Comment et par qui fut fondé le SCRS

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Publié originellement en novembre 1994 dans le numéro 18 de la revue Confidentiel, en page 4.

Le Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) a bien mal fêté, cette année, le dixième anniversaire de sa fondation. Son nom est désormais synonyme de manœuvres louches depuis qu’a éclaté l’ « affaire Bristow. »

Le SCRS a été mis en place le 16 juillet 1984 en vertu d’une loi qui reçut la sanction royale le 28 juin précédent. Il s’agit donc d’un des legs empoisonnés du dernier gouvernement libéral de Pierre Eliott Trudeau.

Le régime Trudeau a préparé de longue date la « réforme » de l’appareil de sécurité de l’État canadien. Les opérations douteuses de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) contre la mouvance indépendantiste du Québec justifièrent commodément la création, en 1977, d’une commission d’enquête. Celle-ci fut présidée par le juge D. C. McDonald, ancien président de l’association libérale de l’Alberta (1965-1967), à qui furent adjoints D. S. Rickerd et Guy Gilbert, deux libéraux notoires (1).La commission McDonald formula entre autres la recommandation que M. Trudeau attendait d’elle, à savoir retirer à la GRC les tâches relatives au renseignement étranger et au contre-espionnage et les confier à une nouvelle agence « civile ».

Dès 1979, le député conservateur Tim Cossitt (aujourd’hui décédé) avait accusé les libéraux d’avoir programmé le démantèlement du service de sécurité de la GRC pour 1985(2). Le retour au pouvoir de M. Trudeau, en 1980, lui permit effectivement d’atteindre ce but.

Pour quel motif ? Ceux qui ont décelé, à l’origine du projet de « réforme », une sourde hostilité entre l’élite libérale et la GRC, ne furent pas loin de la vérité. Il y avait probablement trop d’officiers prévenus contre M. Trudeau au sein de la GRC pour que celle-ci ne le gênât pas. Ne fût-ce qu’à cause de ses voyages en Europe de l’Est, en Chine et à Cuba (de 1945 à 1965), M. Trudeau s’était évidemment taillé une place dans les fichiers de la GRC. En toute logique, lorsqu’il dut céder brièvement la charge de premier ministre à Joseph Clark, au milieu de 1979, M. Trudeau prit la précaution d’adopter secrètement un décret-loi qui rendait inaccessibles à son successeur éphémère les dossiers tenus par la GRC sur lui et ses collègues du conseil des ministres. M. Trudeau jeta ainsi l’interdit, jusqu’en 1999, sur ces dossiers montés dans le cadre d’une série d’enquêtes nommée Operation Featherbed, que la GRC entreprit au début des années 1960(3).

De façon à verrouiller les coffres-forts à double tour, un accord de non-divulgation fut rédigé par le personnel de M. Trudeau, la veille de la passation des pouvoirs. M. Clark le signa sans rechigner, commettant de la sorte une des innombrables gaffes de sa carrière. Rien d’anormal à ce qu’un nouveau gouvernement ne puisse consulter tous les papiers d’un conseil des ministres déchu. Cela est pratique normale au Canada. Toutefois, l’accord Trudeau/Clark était vraiment inusité car il mettait l’embargo sur tout document relatif à la « vie privée » de M. Trudeau(4).

Non seulement ce dernier enterra-t-il les dossiers Featherbed, mais de surcroît les archives de l’affaire Gouzenko, laquelle remonte pourtant à 1946.

Les libéraux revenus au pouvoir en 1980, Robert Kaplan fut désigné par M. Trudeau au poste de Solliciteur général, c’est-à-dire, ministre responsable de la GRC. Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps, puisque dans le cadre d’une délégation estudiantine, ils visitèrent le Ghana trois mois après que le marxiste Kwame N’krumah fut devenu chef de cet état africain(5). Cela se passait en 1957. Onze ans plus tard, au tendre âge de 31 ans, M. Kaplan fut porté jusqu’à Ottawa par la vague de la « trudeaumanie ». Il perdit néanmoins son siège torontois en 1972 pour le reconquérir en 1974, 1979 et 1980.

Les coreligionnaires de M. Kaplan soutinrent sa « réforme » de l’appareil de sécurité canadien en invoquant la lutte contre le terrorisme. Voici le point de vue qu’exprimait le mémoire remis par le Congrès juif canadien (CJC) au comité sénatorial qui étudia le projet de loi pertinent : « Les juifs ont connu la réalité du terrorisme partout dans le monde (…) Nous reconnaissons qu’un tel service (de sécurité) nécessite des pouvoirs suffisants pour accomplir sa tâche(6). » Peu de temps avant la présentation du mémoire du CJC, son président Milton Harris réclama la création « d’un service de sécurité efficace dans les limites du système judiciaire anglo-saxon » ; il fit du même souffle une allusion à l’Organisation de la libération de la Palestine (7).

La sécurité nationale du Canada ne fut certes pas la seule considération dont le « père » du SCRS tint compte au moment d’engendrer son organisme. M. Kaplan n’a jamais rendu allégeance uniquement à l’état canadien, comme l’ont prouvé ses propos à un banquet tenu en son honneur par le Fonds national juif (Ottawa, 27 octobre 1981).

« Ses collègues juifs du conseil des ministres, Herb Gray et le sénateur (Jacob) Jack Austin, partageaient la longue table d’honneur (…) Gray a parlé du « remarquable bilan des services rendus par Kaplan à L’édification de la patrie canadienne et à celle de la terre d’Israël ». Kaplan répliqua : " Cela me fut facile, à cause de mes origines, de ma famille, de m’efforcer de servir ma communauté et la population du Canada, ainsi que de m’efforcer de servir Israël. " »

L’article que nous citons précisait que M » Kaplan était membre de l’Ordre des B’nai B’rith (OBB) et du Comité des relations communautaires CJC/OBB.

1. Patrick Walsh, RCMP Security and Intelligence against communism in Canada, pp. 6-7.
2. The Montreal Gazette, 27-1-1979, p. 9.
3. Ibid, 11-10-1979m citée par P. Walsh dans Canada’s Watergate, p. 31.
4. P. Walsh, Canada’s Watergate, p. 32.
5. David Somerville, Trudeau Revealed, pp 113 -114.
6. The Montreal Gazette, 13-10-1983, p. 4.
7. Ibid, 5-11-1981, p 1.

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