Entrevue avec Alexandre Douguine

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duginLe Harfang – En Occident, l’eurasisme semble s’allier avec les groupes nationalistes. Par contre, en Russie, les groupes nationalistes comme ceux qui supportent le mouvement eurasien furent écrasés et interdits. Quelle leçon les nationalistes des pays de l’Ouest peuvent-ils tirer de cette répression ?

Alexandre Douguine – Les eurasistes travaillent avec différents groupes qui s’opposent au libéralisme, à l’hégémonie américaine et contre la modernité. Ces groupes peuvent être de gauche ou de droite. Le plus important reste qu’ils soient contre le libéralisme et l’atlantisme. Mais l’eurasisme n’est pas nationaliste. Elle est idéologiquement de la Quatrième théorie politique qui est semblable à la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist.

A l’ouest, il y a deux types de nationalistes. En premier, les anti-libéraux, continentaux, anti-américains et traditionalistes, et en second, les pro-libéraux, anticommunistes, atlantistes, pro-américains et xénophobes. Les eurasistes sont prêts à travailler de concert avec les premiers, mais n’ont rien à voir avec les seconds. C’est la même chose en Russie, il y a des patriotes traditionalistes, impériaux et eurasiens qui supportent Poutine et sont loyal à l’État, et il y a les extrémistes néonazis, racistes et libéraux qui sont manipulés par les Etats-Unis (comme Secteur Droit en Ukraine). Si les seconds se font réprimés, nous en sommes heureux tout comme quand la répression touche les libéraux pro-américains. Ils sont une cinquième colonne.

Mais en même temps, l’eurasisme n’est pas la Troisième voie, c’est la Quatrième. Ça signifie que nous sommes au-delà du clivage gauche-droite et nous refusons le matérialisme des communistes (tout en acceptant et supportant leur anti-capitalisme), et nous refusons la nation en tant que concept bourgeois en se basant sur le traditionalisme de style impérial de Julius Evola. Les nations sont aujourd'hui détruites par les mêmes forces qui les ont fondées à l’aube de la Modernité. Ils ont servi leur objectif avec leur Stände traditionnel, la culture ethnique et leur forme de société médiévale, et ne sont maintenant plus utiles à l’élite mondiale maçonnique et anti-traditionnelle. Alors tout le monde, de droit ou de gauche, est libre de transcender sa vision politique et passer de la Seconde théorie politique ou de la Troisième à la Quatrième.

H – Vous déclarez être pour un monde multipolaire, mais impossible de ne pas avoir l’impression que c’est un monde bipolaire, voire unipolaire qui émergerait avec l’eurasisme. Ne serait-il pas logique pour l’Europe de se concentrer sur la création d’une Europe indépendante, indépendant de Moscou et de Washington ?

AD – Si nous disons que nous voulons construire un monde multipolaire et non pas unipolaire ou bipolaire, nous allons faire exactement ce que nous déclarons. La théorie sur un monde multipolaire formulée dans mes livres et dans les différents documents eurasistes démontrent clairement que nous supportons justement une Europe totalement indépendante de Washington et de Moscou. Nous devons avoirs de Grands espaces (Grossraum) entièrement indépendants (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Europe, Afrique, monde musulman, Eurasien, Chinois et Océanique) qui pourraient devenir des alliés ou des ennemis. Ça dépend des situations. Nous sommes totalement opposés à l’unipolarité et à l’hégémonie américaine, tout comme nous nous opposons à un système bipolaire.

H – Le modèle de super État multiculturel que vous proposez comme modèle futur a des précédents comme la Yougoslavie, le Liban, l’Irak et la Syrie. Ce modèle peut-il survivre sans un leader autoritaire et la Russie-elle même peut-elle survivre à Poutine ?

AD – L’hyper État centralisé et polyculturel est dénommé Empire. L’Empire devrait avant tout être fondé sur l’idéologie. Et cette idéologie ne peut être libérale ou relâchée. Elle devrait être forte et basée sur la nouvelle aristocratie ou idéocratie (un terme employé par les premiers eurasistes). Alors ce n’est pas seulement un empereur, mais également une idéologie impériale fortement idéaliste, qui permettront de maintenir la cohésion du système. Je crois que le christianisme orthodoxe, l’hindouisme, le confucianisme et l’islam cadrent avec ce modèle. Mais il doit y avoir un renouveau spirituel. Le modèle indo-européen, avec ses trois fonctions comme stipulé par G. Dumézil, devrait être la fondation des sociétés indo-européennes. La société se doit d’être créée non par en bas, mais par le haut. Le sens de l’État dépend de sa mission spirituelle. L’aristocratie devrait consister en une garde prétorienne, des guerriers philosophes. Ils devraient permettre l’unité ethnique en les représentant, comme ce fut toujours le cas pour les empires historiques.

