Le Canada, la guerre et la paix: de l’amiral Michel Berger

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Le Canada, la guerre et la paix, texte présenté au séminaire sur les questions stratégiques par l’amiral Michel Berger
Montréal, 14 octobre 1990

L’Amiral Michel Berger a effectué la majeure partie de sa carrière dans les Forces sous-marines, où il a commandé le SNLE L’Indomptable et l’Escadrille des sous-marins de Méditerranée. Ingénieur en génie atomique, il a aussi commandé l’école des applications militaires de l’énergie atomique.


Il a rejoint le travail de Jean Ousset et de la Cité catholique en 1957 et participé au développement de l’Action familiale et scolaire. Il assurait depuis plus de 10 ans la responsabilité du Bureau d’études d’Ichtus. Proche des animateurs de Jeune Nation, il se rendit au Québec pour y donner des conférences sur certains enjeux politiques, comme celle sur Le Canada, la guerre et la paix présentée ici selon le document produit par le Cercle Jeune Nation.

Esquisse historique

Parce que leur pays n’a pas été le théâtre de luttes armées et de combats en régie depuis plus d’un siècle, parce que leur territoire n’a pas été touché par les deux guerres mondiales, les Canadiens, en général, se sentent aujourd’hui peu concernés par les questions stratégiques et militaires. Ils ont alors même tendance à oublier que le pays qu’ils habitent a été constitué, dans une large mesure, au fil de l’épée.

En dépit de cette donnée de nature psychologique, il est quand même intéressant de réfléchir sur ce à quoi peuvent correspondre au Canada — et en particulier au Québec — les notions de « défense nationale », d’« esprit de défense » et de « pacifisme ». Et pour mieux situer ces notions, il est nécessaire de tracer un bilan de presque quatre siècles d’histoire militaire canadienne, en essayant d’y situer l’interaction des populations, des réalités géographiques et des idées politiques.

l. Époque coloniale (1609-1857)

Dix ans ne se sont pas écoulés après la fondation des premiers établissements coloniaux permanents (Port-Royal en 1605 et Québec en i608), que déjà les principaux acteurs militaires sur le théâtre de la Nouvelle-France se sont manifestés.

En 1609, en effet, Samuel de Champlain engagea une première bataille contre les Iroquois sur le littoral du lac qui devait porter son nom. Le premier coup de feu tiré par les Français allait être aussi le coup de départ d’un conflit armé entre Européens et autochtones qui s’étalerait sur près de cent ans. Alliés aux peuples de la rive nord du Saint-Laurent (Hurons,Algonquins et Montagnais), les Français se verraient donc confrontés au peuple du Sud, l’Iroquois, aux qualités martiales les plus poussées. Champlain, dont la vocation initiale fut d’ailleurs le métier des armes, mena une deuxième expédition contre les Iroquois en 1610, encore à la source de la rivière Richelieu, puis une troisième en 1615, cette fois sur les bords du lac Huron.

Du côté de l’Acadie, l’anglais Argall dirigea une opération de piraterie en 1613 dont le résultat fut la mise à sac de Port-Royal et de Saint-Sauveur.

Dès les premiers stades de son développement, la Nouvelle-France dut donc faire face à une menace provenant du sud et incarnée par l’Iroquois ou le Britannique. L’Iroquois se livrait à ce qui fut appelé la « petite guerre », c’est-à-dire à des embuscades et à des attaques foudroyantes, autant contre les civils que contre les militaires, ceci en utilisant sa parfaite connaissance du terrain. Dans ces circonstances, tous les colons français avaient accepté en 1627 de participer en tant que volontaires à la défense de leur famille et de leurs biens. Huit ans plus tard, le gouverneur militaire, le Chevalier de Montmagny, devait rendre officielle cette mesure en créant une milice. Les membres de cette dernière adaptèrent très vite leurs tactiques aux conditions environnantes, copiant les méthodes des autochtones.

En juillet 1629, au moment où, en Europe, l’Angleterre appuyait les huguenots insurgés contre l’État français, les frères Kirke occupèrent Québec après un siège rendu d’autant plus facile qu’ils s’étaient emparés d’une flottille de ravitaillement française auparavant. La bourgade fut toutefois restituée à la France grâce au traité de Saint-Germain-en-Laye (1632).

Vers 1640, les quelque 800 guerriers iroquois commencèrent à se procurer des armes à feu chez les Hollandais et les Anglais qui tenaient commerce sur la côte atlantique. À cause de cet accès à la technologie militaire européenne, les Iroquois ont pu dès lors réellement mettre en péril la colonie française. La Première Guerre iroquoise débuta donc pour ne prendre fin qu’en 1665, avec l’arrivée du régiment de Carignan. Notons que ce fut durant ce premier conflit généralisé, en 1660, que s‘inscrivit le fait d’armes de Dollard des Ormeaux. Remarquons en passant que la controverse sur l’héroïsme de Dollard, sauveur de Montréal, en dit long sur l’état de notre conscience historique et par conséquent sur la difficulté d’entretenir chez nous un esprit de défense vigoureux. La fête de Dollard, figure française légendaire au Québec, est en effet opposée le même jour a la fête de la Reine Victoria, symbole britannique dans le reste du Canada, tandis que d’autre part les idéologues de gauche se complaisant à dépeindre Dollard comme un vulgaire bandit de grands chemins et comme le blanc massacreur de « bons sauvages ».

