L’art moderne instrumentalisé par la C.I.A.

1

Quelle impression laisse l'histoire du 20ème siècle? L'écroulement des ordres anciens, commencé avec la guerre de 1914, se serait poursuivi avec l'éveil d'une élite éclairée qui souvent versa dans l'appui au communisme. D'horribles réactionnaires comme Joseph McCarthy essayèrent bien de maintenir les « systèmes d'oppression » en place, mais les années soixante complétèrent la grande oeuvre en pulvérisant ce qui pouvait rester de l'Ancien Monde. Le soviétisme fut lui aussi pulvérisé cependant, mais l'élite éclairée sut bien survivre au choc de cette « douce folie » qui prenait fin, selon le mot de Jean-Paul Sartre. Nos gens cultivés et progressistes surent toujours apprécier le confort matériel offert par l'Occident « démocratique » et capitaliste, mais aussi de nombreux aspects de la vie moderne, présentés comme subversifs, voire révolutionnaires: le jazz, la musique rock et même l'art moderne tant célébré. Malgré leur esprit critique légendaire, ils auraient été alors l'objet de la CIA et de ses manipulations.

Un article, paru dans l'Independant(1) au Royaume-Uni en 1995, rapporta le témoignage de Donald Jameson, un ancien membre de la CIA. Un livre fut aussi publié, Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre froide culturelle (titre original : Who Paid the Piper, 506 pages, Editions Denoël, Paris, 2003), par Frances Stonor Saunders, confirmant ce qui n'était qu'une rumeur associée aux amateurs de la théorie du complot. L'organisation américaine tant détestée et redoutée, bastion des valeurs réactionnaires en apparence, fut derrière la promotion spectaculaire de l'art moderne dans la seconde moitié du dernier siècle.

La Central Intelligence Agency (CIA) succéda à l'OSS (Office of Strategic Services) en 1947 et se lança immédiatement dans la propagande antisoviétique. Les milieux artistiques étaient généralement connus comme étant acquis au communisme et cela pouvait inquiéter. L'organisation secrète conçu alors de suggérer que l'Amérique était une terre d'innovation et de liberté, où l'art le plus, disons, anti-bourgeois, était diffusé. Dans le même ordre d'idée, la musique jazz était jouée sur son média Voice of America.

À l'époque, la propagande stalinienne était très axée sur le conformisme et son réalisme faisait pâle figure en comparaison avec l'audace des Jackson Pollock, Robert Motherwell, Willem de Kooning et Mark Rothko, audace perçue comme célébration de l'individualisme libérale sur le collectivisme de l'Union Soviétique. En recrutant les rouges, on faisait en sorte de les neutraliser, même si le citoyen ordinaire payeur de taxes était outragé par les aberrations picturales emmenées en tournée à travers le monde sous l'appellation d'American Abstract Expressionism.

C'est avec l'argent des contribuables que fut créé la Propaganda Assets Inventory, influençant le contenu de 800 journaux, magazines et réseaux d'information, destiné aux intellectuels. L'avant-garde « anarchique » était envoyée en tournée, comme en 1947, lorsque le département d'État avait organisé une exposition internationale intitulée «Advancing American Art ». Il y eut « Masterpieces of the Twentieth Century » (1952), « Modern Art in the United States » (1955) et « The New American Painting » qui visita toutes les grandes villes européennes en 1958-59.

The Congress for Cultural Freedom était aussi l'une de ces opérations sous le patronage de la CIA et réunissait jusqu'à deux douzaines de magazines, dont Encounter, mettant à l'oeuvre des écrivains, historiens et poètes. Parmi eux, Irving Kristol, père de l'ultra-sioniste néo-concervateur Bill Kristol. Arthur Koestler, Vladimir Nabokov et Bertrand Russell écriront dans ces pages, ce dernier grand défendeur du gouvernement mondial. Cette revue était anti-communiste, mais de gauche, antitotalitaire, célébrant la démocratie et la liberté. Nous pouvons y voir une croisade morale précurseur du néo-conservatisme de Léo Strauss. Ses liens avec la CIA furent connus cependant dès le milieu des années soixante et avaient fait grand scandale.

Le Musée d’art moderne de New York appuya aussi l'art abstrait. William Paley (président de CBS et l'un des pères fondateurs de la CIA) était membre de la direction du Programme international du musée. Ses expositions fonctionnaient par le biais de fondations où des personnalités connues pour leur richesse jouaient le rôle de prête-noms.

La CIA est une institution méprisée, voire même exécrée par la plupart de l'élite intellectuelle. Pourtant, qui était recruté pour combler ses rangs, sinon des gradués d'universités américaines comme Yale et Harvard? Très libéraux en comparaison de la politique américaine, ils étaient tout à fait capables de célébrer l'extrême-gauche. Il demeurait important malgré cela que ces liens demeurent cachés. Les artistes eux-mêmes n'étaient pas au courant.

Le maccarthisme associait toute forme d'art moderne au communisme. Le pouvoir ne craignait-il pas le triomphe d'un patriotisme un peu trop populaire? Étant si puissant, n'aurait-il pas pu éviter la descente aux enfers de celui que l'on associe aujourd'hui à une abominable chasse aux sorcières?

Lénine décrivit bien les intellectuels d'Occident comme des idiots utiles. Ils semblent avoir été des idiots utiles non seulement en regard de l'Union soviétique, mais aussi de l'Empire démocratique occidentale et de ses valeurs.

 

(1) http://www.independent.co.uk/news/world/modern-art-was-cia-weapon-1578808.html

Partager.

Un commentaire

  1. Rien de bien surprenant considérant les techniques de subversions culturel des soviétiques. Si c’est bon pour un c’est bon pour l’autre.

Donnez votre avis

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.