens et de services donnée peut être produite dans un laps de temps plus court. Si le marché ne connaît pas d'expansion, cela implique que le besoin de main-d’oeuvre diminue. Il n'est pas impossible que les revenus de ceux qui gardent un emploi augmente, à cause des qualifications supérieures qui sont exigées d'eux, mais cela n'exclut pas toutefois la compression de la masse salariale. Le facteur humain tend à être éliminé de la production alors que c'est de ce facteur même que dépend une consommation soutenue. La production des biens et des services est de plus en plus mécanisée et informatisée: comment peuvent-ils être achetés si les revenus générés par la production diminuent ou sont encaissés par de moins en moins de personnes ?

Quant aux problèmes imputables au système financier. B, W. Monahan en a souligné ainsi l'aspect primordial dans la conception créditiste: «La faiblesse automatique du pouvoir d'achat inhérente à la façon de comptabiliser le coût de la production n'a pas d'importance en soi, mais elle en a par rapport au crédit financier qui s'y greffe par la suite, et donc par rapport au système qui fournit ce crédit.» 5 Le système financier moderne crée – littéralement – une masse monétaire qui constitue un ensemble de dettes portant intérêts. Dans le court terme, le crédit financier peut stimuler la consommation, mais dans le long terme, la consommation s'avère incapable de soutenir le rythme de la production en supportant un endettement qui finit par être écrasant. Sous cc régime d'usure généralisée, il est bien entendu qu'il n'y a jamais assez d'argent en circulation pour rembourser les prêts consentis. Le crédit financier constitue donc un instrument de pouvoir extrêmement efficace du point de vue sociopolitique, bien davantage que du point de vue économique. puisqu'il confère aux banquiers un droit de vie ou de mort sur les entreprises, les individus, les collectivités et les États. Juste retour des choses: la Grande-Bretagne, où fut fondée la première institution financière centralisatrice — la Banque d'Angleterre — a également vu naître le critique impitoyable du système que cette dernière incarne.

L'analyse créditiste propose une explication vraisemblable du paradoxe économique du monde occidental moderne: à savoir que la pauvreté qui affectait autrefois la masse des gens, à I'ère de la pénurie, persiste aujourd'hui alors que la science et la technique n'ont jamais été aussi inventives, que l'industrie et l'agriculture n'ont jamais été aussi performantes et que les richesses se sont accumulées à un niveau sans précédent.

Afin que l'humanité profite pleinement de I'ère d'abondance à laquelle elle est parvenue, les divers pays devraient d'abord évaluer les actifs dont ils disposent. La tenue de tels comptes nationaux permettrait d'établir le niveau de richesse de chaque pays et l'ampleur de son crédit réel. Non de son crédit financier — lequel repose sur les considérations étroites propres aux banques « mais de son crédit social: «social» parce que fondé d'une part, sur le facteur humain qui est censé se trouver au cœur de toute économie et, d'autre pan, sur l'héritage culturel (au sens large) légué par les générations précédentes. On saisira donc que la pensée créditiste se situe aux antipodes du monétarisme, bien qu'elle mette l'accent sur la réforme monétaire. Elle vise en fait à redonner à la monnaie sa simple fonction de moyen d'échange et d'abolir le fétichisme entretenu de nos jours à son sujet.

Pour harmoniser la production et la consommation, le pouvoir d'achat des membres de la société pourrait être augmenté par le versement d'une ristourne au consommateur chaque fois qu'il achète un bien ou un service; cette ristourne prendrait la forme d'une baisse de prix en contrepartie de laquelle le vendeur recevrait compensation et qui serait inscrite au débit du compte de crédit national. Cette baisse de prix serait établie à partir du coût réel de la production par rapport au coût financier de celle-ci (M. Colbourne mentionne une proportion de 25%)6. Cependant, puisque certaines couches de la population ont, au départ, des revenus trop faibles pour faire tourner la roue de la consommation, il faudrait envisager la distribution d'un «dividende national» dont la somme dépendrait de l'état et des variations des comptes nationaux. Aux contradicteurs qui évoquent à cet égard les spectres de l'inflation et de l'oisiveté subventionnée, les auteurs créditistes font observer, primo, que l'État distribue déjà des fonds colossaux (assistance sociale, assurance- chômage, etc.) obtenus en partie grâce à des emprunts onéreux et, Secundo, que si les citoyens perdaient le goût de travailler, la production baisserait, entraînant de ce fait la diminution du dividende. Pour répartir équitablement les tâches qui demeurent essentielles à la production (même si elles tendent à être accomplies de manière croissante par la Machine), l'État serait amené à instituer un service civil obligatoire.

La conception créditiste du commerce international revêt un intérêt tout à fait actuel au moment où la mode est au libre-échangisme. Pour les auteurs créditistes, la ruée vers les marchés étrangers n'est qu'un effet du déséquilibre qui existe, dans l'économie nationale, entre la production et la consommation. Une partie de la production ne trouve pas preneurs sur le marché national, à cause notamment de la faiblesse du pouvoir d'achat. Elle sera donc écoulée, à crédit, dans des pays dont on peut douter qu'ils rembourseront un jour la dette ainsi contractée. Selon les théoriciens du crédit social, la «balance commerciale favorable» que peut enregistrer un pays équivaut en fait à la perte de biens ou d'actifs. Ne vaudrait-il pas mieux encourager la demande intérieure par l'utilisation du crédit social, au lieu de gonfler la demande extérieure en pétayant sur le crédit financier ?

En somme, les auteurs créditistes proposent des pistes de réflexion originales. Ils se démarquent nettement des dogmes monétaristes et libre-échangistes imposés par le libéralisme économique contemporain, quoique des notions individualistes les influencent fortement. Certes, la dimension politique du créditisme donne prise à la controverse; Douglas n'échappe pas à la tentation polémique, comme en fait foi par exemple The Brief for the Prosecution, qui contient des passages que d'aucuns pourraient taxer tantôt de germanophobie, tantôt d'antisémitisme. Toutefois, le non-conformisme de l'École du crédit social va peut-être en remettre les idées à l'ordre du jour — les économistes patentés, tant marxistes que capitalistes, ayant démontré éloquemment leur incapacité à réconcilier l'homo economicus et l'homo sapiens.


NOTES:

1. Le crédit social, traduit par Fernand Bourret, Les éditions Tardivel, Loretteville (Canada), 1973, 197 pp.
2. Bloomfield Books, Suffolk (Royaume-Uni), 1979, 189 pp.
3. KRP Publications Ltd, Liverpool, q945, 88 pp.
4. The Monopoly of Credit, pp. 180-181.
5. An Introduction to Social Credit, p. 47.
6. The Meaning of Social Credit, p. 259.

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