Les affrontements entre Français et iroquois ne cessèrent pas complètement puisqu’en 1678, par exemple, ces derniers enlevèrent des colons à Chambly. Puis, deux ans avant que n’éclatât la Guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697), le gouverneur Denonviile fit prisonnier et envoya aux galères des chefs iroquois qui étaient venus parlementer au Fort Frontenac. La fin du XVlle siècle vit donc la conjonction des menaces iroquoises et anglaises. Cette période fut fertile en grands événements : pour ne citer que trois exemples, le massacre de Lachine (1689), la défense de Québec par Frontenac face à Phipps (1690) et la bravoure de Madeleine de Verchères (i692). Il faut cependant accorder une mention distincte au chevalier Pierre LeMoyne d’Iberville, qui remporta victoire sur victoire à Terre-
Neuve et à la baie d’Hudson. Le traité de Ryswick (1697) renforça la Nouvelle-France en lui réincorporant l’Acadie et en confirmant les droits de la France sur Terre-Neuve et la baie d’Hudson. Toutefois, l’étendue du territoire des Iroquois demeurait floue et les hostilités avec ceux-ci se prolongèrent jusqu’à la grande assemblée de Montréal (1700).

La Guerre de la Succession d’Espagne (1701-1713) allait être le troisième conflit européen qui affecterait l’empire français d’Amérique. Sur ce continent, l’issue des combats fut favorable aux Anglais à l’est et ils s’emparèrent de l’Acadie. Par contre, l’offensive anglo-iroquoise contre la vallée du Saint-Laurent échoua lamentablement, car la flotte de Walker se brisa en aval de Québec. Le Traité d’Utrecht asséna un dur coup à la Nouvelle — France : la perte de la baie d’Hudson orientait son expansion vers le sud et donc accentuait l’affrontement avec la Nouvelle-Angleterre, — de plus, la cession de Terre-Neuve et de l’Acadie rendait précaire les communications avec le Canada. D’où la nécessité de construire la formidable forteresse de Louisbourg, sur l’Ile Royale (l’actuelle île du Cap-Breton). 

Durant la Guerre de la Succession d’Autriche (1741-1748), l’essentiel des efforts des Anglais en Amérique porta précisément sur cette place stratégique qui, en 1745, tomba en leurs mains après un siège de 47 jours. Mais le Traité d’Aix-la-Chapelle priva néanmoins les Bostonnais de cette conquête. Contrairement aux quatre conflits précédents entre Européens, la guerre de Sept Ans (l756-l763) trouva son origine non pas sur le Vieux Continent, mais dans la rivalité coloniale anglo-française. Paradoxalement, alors que la Nouvelle-France avait pu survivre jusque-là aux contrecoups de lointaines querelles, cette guerre qui se déclencha sur son sol devait entraîner sa chute. La possession des territoires au sud des Grands Lacs, lien vital entre le Canada et la Louisiane, deviendrait l’objet du litige. Quelques années avant que les hostilités ne soient formellement déclarées, Français et Anglais s’étaient engagés dans une sorte de guerre froide, érigeant des forts dans la zone de Contact (le territoire de l’0hio). C’est ainsi que Fort Duquesne — aujourd’hui Pittsburgh — fut construit en 1753. L’épreuve de force statique fut bientôt suivie d’une phase dynamique consistant en sommations de se retirer, en escarmouches, puis en batailles rangées — phase dans laquelle George Washington jouera un rôle — La bataille de Belle — Rivière, remportée en 1755 par des troupes franco-canadiennes et autochtones inférieures en nombre, rut la dernière répétition avant la véritable guerre.

Par ailleurs, l’escalade avait commencé sur deux autres fronts. En Acadie, les Anglais s’emparèrent de deux forts et procédèrent à la déportation des Acadiens (l 755). La même année, les troupes françaises, menées par le Baron de Dieskau, encaissèrent la défaite au Lac George, dans l’axe Montréal/New-York. Entretemps, les alliances européennes furent conclues : l’Angleterre s’est assuré l’appui de la Prusse et la France celle de l’Autriche et de la Russie (laquelle se dédit cependant). Louis XV déclara la guerre le I7, mai 1756, non sans avoir au préalable remplacé Dieskau par le valeureux Marquis de Montcalm, au poste de maréchal de camp et responsable des opérations en Amérique.

Les Français passèrent à l’offensive et connurent au départ beaucoup de succès : jusqu’en 1758, ce furent les victoires de Fort Chouaguen, Fort William Henry et surtout de Carillon. À cet endroit, Montcalm mena un combat de nature défensive et parvint, avec seulement 4000 hommes, à défaire les 15 000 soldats du Général Abercrombie. Toutefois, au lendemain de Carillon, la supériorité numérique des Anglais finit par leur assurer le triomphe sur les trois fronts. Louisbourg, où s’étalent retranchés 7 000 combattants, tomba en juillet 1758 aux mains de 15 600 assiégeants. Puis, au Fort Frontenac, la garnison de 120 hommes céda devant 3 000 soldats ennemis. Enfin, le Fort Duquesne, tenu par quelque 300 Français, fut évacué et brûlé devant une attaque de 8 000 Anglais. Au moment de la chute de Québec, l’année suivante, le rapport des forces était d’au moins deux contre un en faveur des Anglais — ceci en comptant tous les miliciens canadiens qui purent se mettre à la disposition des troupes royales. La prise de la capitale en dépit d’une victoire du chevalier de Lévis à Sainte-Foy, en i760, signifia la fin de la souveraineté française sur le Canada.

