La bataille de Châteauguay

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La bataille de la Châteauguay s'inscrit dans le contexte plus large des guerres napoléoniennes du début du XIXe siècle. La France de Napoléon Bonaparte et l'Angleterre de George III s'affrontent dans une guerre à caractère économique. L'objectif des deux puissances est de limiter les activités commerciales de l'autre. Alors que Napoléon décrète un blocus continental qui met un terme à tout le commerce avec l'Angleterre, cette dernière utilise sa puissante flotte pour empêcher aux bateaux français de quitter leurs ports.

LES ÉTATS-UNIS ET LA GUERRE

Les États-Unis, pays neutre dans le conflit, tirent grand profit de cette situation en commerçant avec les deux adversaires en même temps. Tout le transport de marchandises de l'Europe s'effectue dès lors à bord de navires américains. Les Américains ignorent donc le blocus britannique, ce qui accentue les tensions entre les deux pays.

L'étincelle qui met le feu aux poudres survient le 22 juin 1807, lorsque le vaisseau anglais Leopard, en quête de déserteurs britanniques, attaque le navire américain USS Chesapeake pour l'arraisonner. Trois marins américains sont tués lors du combat. Les Américains disposent cependant d'une marine trop peu importante pour affronter directement la marine anglaise. Ils décident alors de cibler le Canada, colonie britannique, que plusieurs rêvent depuis longtemps d'annexer à l'Union américaine. Le président américain James Madison fait entériner par le Congrès une déclaration de guerre contre l'Angleterre, le 18 juin 1812.

LE CONTRÔLE DU FLEUVE

En 1813, la stratégie américaine vise d'abord le contrôle du fleuve Saint-Laurent et la conquête de Montréal, afin de couper les lignes de ravitaillement du Haut-Canada. Les troupes du général Wade Hampton empruntent donc la route longeant la rivière Châteauguay vers le nord.

CHARLES-MICHEL D'IRUMBERRY DE SALABERRY

Charles-Michel de Salaberry Entre alors en scène un personnage désormais légendaire: Charles-Michel de Salaberry. Né à Beauport le 19 novembre 1778 et issu de la noblesse canadienne-française, il est le fils aîné du seigneur de Beauport. Son grand-père, Michel de Salaberry (1704-1768) s'est illustré dans la guerre contre l'Angleterre et la tradition militaire est bien ancrée dans cette famille d'aristocrates.

Engagé comme volontaire dans l'infanterie britannique dès l'âge de 14 ans, de Salaberry est d'abord en garnison à Québec, puis transféré aux Antilles en 1794. Après avoir combattu aux Antilles, en Sicile et en Irlande, il rentre à Québec en août 1810, après une absence de 16 ans. Plus habitué à l'anglais qu'à sa langue maternelle, il communique par écrit en anglais avec son propre père. Il obtient le grade de major en 1811. Devant la menace éminente d'un conflit au Canada, le gouverneur général George Prevost reconnaît les talents et l'influence de Charles-Michel de Salaberry. Il lui demande de lever, parmi ses compatriotes, un corps d'infanterie légère composé principalement de Canadiens français: les Voltigeurs canadiens.

LES VOLTIGEURS

Si les Britanniques n'avaient aucune difficulté à organiser des corps de volontaires anglophones, les habitants francophones du Bas-Canada se montraient beaucoup plus réticents à s'engager. Le lieutenant-colonel Jean-Baptiste Hertel de Rouville remarqua que l'uniforme rouge des militaires britanniques était très mal vu par les Canadiens français. Il suggéra que de nouvelles couleurs soient acceptées afin d'améliorer les résultats des campagnes de recrutement.