Mais au lieu d’un seul empire nord-américain décadent, il y aurait différents empires avec différentes visions empiriques. La vision russe est évidente, elle prend racine dans notre tradition organique orthodoxe et l’Empire eurasien. J’imagine que le futur de l’Europe repose dans la restauration de l’héritage de Charlemagne, du projet eschatologique du retour du Roi Arthur. Ou un nouvel Empire romain prédit par Virgile qui croyait au retour d’Apollon, cette fois-ci pour l’éternité.

H – Vous affirmez que les politiciens non-interventionnistes comme Ron Paul devraient être supportés aux États-Unis. Par contre, vous supportez des politiciens interventionnistes en Russie. Si les non-interventionnistes prenaient le pouvoir à Washington et les interventionnistes à Moscou, n’assisterions-nous pas à une nouvelle unipolarité russe ?

AD – Nous n’avons aucune possibilité, ni ambition, d’en arriver à une unipolarité. Il y a en ce moment une unipolarité. Elle doit cesser. Les non-interventionnistes sont la seule voie de salut pour les Etats-Unis qui sont devenus le jouet dans les mains d’une élite anti-américaine qui utilise le peuple américain pour créer un gouvernement mondial. Les maîtres actuels sont prêts à sacrifier les Américains pour leurs buts mondialistes.
La Russie est sur la défensive. Les mondialistes nous attaquent sur notre sol. Où se situe l’Ukraine ? Près des frontières américaines ? Non, très loin de là. Mais Washington supporte les libéraux ukrainiens et les néo-nazis, et les pousse à attaquer la Russie. Si des politiciens américains ayant une vision à long terme réalisent que ce n’est pas bien et que ça ne sert pas les intérêts américains, ils ont raison et ce sont de vrais patriotes.

H – Vous vous opposez à la « Manifest Destiny » des Américains. En quoi le messianisme orthodoxe diffère-t-il ?

AD- Nous nous opposons à tout type d’universalisme. Les Etats-Unis ont leur propre mission. Celle-ci est américaine, nord-américaine. Pas universelle. Le « Manifest Destiny » existe, mais pas au singulier, au pluriel. Nous devons mettre le terme au pluriel. Les Américains, les Européens (qui sont très différents), les Russes, les musulmans, les Chinois, etc, ont la leur. Le rêve américain, libéral et calviniste, dans sa version matérialiste et laïque, tente de s’imposer à l’humanité. Le peuple américain payera le prix de ce manque de mesure organique, pour cette présomption titanesque. Chaque grand peuple a sa propre destinée. Le peuple américain est grand, mais pas assez pour nier la grandeur des autres. L’élite mondialiste qui a usurpé le pouvoir aux Etats-Unis le regrettera.

H – Dans Putin vs Putin, vous parlez d’un Poutine modérément eurasiste en vous basant sur ses deux premiers mandats. A la lumière de son troisième mandat, conservez-vous toujours cette opinion ?

AD – Oui, absolument. Il est mi-eurasiste. Il est forcé d’être de plus en plus eurasiste, mais c’est contre son gré. C’est un libéral capitaliste, mais réaliste en même temps. Kissinger est beaucoup plus près de lui que nous, mais nous le supportons tout de même, car il suit la voie eurasiste malgré lui. Il y a une logique géopolitique duquel il ne peut se libérer. Alors il fera exactement comme nous le prédisions, même s’il y va avec une logique différente, en suivant les circonstances et les opportunités. C’est un pur réaliste. Pas nous.

H – Dans les Grands espaces que vous proposez, le Québec ferait partie d’un bloc homogène anglo-saxon. Cela ne signifierait-il pas la fin de notre culture et ethnie à long terme ?

AD – L’Empire conçu par la vision multipolaire eurasiste n’est pas unidimensionnelle comme les nations modernes peuvent l’être. Ils devraient respecter le pluralisme ethnique et culturel. Il n’y a pas d’espace totalement homogène. En Russie, nous avons des musulmans, des Caucasiens, des Tartares, des Sibériens et des Finno-Ougriens. L’Amérique du Nord fut bâtie par des Anglo-Saxons, des Irlandais, des Français et des Espagnols avec la participation d’autres nations européennes, dont les Allemands. Alors je suggère un retour à l’organisation ethnique; le Québec français devrait rester français, et ainsi de suite. Mais pas question de créer un nouvel État national. Les droits culturels devraient être accordés dans le contexte géopolitique par la Constitution impériale.

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