Avant la ratification du Traité de Paris (i763), le pays vécut trois ans sous administration militaire, régime plutôt bénin si on le compare à celui, assimilateur, qui dura jusqu’en 1774. La nouvelle possession britannique eut tout de suite à faire face à une insurrection autochtone menée par le fameux chef Pontiac. Aidés de métis et de Canadiens qui n’acceptaient pas la défaite, Pontiac et ses guerriers ravagèrent la région des Grands Lacs de 1763 à 1765. Les chefs militaires anglais, qui n’avaient pas dissous la milice canadienne, furent aidés par celle-ci dans le rétablissement de l’ordre. Découragé, Pontiac abandonna la lutte.

La guerre de Sept Ans ayant grevé le trésor public de tous les belligérants, l‘Angleterre fut obligée d’imposer de nouvelles taxes à ses sujets anglo-américains. D’où une agitation sociale qui culmina avec la réunion du Congrès de Philadelphie, en 1774 — lequel proclamera l’indépendance des États-Unis deux ans plus tard. Le Congrès, en plus de publier une déclaration des droits à sa session inaugurale, émit une adresse au peuple du Canada où il invitait ce dernier à se joindre au mouvement de révolte contre la Couronne anglaise. Les Canadiens, qui avaient obtenu l’avantageux Acte de Québec au printemps précédent, n’allaient pas lâcher la proie pour l’ombre, d’autant plus que les rebelles américains décriaient auprès des leurs les largesses de Georges lll pour les « papistes ». C’est pourquoi, lorsque les troupes étatsuniennes envahirent la vallée du Saint-Laurent, en I775-76, la masse des Canadiens demeura loyale à son nouveau souverain, encouragée en cela par le clergé catholique. Quand le gouverneur Carleton organisa la défense de Québec, l’arrière lui était acquis et il put compter sur des miliciens canadiens de valeur comme les capitaines Chabot et Dumas. Cette attitude ne changea guère même après que la France ait fait alliance avec les indépendantistes en 1778. L’armée étatsunienne fut repoussée. Par la suite, la vie politique au Bas-Canada (établi en 1791) fut marquée par un antagonisme croissant entre les autorités coloniales anglaises et l’Assemblée élue par la population franco-canadienne. L’Angleterre ayant déclaré la guerre à la France révolutionnaire en 1793, des milices furent levées au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse (y compris 200 Acadiens) pour parer à toute menace provenant du sud. L’année suivante, le gouverneur Carleton, revenu en poste en 1786 avec le titre de Lord Dorchester, voulut faire adopter une loi sur la milice qui autorisait notamment la conscription des hommes de l8 à 60 ans. Inquiété par la propagande révolutionnaire, Dorchester décida de lever une milice de 2 000 hommes avant le vote. Il y eut une certaine résistance à la contrainte militaire, surtout à Montréal et à Québec. Mais la loi fut adoptée par l’Assemblée, encore disposée à collaborer, et les incidents cessèrent. Les milices de l’Amérique du Nord britannique furent toutefois dissoutes par le Traité d’Amiens (1809).

Vers la fin de l’époque napoléonienne, les États-Unis mirent le doigt dans l’engrenage de la rivalité navale anglo-française. Les faucons à Washington exigeaient l’annexion des territoires au nord. Les États-Unis déclarèrent la guerre le 18 juin 1812, s’attendant à faire une « promenade » militaire. Moins de 5 000 soldats anglais gardaient une immense frontière. Les quatre colonies comptaient ensemble un demi-million d’habitants, face à un ennemi qui en avait 8 millions — soit un rapport de forces (1 contre 16) un peu plus favorable que celui de la guerre de Sept Ans (1 contre 24). Le seul domaine ou l’Angleterre jouissait d’une certaine supériorité était la marine; il y eut précisément plusieurs combats navals sur le Lac Champlain et sur les Grands Lacs, autour desquels la plupart des batailles d’infanterie se déroulèrent aussi. Mais si le Haut-Canada fut affecté au premier chef, les envahisseurs étatsuniens furent arrêtés aux portes de Montréal en i8l3 et à Lacolle en 1814.

Bien que les Canadiens français eussent été extrêmement mécontents du gouvernement colonial à cette époque, ils se rallièrent à la Couronne pour défendre leur patrie. Un chef militaire canadien-français, le Colonel de Salaberry, s’illustra particulièrement dans cette guerre. Appuyé du Colonel McDonell, il infligés aux Américains l’une des plus cinglantes défaites de cette guerre. Dans la forêt de Châteauguay, le 25 octobre 1813, 2000 hommes (dont 1,050 soldats réguliers, 900 miliciens canadiens et 50 autochtones) mirent en déroute une formidable légion de 15 000 soldats étatsuniens. Un autre facteur important dans cette guerre fut l’engagement en faveur de l’Angleterre de plusieurs tribus autochtones liguées derrière le chef Tecumseh, qui tomba au champ d’honneur près de Détroit, en l8l3. Puisqu’elle se termina par un verdict nui, la guerre de 1812—14 fut l’équivalent d’une victoire du point de vue canadien.

Le Haut et le Bas-Canada vécurent en paix pendant plus d’une vingtaine d’années, c’est-à-dire jusqu’à la rébellion de 1837. Insatisfaite de se voir exclue du pouvoir exécutif détenu par les administrateurs coloniaux, les élites des deux provinces (l’une de souche britannique, l’autre de souche française) commencèrent à contester ouvertement l’autorité en place. La violence verbale de Louis-Joseph Papineau suscita un soulèvement armé à l’est de Montréal. L’armée anglaise réprima durement les insurgés à Saint-Charles, a Saint-Eustache et a Saint-Denis — non sans avoir dû battre en retraite une fois devant ce village, le 22 novembre 1837. Dans le Haut-Canada, William Lyon Mackenzie avait mené ce qui ressemblait à une guerre d’opérette; sa tentative de coup d’État fut vite étouffée avec le concours de la milice locale. Les rebelles lancèrent encore deux campagnes qui s’avérèrent désastreuses : au Bas-Canada en 1838 et au Haut-Canada en 1839.