C'est le 15 avril 1812 que fut mis sur pied le corps de volontaires provincial d'infanterie légère connu sous le nom de Voltigeurs canadiens. Le document qui autorise la mise sur pied de ce nouveau régiment francophone affirme que "les armes devront être des carabines d'infanterie légère avec des buffleries noires; l'uniforme sera gris avec collet, parements et boutons noirs, et de courtes bottes canadiennes. Des bonnets légers en peau d'ours." L'uniforme du Voltigeur

Grâce au nouvel uniforme et à la composition francophone du régiment, les volontaires se font nombreux. Les rangs des Voltigeurs sont remplis après seulement quelques mois. Ce corps ne faisait pas partie de l'effectif régulier de l'armée britannique et était financé par la province du Bas-Canada. À l'exception de l'adjudant et du quartier-maître qui furent choisis parmi les régiments réguliers, Salaberry recruta ses officiers parmi d'éminentes familles francophones du Bas-Canada. Ces valeureux combattants ne se battaient pas au nom de l'Empire britannique, mais bien pour défendre leur patrie d'un envahisseur étranger, comme leurs grands-pères l'avaient fait sur les Plaines d'Abraham. Leur patriotisme était purement canadien, comme le démontre plusieurs de leurs chansons.

L'INVASION DÉBUTE!

Dans les premiers mois de la guerre, les Voltigeurs furent assignés aux positions défensives en première ligne dans les Cantons de l'Est. En novembre 1812, lorsque les forces du général Dearborn montèrent de Plattsburgh avec 6000 hommes, le major de Salaberry dépêcha les Voltigeurs et quelques Amérindiens à Lacolle où ils mirent un terme à l'avance des Américains après une résistance de plusieurs jours.

Fin septembre 1813, de Salaberry (maintenant lieutenant-colonel à l'âge de 35 ans), est responsable de la défense de la rivière Châteauguay. Il reçoit l'ordre non pas de mettre en déroute, mais bien de ralentir les Américains afin que la défense de Montréal soit adéquatement organisée. Il installe ses retranchements près de Allan's Corner. Pour Salaberry, il s'agit d'un terrain idéal. La forêt dense rendra inutile l'artillerie lourde des Américains (ils possèdent effectivement 10 canons). Elle donnera également l'avantage à son infanterie légère. Les arbres et les nombreux ravins étaient idéaux pour ralentir l'avance de l'ennemi. Finalement, il s'installe tout près de la rivière qui lui constitue une protection parfaite sur le flanc gauche.

Un seul problème: un passage à gué (nommé Grant) situé à quelques 2000 verges derrière ses troupes représente une vulnérabilité potentielle. Il anticipe correctement l'envoi de troupes américaines pour attaquer par l'arrière via le gué Grant et décide de placer une compagnie de la milice, sous les ordres du capitaine Brugière, sur la rive sud de la rivière.

Sur la rive nord, Salaberry fait construire des abattis. À l'arrière de l'abattis principal, il fait ériger quatre lignes de défense dont la dernière protège le gué Grant et préserve le flanc des positions canadiennes. LA BATAILLE DE LA CHÂTEAUGUAY

Les 21, 22 et 23 octobre 1813, environ 4359 soldats américains, dirigés par le général Wade Hampton, franchissent la frontière. Pendant ce temps, le lieutenant-colonel de Salaberry établit ses positions sur la rive nord de la rivière Châteauguay. Il ne dispose que d'environ 1000 hommes, réguliers et miliciens confondus. Pour la première fois de l'histoire, les gens d'ici défendent leur pays sans la participation de soldats européens. Ils sont francophones pour la plupart, mais aussi anglophones et amérindiens. Une force si hétérogène, multilingue et peu entraînée peut-elle espérer résister à une armée professionnelle plus nombreuse?

Le 25 octobre au soir, Hampton envoie le colonel Purdy et 1000 hommes dans l'épais bois de la rive sud de la rivière Châteauguay. Leur objectif est de contourner les défenses canadiennes, afin de les prendre à revers via le gué Grant. Salaberry avait vu venir le coup. Leur marche est presque impossible à travers les marécages. Au lever du jour, les soldats transis de froid n'ont pas encore atteint leur but.

LE COMBAT

Le 26 octobre 1813 à 10h30, les troupes américaines avancent, fortes d'environ 3000 hommes. De Salaberry se rend rapidement derrière l'abattis, prenant avec lui la compagnie légère des Canadian Fencibles, deux compagnies de Voltigeurs, 22 Amérindiens et une compagnie du 2e bataillon des miliciens sédentaires de Beauharnois. Au total, seulement 304 hommes affrontent les troupes américaines sur la première ligne.

