Enseignement ou éducation ?

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L’éducation scolaire aurait-elle au moins paré à la carence de l’éducation familiale ? Certes, en tout pays du monde, et quoi qu’en pensent les sempiternels critiques, le système scolaire, du primaire a l'universitaire, s’est considérablement amélioré. La politique s’en mêle; des spécialistes dressent des programmes prestigieux. II semble qu’en général l’on enseigne mieux. Accorde-t-on autant de soin à la formation de l'homme ? L’esprit n’est pas tout chez l'enfant; une volonté, chez lui, attend l’éveil; il y a des instincts, des passions à discipliner; une personnalité à faire surgir de sa gangue; une liberté à dégager des servitudes intérieures et extérieures. Bref, à la hauteur de l’enseignement, et même plus haut, il y a l’éducation. Or, serait-ce médire de notre système scolaire contemporain que d'y discerner un divorce croissant entre l'enseignement et l’éducation ? Plus l’enseignement a progressé, plus, semble-t-il, l’éducation a reculé. Écoutez la jeunesse: rien n’est plus rare, nous dira-t-elle, que les vrais maitres. Et par maitres, elle veut dire des esprits d’élite qui forment autant qu'ils instruisent. Mais surtout, parmi les enseignants des deux sexes, combien ont aperçu le mal de la jeunesse contemporaine, je veux dire, le double déséquilibre dont nous parlions tout à l’heure ?  Le malheur a voulu qu’à la conception chrétienne de l'homme et à une éducation appropriée a cette qualité, l’on ait préféré l’éducation à l’américaine trop généralisée, hélas, par des sociologues, des psychiatres des éducateurs <<  nouvelle vague >>. Disciples du Dr Freud et des psychologues américains plus que des grands moralisateurs chrétiens, habitués  à ne voir dans l'enfant, ou dans l’homme, moins un composé d’âme et de corps et d'une âme prévalante et informante qu'un mécanisme ingénieux et même  éminent, ils ont, bâti une pédagogie pour enseignement catholique ou l'élément << grâce >>, l’activité souveraine du surnaturel, n’entrent pour rien. À ces jeunes poulains qu’on eût dits sortis du ranch, il fallait se garder, à les entendre, de montrer la bride. Mieux encore, pour ne point les affliger de « complexes », il fallait ne pas terroriser la conscience des enfants par la notion du péché  par le rappel des lois divines et humaines, surtout ne leur point montrer le long de la route, les abimes béants ouverts sous les pieds des indisciplinés. Du rousseauisme de l'Emile, quoi donc, en sa complète et utopique essence, la théorie du bon sauvage, mais combien dépassée ! Ajouterons-nous à  l’effarement des bonnes âmes, les ravages de la démocratie prônée jusqu’en ses excès ? Car la démocratie a passé par là. Depuis qu’on la pose comme un absolu, ainsi qu'autrefois la monarchie de droit divin, c’est entendu, la démocratie autorise tout, purifie tout. Le moindre hurluberlu se croit compétent à se prononcer sur tout, voir à gouverner l’État. Le moindre blanc-bec prend ses parents et ses maitres pour des fossiles.

M. le chanoine Lionel Groulx

Chemins de l’avenir, chapitre premier – Brève étude d’un phénomène universel, p.13-14, éditions Fides, 1964

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