Après la pacification, puis l’unification des deux Canadas en 1840 — événement néfaste pour l’intérêt collectif des Canadiens français — le Royaume-Uni commença à y réduire sa présence militaire. À partir de 1846, des troupes britanniques stationnées au Canada furent rapatriées ou assignées à d’autres missions. Quand la Guerre de Crimée éclatât, il ne restait plus que 3,300 soldats anglais dans toute l’Amérique du Nord britannique. En 1855, une nouvelle loi sur la milice fut donc adoptée. Elle divisait le Canada en 18 zones militaires dirigées chacune par un colonel. Le recrutement était volontaire et les effectifs prévus (5 O00 hommes) furent rapidement remplis, si bien que la loi dut être modifiée pour que fussent admis des volontaires sans solde. Il était également prévu dans la loi de créer une armée régulière canadienne qui pourrait être mise à la disposition de l’état-major impérial.


II. Époque impériale (l858-l 945)

En I858, pour la première fois, des soldats canadiens furent recrutés en vue de participer à des opérations menées outre-mer par les chefs militaires impériaux. Il s’agissait alors de réprimer la révolte des Cipayes en Inde. Le 100e Régiment Royal d’infanterie du Canada fut donc levé, — il était constitué de volontaires.

La Guerre de Sécession éclata peu de temps après aux États-Unis, ce qui força le Royaume-Uni, à nouveau, à s’impliquer militairement sur la frontière canado-américaine. En effet, les États du nord soupçonnaient Londres de pencher du côté de la Confédération sudiste, ce qui fut la source d’une tension certaine. À l’été 1862, 18,000 soldats réguliers britanniques se trouvaient en sol canadien. Le gouvernement ouvrit deux écoles militaires et prit des mesures pour hausser à 35,000 les effectifs de la milice. Par ailleurs, des auteurs affirment que de très nombreux Canadiens français ou Franco-américains de fraîche date s’enrôlèrent dans les rangs nordistes (on mentionne le chiffre de 40,000), tandis que d’autre part, des militaires illustres comme le général louisianais Pierre de Beauregard combattirent pour le Sud. 

Les hostilités terminées aux États-Unis, le Canada et les provinces maritimes furent ennuyés pendant quatre ans (1866—70) par les brutales incursions des « Fenians », un groupe de quelque 35,000 Irlandais nationalistes réfugiés aux États-Unis qui brûlaient d’en découdre avec les Anglais. Leur commandant, John 0'Neil, un ex-officier nordiste, avait choisi de s’en prendre à la partie nord-américaine de l’Empire britannique. 20 000 hommes furent rappelés dans la milice canadienne pour parer aux coups des « Fenians ». Leur dernière attaque fut dirigée en 1870 contre le sud du Québec; ils furent mis en échec par l’infanterie et la cavalerie de la milice de Montréal.

Quelques années après la fondation de l’État canadien actuel (1867), des ressortissants du pays, pour la première fois, se rendirent outre-mer afin de participer à un conflit étranger. En effet, un demi-millier de Canadiens français rejoignirent les zouaves pontificaux, en 1870, afin de participer à la résistance du Pape contre le mouvement d’unification de l’Italie. À cette époque, le Royaume-Uni n’était plus disposé à dépenser de l’argent pour la défense d’une colonie désormais largement autonome. La milice canadienne, dont les effectifs atteignaient alors un peu moins de 40 000 hommes, fut dépêchée au Manitoba en 1870 parce que le Métis Louis Riel y avait créé un gouvernement provisoire opposé aux empiètements des colons anglais qui affluaient à l’ouest du Canada. Une deuxième insurrection, beaucoup plus sérieuse celle-là, car plusieurs bandes autochtones firent front commun avec Riel, se déroula en 1885. Près de 8,000 miliciens furent engagés dans l’opération de pacification qui se termina par la bataille de Batoche. Riel fut pendu après sa capture, ce qui indigna l’opinion publique au Québec — les Orangistes, dit-on, avaient exécuté un catholique francophone de manière expéditive. Notons toutefois que des Québécois membres de la milice avaient pris part à la répression. Le fait que les États-Unis, en 1870 comme en i885, interdirent l’accès de leur territoire aux troupes canadiennes de passage, mérite d’être relevé.

Au tournant du siècle, le Canada fut appelé à participer à la Guerre des Boers (l899-l902), déclenchée par le Royaume-Uni pour accaparer les richesses minières de la République du Transvaal. L’opinion publique canadienne-anglaise appuya sans condition l’envoi de troupe en Afrique du Sud; le ministre Fielding déclara à point nommé que « quand l‘Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre « . Quant à lui, le Canada français était plutôt favorable aux Afrikaners, en qui il avait tendance à voir un petit peuple en lutte pour sa survie — c’est-à-dire un reflet de la nation canadienne-française. Ironie du sort, ce fut au premier Premier ministre canadien-français du pays, Wilfrid Laurier, que revint la tâche ingrate de lever un corps expéditionnaire. 7,368 volontaires furent mis au service de l’armée impériale, au coût énorme à l’époque — de près de 3 millions de dollars.

Lorsque la Guerre Mondiale commença, le précepte de Fielding fut remis à l’ordre du jour par le Premier ministre Robert Borden. De fait, trois jours avant que le roi George V n’ait déclaré la guerre aux Empires centraux, Borden avait déjà promis d’expédier 22,000 soldats canadiens en Europe et, si nécessaire, de hausser cette participation à un demi-million d’hommes en 1916.