Un officier américain s'avance seul en vue des barricades et déclare à voix haute, dans un français qui trahit un lourd accent: "Braves Canadiens, rendez-vous. Nous ne vous voulons aucun mal." Le silence s'installe parmi les défenseurs qui s'interrogent du regard. Peut-être craintif que certains de ses hommes répondent à l'invitation, Salaberry s'empare du fusil de l'un d'eux et ouvre le feu en direction du messager. Les troupes américaines prennent immédiatement d'assaut la barricade.

À 11 heures, sur la rive sud, l'avant-garde de Purdy attaque la compagnie de Brugière. Cette dernière reçoit en renfort deux compagnies de miliciens d'élite sous les ordres des capitaines Daly et de Tonnancour. Ces soldats repoussent les Américains et les poursuivent.

À midi, à l'abattis de la rive nord, les Américains poursuivent leur marche vers les Canadiens retranchés derrière l'abattis. Le combat s'engage. Les balles fusent et sifflent de toute part et l'épaisse fumée des détonations recouvre tout le champ de bataille. La fusillade devient si intense que des Fencibles, placés au-devant de l'abattis, reculent derrière celui-ci. Les Américains croient à un début de débandade canadienne et crient victoire.

De Salaberry réagit vite. Il ordonne à ses troupes de crier et fait donner le signal d'avance par tous ses clairons, dans toutes les directions, faisant ainsi croire aux attaquants à un plus grand nombre de défenseurs. La stratégie réussit et les Américains, aveuglés par la fumée, réduisent le tir, s'attendant à être attaqués.

Sur la rive sud, les compagnies de Daly et Brugière combattent déjà depuis un bon moment les troupes de Purdy. Daly parvient à mener ses hommes à proximité des Américains et charge l'ennemi à la baïonnette. Pendant la charge, Daly et Brugière s'écroulent, blessés. Les miliciens canadiens battent en retraite.

Voyant les Canadiens se replier, les Américains se croient victorieux et poursuivent les miliciens. Dans le but de les encercler, ils sortent des bois marécageux et débouchent sur le rivage. Ils se retrouvent alors en face de la position des hommes de Salaberry sur la rive nord. Ce dernier, les apercevant, ordonne d'ouvrir le feu. Le tir d'enfilade est foudroyant. Les Américains se replient en désordre dans le bois.

À 15 heures, Hampton constate la débandade de ses hommes sur la rive sud. Il annonce alors le retrait de ses troupes. La bataille est terminée. Salaberry ne dénombre que 5 morts et 22 blessés. Du côté américain, il est question d'environ 50 morts et d'un plus grand nombre de blessés et de prisonniers. Les troupes canadiennes s'attendent néanmoins à une seconde attaque. Elles passent le reste de la journée et toute la nuit sur le champ de bataille qu'elles viennent de défendre. L'attaque anticipée n'a jamais lieu.

NAISSANCE D'UN MYTHE

Dans les jours qui suivent, des officiers britanniques tels le lieutenant-colonel Macdonnell ou le gouverneur général Prevost (qui n'ont même pas participé à l'affrontement derrière l'abattis) falsifient rapports et modifient les interprétations afin de s'approprier les mérites de la victoire.

Pour la guerre de 14-18 Néanmoins, le lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry entre dans la légende. La victoire de la bataille de la Châteauguay lui vaut une renommée sans précédent. On lui consacre des poèmes et des chansons, on lui élève des statues, on nomme une ville en son honneur et ses contemporains le comparent même à Léonidas, roi de Sparte, qui, avec 300 hoplites, a héroïquement tenu tête à l'armée de Xerxès, au défilé de Thermopyles (vers 480 avant J.-C.). Salaberry, Voltigeurs et Châteauguay deviennent peu à peu des nomes de rues, d'avenues, de parcs et de lacs. En 1994, au Québec, on a recensé 14 rues Salaberry. La moitié d'entre elles ont été nommées à la mémoire du commandant des Voltigeurs.

Le héros ne connaîtra qu'une courte gloire. Il tomba malade et mourut à l'âge de 51 ans. Le gouvernement colonial l'utilisera dans ses campagnes de propagande qui visent l'obéissance des habitants francophones à la couronne britannique. Cent ans plus tard, on se servira encore de son image pour promouvoir l'enrôlement de jeunes francophones pour les champs de bataille de la Première Guerre Mondiale.

Source

 

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