Quoique leur vieille mère patrie eût été impliquée, les Canadiens français ne manifestèrent pas beaucoup d’enthousiasme vis-à-vis de cette guerre. Jusqu’en 1917, année où le gouvernement Borden décida d’imposer la conscription, seulement 15 O00 des 300 000 volontaires canadiens étaient de souche française — soit 5 pour cent. La conscription fut très mal accueillie au Québec. Au but du compte, il n’y eut que quelque 35 000 soldats canadiens-français dans tout le contingent canadien, alors que l’Ontario se targua d’avoir levé près de 150 000 volontaires à elle seule; il faut souligner cependant que 70 pour cent des volontaires ontariens étaient nés dans les îles britanniques. Une des causes du peu d’intérêt des Canadiens français à s’enrôler fut la quasi-impossibilité pour eux de s’inscrire à des unités fonctionnant dans leur langue maternelle. Dans ce contexte, cela ne servait à rien aux propagandistes officiels d’insister sur le droit des petites nations comme la Belgique, ou sur la défense, sur le sol de la France, de la culture commune menacée par les “Boches”.

Environ 55,000 Canadiens perdirent la vie durant la Guerre Mondiale. À ce lourd bilan militaire s’ajouta un bilan politique tout aussi lourd. En plus d’envenimer les relations entre les deux peuples fondateurs, la conscription fut un véritable arrêt de mort pour le Parti conservateur au Québec. Il faut préciser que Borden, au moment de l’entrée en vigueur du service militaire obligatoire, dirigeait en fait un gouvernement de coalition conservateur libéral. Mais étant donné que le fameux Laurier était resté dans l’opposition avec 81 autres députés libéraux, le Parti conservateur fut considéré au Québec comme le “grand coupable” dans cette affaire.

Ce que l’on pourrait appeler l’« isolationnisme canadien-français » sortit intact des soubresauts de la politique internationale des années 1930. Lors de la guerre civile d’Espagne, le Parti communiste du Canada ne put fournir que le Bataillon Mackenzie Papineau, une maigre unité de 1,200 hommes qui ne comptait qu’une poignée de Canadiens français. Le Canada français était dans l’ensemble sympathique au Général Franco — contrairement au Canada anglais, entiché des soi-disant « loyalistes » espagnols. Mais on se contentait au Québec de donner un appui moral, par des processions religieuses et par des protestations contre les démarches des propagandistes des Rouges comme André Malraux.

Quand la IIe Guerre Mondiale débuta, l’armée active n’avait que 4500 hommes. Bien que certains préparatifs militaires eussent été accomplis, le Canada entra en guerre, une troisième fois en moins de cinquante ans, à la remorque du Royaume-Uni et à reculons. Le Premier ministre W. L. Mackenzie King fut d’ailleurs le seul chef de gouvernement du Commonwealth à visiter Hitler, et se situait dans le camp de ceux qui cherchaient à temporiser. King détenait le pouvoir en grande partie grâce à l’électorat québécois et redoutait d‘avoir à recourir à la conscription. Le Premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, mit King au pied du mur en provoquant la tenue d’élections provinciales anticipées le 25 octobre 1939, scrutin qu’il annonça deux semaines après l’entrée en guerre du Canada (le 10 septembre). Duplessis déclara qu’il voulait sauvegarder l’autonomie du Québec, mise en péril par les mesures de guerre, et épargner au peuple la conscription. Les bras droits québécois de King « intervinrent dans la campagne en avertissant les électeurs qu’ils ne pourraient rester à Ottawa si Duplessis gagnait à Québec; ainsi la province les perdrait, eux, qui formaient un « rempart contre la conscription « au sein même du
gouvernement fédéral.

Ces promesses durent être reniées après le plébiscite du 27 avril 1942. Lors de cette consultation, King demanda au peuple de le libérer des engagements pris par son gouvernement qui restreignaient le recrutement de soldats. Le Canada dans son ensemble accepta cette proposition à 64 pour cent, mais le Québec, foyer national de la minorité canadienne-française, la repoussa à 76 pour cent. Prenant acte de cette réalité, King tergiversa en répétant la formule suivante : « pas nécessairement la conscription, mais la conscription si nécessaire ». En vertu de la Loi sur la Mobilisation des Ressources nationales; adoptée dès juin 1940, on assista à la création des soi-disant « Zombies », c’est-à-dire des soldats conscrits gardés sur le territoire national parce qu’ils refusaient d’être envoyés à l’étranger. Le maire de Montréal, Camilien Houde, fut arrêté et détenu en camp de concentration parce que, à sa promulgation, il avait dénoncé cette loi comme geste précurseur du service militaire obligatoire. Les événements devaient lui donner raison. Vers la fin de 1944, les « Zombies » étaient environ 60 ,000. Objets de dérision hors du Québec, toutes les pressions étaient mises sur eux pour qu’ils se convertissent en « volontaires ». L’armée ayant accusé des pertes considérables, King dut adopter un décret le 23 novembre 1944 qui forçait 16 000 « Zombies » à aller sur le théâtre européen. Au bout du compte, un peu moins de 60 000 « Zombies » furent versés aux unités déployées outre-mer, mais un nombre égal parvint à rester au pays. L’importance du phénomène reflétait la détermination des Canadiens français de ne servir sous les drapeaux que pour défendre leur propre patrie. La principale organisation luttant contre la conscription se nomma justement la « Ligue pour la défense du Canada « .

Comme durant la précédente guerre mondiale, les autorités perdaient leur temps à se réclamer, entre autres, de la « défense de la Civilisation chrétienne ». D’une part, le Canada français avait une certaine sympathie pour Mussolini, signataire du Traité du Latran, de même que pour Pétain, et comprenait mal qu’il fallait un jour voler au secours de Staline alors que la veille ce dernier incarnait encore le communisme « intrinsèquement pervers ». D’autre part, l’armée était considérée comme une institution peu accueillante et essentiellement anglophone. Même les visites du Cardinal Villeneuve aux bases militaires, abondamment photographiées et filmées, ne pouvaient changer tellement cet état d’esprit.

Les forces armées canadiennes combattirent bien, surtout en Italie, en Normandie et sur le Rhin, et fournirent un apport non négligeable aux Alliés dans les airs et sur mer. Cependant, des épisodes peu glorieux comme la bataille de Hong-Kong (en décembre 1941) et le raid sur Dieppe (en août 1942) — là où des Canadiens français furent envoyés en grand nombre dans un véritable guet-apens — accréditent l’impression que les soldats canadiens furent parfois utilisés comme de la chair à canon par la hiérarchie militaire alliée. En fin de compte, 40,000 Canadiens périrent durant la lie Guerre Mondiale — moins que durant la précédente.

III- Époque mondiale (1946-1990)

Au lendemain de la dernière Grande Guerre, le Royaume-Uni en ruine ne pouvait plus prétendre au rôle de superpuissance et procéda petit à petit au démantèlement de son empire.

Les États-Unis, seul détenteur encore de l’arme atomique et dont l’économie avait connu un essor formidable pour répondre aux besoins créés par la guerre, pouvaient prétendre en 1945 à l’hégémonie planétaire. Une nouvelle pièce dans l’échiquier des relations internationales fut mise en place par les Alliés : l’Organisation des Nations Unies, dont le siège est en territoire américain. L’0NU devait avoir des possibilités d’action beaucoup plus étendues que l’ancienne Société des Nations, ce qui rut le cas dans le contexte de la « Guerre froide » et compte tenu des diverses « missions de paix » effectuées par les Casques bleus.

Le partage du monde décidé à Yalta ne satisfit pas les desseins expansionnistes de l’Union Soviétique, laquelle maintenait sa pression sur l’Europe de l’Ouest et l’Asie, tout en appuyant bientôt ses prétentions sur la possession de bombes atomiques. L’explosion de la première bombe A soviétique, le 29 août 1949, fut habilement précédée par la fondation d’un Conseil Mondial de la Paix (CMP), organisation internationale en apparence respectable derrière laquelle se dissimulaient les communistes occidentaux afin d’attaquer l’esprit de défense dans leurs pays respectifs. Le CMP fut donc lancé à Paris en avril 1949, événement qui fut suivi, au début de mai 1949, par la mise sur pied du « Canadian Peace Congress‘, à Toronto, par le pasteur James Endicott. L’année suivante, en mars, la première grande campagne du CMP commença avec l’Appel de Stockholm.

Ce fut également au printemps de 1949 que vit le jour l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Le Canada fut l’un des signataires du Traité de Washington (4 avril 1949), acte constitutif du nouvel organisme. 

Une des phases les plus “chaudes” de la Guerre froide débuta le 26 juin 1950, quand la Corée du Nord, État vassal des communistes soviétiques et chinois, envahit la Corée du Sud. Les États-Unis organisèrent une riposte et parvinrent à draper du manteau de l’ONU l’envoi de leurs troupes et de celles de leurs alliés. À l’instar de plusieurs autres pays, le Canada dépêcha des troupes en Corée; en tout, un peu moins de 22 000 Canadiens participèrent au conflit. Il n’est pas inutile de signaler que le héros tragique de Marcel Dubé, dans la célèbre pièce Un simple soldat trouve précisément la mort sur le front coréen.

L’« opération de police » en Corée ne souleva aucun enthousiasme, mais elle permit en revanche à certains Canadiens de démontrer leur scélératesse. Le Révérend Endicott, par exemple, joua un rôle de premier plan dans la campagne de désinformation soviétique sur l’emploi présumé d’armes bactériologiques par l’armée américaine. Ou encore, dans un registre mineur, citons la participation de Pierre Elliott Trudeau à la Conférence économique de Moscou, en avril 1952, au même moment où les soldats de notre Royal 22e Régiment essuyaient les assauts de l’Armée rouge chinoise.

Après la Guerre de Corée, le Canada fut appelé à fournir des troupes à des corps d’interposition dépêchés par l’0NU dans divers conflits internationaux. Suite à l’opération franco-anglaise contre l’Égypte (1956), un millier de soldats canadiens furent déployés dans la bande de Gaza. Cette mission qui s’étala sur dix ans coûta 55 millions de dollars au gouvernement fédéral. En 1960, 2 000 de nos soldats prirent part à l’intervention au Congo. Quatre ans plus tard, ce fut la crise à Chypre qui amena la mobilisation de détachements de l’armée canadienne. En tout et pour tout, le Canada avait donné son concours, jusqu’en 1986, à chacune des seize opérations de ce genre entreprises dans le cadre de l’ONU (outre quatre autres missions semblables de type multilatéral). Le Canada était alors le seul pays au monde à avoir toujours mis ses forces armées à la disposition de l’ONU en pareilles circonstances. Plus récemment, en 1989, le processus d’accession à l’indépendance de g la Namibie amena l’ONU à solliciter à nouveau le Canada, qui répondit une fois de plus par l’affirmative.

À la fin des années 1950, deux initiatives ont renforcé la collaboration militaire du Canada avec les États unis : la mise en place, en 1957-58, du « North American Air Defence Command » (NORAD), puis, en 1959, la conclusion de l’Accord de partage de la production de défense. Le NORAD, grâce à ses appareils de détection (radars, satellites, etc.) est un élément vital de la dissuasion contre toute agression nucléaire. Quant à l’Accord, il a placé sous un régime de libre-échange les industries impliquées dans la défense nationale, favorisant ainsi l’interdépendance des deux États à cet égard. il faut souligner que ces deux pas furent franchis par le gouvernement conservateur de John Diefenbaker.

L’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Canada en 1963 allait cependant signifier un affaiblissement progressif des forces armées du pays pendant une quinzaine d’années. Le Premier ministre Lester Pearson, récipiendaire du Prix Nobel de la Paix, en surprit d’abord plusieurs lors de la campagne électorale en contredisant l’article de son programme qui prônait l’interdiction de toute arme nucléaire en sol canadien. Quand li endossa l’idée de déployer les missiles Bomarc, Pierre Elliott Trudeau le dénonça donc en tant que « prêtre défroqué de la paix ». Mais quoi qu’il en soit de cet épisode, les effectifs de l’armée canadienne n’ont cessé de diminuer de 1963 à 1977, passant de 120 781 à 78 033 hommes — une baisse de 35 pour cent. Le budget consacré à la défense nationale, qui constituait prés de 25 pour cent des dépenses de l’État en 1964, subit une baisse constante jusqu’à l’exercice 1976—77, où il atteignit une proportion de 8,6 pour cent. Le Canada devint la risée de l’OTAN, arrivant presque dernier — tout juste devant le Luxembourg… — pour le pourcentage de son produit intérieur brut consacré à la défense (2,1 en 1984).

Si Pearson fut à l’origine de cette tendance, celui qui la confirma fut Trudeau, son successeur à compter de 1968. Après avoir appuyé le Nouveau Parti Démocratique (membre de l’internationale Socialiste) contre ce même Pearson, Trudeau était en effet entré au Parti Libéral en 1965 pour ensuite parvenir à diriger cette formation politique qu’il méprisait en fait. Pendant sa campagne triomphale de 1968, Trudeau laissa entendre qu’il retirerait toute contribution militaire du Canada à l’OTAN. Il fit marche arrière, mais pas complètement, car le contingent canadien en Europe fut réduit de moitié et Ottawa renonça à toute arme nucléaire.

Ces mesures militaires s’accompagnèrent, en politique étrangère, d’un rapprochement exagéré avec la Chine rouge, l’URSS, Cuba et le Nicaragua sandiniste. L’ère Trudeau se termina par la ridicule mission de paix menée en 1983-84 par le premier ministre, et par la fondation en août 1984 de l’institut canadien pour la paix et la sécurité internationale, qui distribue l’argent des contribuables à une gamme de groupes « pacifistes » pour le moins douteux.

Par ailleurs, on a parlé de la « complicité tranquille » du Canada de Trudeau avec la soi-disant « intervention impérialiste » des États-Unis au Vietnam. Certes, les industries canadiennes ont vendu de l’armement au Pentagone durant la Guerre du Vietnam. Et il est compréhensible que les militaires canadiens chargés de vérifier l’application des Accords de Paris, de 1973 à 1975, aient la plupart du temps agi en faveur de la partie américaine. Mais c’est oublier que le Canada fut en même temps une des plaques tournantes du réseau international qui se consacrait à la subversion de l’effort de guerre américain. Montréal fut un des éléments clés de ce réseau à la fin des années 1960, par les activités du « Comité moratoire du Vietnam », mouvement d’inspiration communiste qui se mua en Conseil québécois de la paix au début de 1974. Et après la chute de Saigon, ce fut sous Trudeau, dans les années 1980, que s’implante à Montréal une filière vietcong qui exploite économiquement et manipule politiquement les nombreux Vietnamiens réfugiés en Amérique du Nord.

La gauche est parvenue à dépeindre Trudeau comme un épouvantable réactionnaire en insistant sur la Crise d’octobre 1970. Le recours à l’armée contre les terroristes du (FLQ, comparable à l’usage d’un marteau-pilon pour écraser un moustique, évoque à coup sûr les républiques de bananes. Rétrospectivement, on peut affirmer que ce geste fut très logique, de la part de quelqu’un qui méprise l’institution militaire, et qu’il correspondit bien à l’objectif de débiliter la défense nationale. La décision de permettre l’essai des missiles de croisière américains dans l’espace aérien du pays est également retenue à la charge de Trudeau par le mouvement « pacifiste ». Quoi que l’on pense de ces deux controverses, de la question du Vietnam et de l’effort de réarmement amorcé en fin de régime, l’époque Trudeau fut indéniablement caractérisée par une volonté d’affaiblir méthodiquement l’esprit de défense.

L’héritage de Trudeau était trop lourd pour que l’arrivée au pouvoir de Brian Mulroney, en septembre 1984, puisse opérer un véritable redressement. Le Conseil Mondial de la Paix, cet instrument des Soviétiques, fit une grande conférence à Toronto à la fin de novembre — tout de suite après l’assermentation du nouveau premier ministre. Celui-ci annonça bientôt que le Canada n’allait pas participer à l’Initiative de Défense stratégique lancée par le Président Reagan, tout en n’interdisant pas quand même aux firmes canadiennes d’essayer de décrocher des contrats dans le cadre de l’IDS. Cette timidité de début de mandat donnerait le ton pour les années à venir. Il est vrai que le Livre blanc sur la défense publié en 1987 a offert des perspectives assez encourageantes. Entre autres, il reconnaissait toujours l’Union Soviétique comme la principale menace à notre sécurité nationale et proposait une vigoureuse modernisation de nos forces armées. Toutefois, ces belles dispositions devaient succomber à l’« effet Gorbatchev » et être battues en brèche par la crise financière de l’État. C’est ainsi qu’en 1989. Le Canada laissa tomber son programme d’acquisition de sous-marins nucléaires. Cette année, les soi-disant pacifistes purent également se réjouir de l’abandon du projet de l’OTAN d’installer au Labrador une base d’entraînement pour ses pilotes de chasse.

L’état de l’esprit de défense au Canada sous Mulroney a été saisi grâce à un sondage réalisé durant la deuxième moitié de 1987 par l’Institut canadien pour la paix et la sécurité internationale. En bref, il a révélé par exemple que 46 pour cent des Canadiens croient que l’URSS s’intéresse réellement au désarmement et que seulement 37 pour cent d’entre eux ont la même opinion au sujet des États-Unis. Les données ont en outre indiqué que les Canadiens renvoient dos à dos les États-Unis et l’URSS pour ce qui est de la course aux armements et manifestent un degré de confiance relativement élevé envers le Kremlin [28 pour cent contre 38 pour cent pour la Maison-Blanche]. Le résultat le plus inquiétant a sans doute été la réponse à une question sur l’idée de renforcer la capacité militaire occidentale afin d’écarter la guerre. 71 pour cent des personnes interrogées se sont déclarées en désaccord avec cette thèse, alors qu’en 1962 un sondage dégageait l’opinion inverse [58 pour cent prenant alors parti pour un accroissement de la force militaire en tant que moyen de garantir la paix].

Si la réalité est telle sur le front de la guerre psychologique, il ne faut pas s’étonner d’assister, à tous les niveaux de la société, à des phénomènes trahissant l’étiolement de l’esprit de défense chez nous. Nous conclurons le présent exposé avec une courte liste de ces signes des temps qui laissent songeurs :

* En 1982-83 on a vu se manifester un groupe de « pacifistes » terroristes, Direct Action, que le mouvement pacifiste n’a pas dénoncé, mais au contraire appuyé, lorsque ses membres furent arrêtés et traduits en justice [voir FROMM, Paul, Political Terrorism and The Peace Movement in Canada, Toronto, 1985].

* Des preuves irréfutables ont pu être apportées à propos du noyautage du mouvement « pacifiste » par les communistes. Pourtant les principaux médias ont imposé la loi du silence à ce sujet [voir NEWCOMBE, Pat, The Peace Movement and the Communist Party of Canada, Toronto, 1984].

* En plus de voir s’ébattre les pitoyables Anciens combattants contre l’armement nucléaire [VANA selon le sigle anglais], le Canada a droit depuis 1985 à un Général pour la paix, Léonard Johnson. Aussitôt sa retraite prise en 1984, cet officier supérieur et ancien commandant du prestigieux Collège de la Défense nationale de Kingston, a rejoint les rangs des Sanguinetti, Costa Gomes et autres Pasti qui obéissent au Conseil mondial de la paix. Le Général Johnson a avoué avoir été influencé par les belles paroles de Georgi Arbatov, en 1981, lorsque ce dernier visita Kingston [voir JOHNSON, Léonard V., A General for Peace, Toronto, 1987].

* Après avoir eu comme politique intérieure, durant les années 1970, de mousser la lutte des classes au Québec, la Centrale de l’enseignement du Québec [CEQ] a concocté, durant les années 1980, une singulière politique extérieure axée sur la paix. Le grand syndicat des enseignants, qui entretient des relations très étroites avec le Conseil québécois de la paix depuis la fondation de celui-ci, ne cesse de publier du matériel pédagogique « pacifiste » et obtient même la collaboration empressée du Ministère de l’Éducation du Québec pour bourrer le crâne des élèves.

* Si Ottawa n’impose pas le service militaire obligatoire en temps de paix, le Canada n’en a pas moins des « objecteurs de conscience ». Il s’agit des contribuables qui, depuis 1982, refusent qu’une portion des impôts qu’ils versent soit dépensée par le Ministère de la Défense nationale. Ils essaient actuellement de faire valoir leur cause devant les tribunaux du pays.

* Une récente publicité télévisée des Forces armées, afin de stimuler le recrutement, soumettait les arguments suivants, dans l’ordre : le Canada a besoin de soldats [l]pour remplir ses obligations internationales [2] pour faire face aux catastrophes naturelles et [3] pour défendre le territoire national. Ceci expliquant peut-être cela, les demandes d’inscriptions aux écoles de formation d’officiers ne cessent de baisser depuis 1987; par
rapport à 1989, la baisse a été cette année de 19 pour cent. Il n’y a que 1,520 cadets dans ces écoles présentement, dont 570 au Collège Militaire Royal de Saint-Jean-sur-Richelieu.

* Le calibre de la classe politique est apparu dans sa totale insignifiance au cours des dernières semaines, quand toutes les hésitations furent permises au sujet de la crise amérindienne, mais que des décisions foudroyantes furent prises dès le début de la crise du Golfe Persique. Dans le premier cas, on a cherché à ne pas dépêcher l’armée pour mettre en échec une véritable insurrection menée en partie par des citoyens étrangers; quand l’armée fut enfin mobilisée, elle le fut avec des ordres la plaçant à la merci de toutes les humiliations. Seuls des gens du pays étaient menacés par les terroristes iroquois, alors que dans le deuxième cas, le présumé droit international et certains intérêts économiques [le pétrole…]étaient en jeu. Est-il encore possible de parler de défense nationale au Canada?

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