Entrevue avec le professeur Robert C. Davis sur les musulmans et l’esclavage

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Comme l’écrit Jean Sévilla, l’histoire réelle est graduellement remplacée par l’Historiquement correcte. Dans cette nouvelle historiographie, il y a toujours le camp des bons, les opprimés chers aux marxistes, et le camp des méchants, vous l’aurez compris, les Occidentaux.

L’histoire, science et étude du passé, s’est donc politisée au cours des dernières décennies et si certains sujets sont discutés, ils le sont toujours de la même façon; l’homme occidental, voire carrément l’homme blanc, est responsable des malheurs des autres. Ce genre de pensée a mené à la théorie de la dépendance, au marxisme culturel et à de nombreuses autres théories qui font qu’aujourd’hui, un pan entier de notre histoire reste méconnu.

L’esclavage fait étonnamment partie de cette histoire méconnue. Si l’esclavage transatlantique est aujourd’hui très discuté, ce n’est pas le cas de l’esclavage musulman. L’esclavage fait étonnamment partie de cette histoire méconnue. Si l’esclavage transatlantique est aujourd’hui très discuté, ce n’est pas le cas de l’esclavage musulman. Robert C. Davis, discuté. Nous suggérons à nos lecteurs Esclaves chrétiens et maitres musulmans, le seul titre traduit de M. Davis disponible dans toutes les grandes librairies.

EsclavesChretiensNous ne cherchons pas à quantifier ou comparer la souffrance de deux peuples, mais serait-il possible de comparer l’esclavage noir transatlantique avec l’esclavage blanc dans les pays musulmans?

Robert C. Davis – Si vous pouvez lire mon second livre (Holy war and human bondage : tales of Christian-Muslim slavery in the early modern Mediterranean) vous verrez que j’ai tenté de dresser un estimé de l’ampleur de l’esclavage méditerranéen. Je suis arrivé au nombre de quatre millions d’esclaves, lorsqu’on compte les chrétiens européens asservis au Maghreb (1 à 1,25 million), ceux dans le Levant, en Égypte et à Constantinople (au moins 1,5 million, mais probablement plus) et les musulmans mis en esclavage par des chrétiens (au moins 1 million). On peut comparer ce chiffre aux 10 à 12 millions d’Africains transportés vers l’Amérique, tout en tenant compte que seulement 400 000 finirent aux États-Unis. Il faut garder en tête que les estimés pour la Méditerranée sont beaucoup moins précis que ceux concernant la traite transatlantique, ayant du travailler avec des déductions. Il faut également garder en tête que les chiffres sur l’esclavage méditerranéen couvrent une période de 250 ans, soit de 1520 à 1780 alors que les chiffres pour la traite transatlantique couvrent une période s’étendant de 1500 à la moitié du 19e siècle, soit plus de 300 ans.

Pour ce qui est de la souffrance, ce serait lié, du moins à grande échelle, au type de travail effectué. On croit généralement que le travail des Noirs en Amérique était du travail physique plus dur et ça pourrait être vrai, mais je crois par contre qu’on s’occupait moins bien des esclaves européens au Maghreb, du moins au niveau de la nourriture, des habits et du logis. Dans tous les cas, il y avait du travail particulièrement brutal et déplaisant qu’on réservait aux esclaves, mais aussi des vies relativement confortables pour quelques chanceux parmi eux.

Pourquoi est-ce plus compliqué d’avoir un portrait précis de l’esclavage musulman?

RD – Il y a plusieurs raisons pour lesquelles nous avons plus d’informations sur l’esclavage dans le Nouveau Monde qu’en Méditerranée.

Une des raisons est que l’esclavage méditerranéen a connu son essor et son déclin avant la version transatlantique, donc avant l’époque des livres de comptes. Il est aussi possible de penser que les livres de comptes des ports de Barbarie sous contrôle des corsaires sont assez chaotiques. De ce que je comprends, il n’y a eu aucun recensement systématique des esclaves dans la ville d’Alger avant 1750. Un autre problème est lié à ceux dont on exigeait une rançon (quel pourcentage des esclaves cela représente-t-il?), vous devez pour retrouver leur trace faire le tour de l’Europe de l’ouest, effectuer des recherches dans des douzaines de pays, d’agences, de langues pour arriver à des chiffres qui sont encore partiels.

En Occident par contre, il y avait des livres de comptes précis, et ce dès 1550 lorsque l’esclavage a débuté. De plus, les compagnies d’assurances demandaient des chiffres précis pour que les propriétaires d’esclaves ou de bateaux puissent faire des réclamations.

Il y a aussi beaucoup d’information disponible sur l’achat et la vente d’esclaves lors de leur arrivée au port et durant les années subséquentes. Pour ce que j’en sais, la plus grande partie de la vente d’esclaves au Maghreb se faisait de façon orale.

C’est bien connu que la grande majorité des esclaves noirs aux États-Unis étaient employés dans les champs de coton. De quelle façon furent employés les esclaves européens dans le monde musulman?

RD – Pour cela vous devez lire mes deux livres. J’ai écrit beaucoup sur le type de travail qu’ils effectuaient, trop pour tout réécrire ici. Un ami de Baltimore qui étudie l’esclavage américain souligne que beaucoup plus d’esclaves ont travaillé dans des activités non agricoles, comme des usines, qu’on pourrait le croire. Je vous invite donc à réévaluer cette présomption.

En 1863, l’esclavage fut aboli en Occident. Quand l’esclavage musulman fut-il aboli?

RD – Vous avez tort. Ce fut légal à Cuba jusqu’en 1886 et au Brésil jusqu’en 1888. Étant donné que l’abolition de l’esclavage dans les pays musulmans fut principalement imposée par l’extérieur, notamment par les colonisateurs britanniques, ce ne fut accepté que lentement et à contrecœur. La seule chose que je puis dire c’est que l’esclavage des chrétiens européens était pratiquement terminé en 1830 lorsque les Français envahirent et capturèrent l’Algérie. On ne peut certainement pas en dire de même pour ce qui en est de l’asservissement d’autres ethnies par les musulmans, comme les Africains noirs. J’ai lu il y a quelques semaines de ça dans le New Yorker que ce type d’esclavage perdurait encore en Mauritanie et que c’était un phénomène dur à éradiquer.

Quelles furent les régions européennes les plus touchées par les raids musulmans et comment les victimes étaient-elles capturées?

RD – J’ai entendu différentes estimations concernant les nationalités européennes les plus affectées par les esclavagistes corsaires. Je crois que l’Espagne a perdu le plus d’hommes et de femmes, mais c’est peut-être simplement parce que nous avons plus d’informations à ce sujet (notamment grâce aux données sur les rançons et les écrits d’esclaves) dans les archives du Maroc, d’Algérie ou d’Alexandrie. Plus vous déplacez vers l’est, plus vous aurez des Italiens et des Grecs. Je crois que la majorité des gens asservis étaient des fermiers et des pécheurs, bref des gens pauvres.

Je crois pouvoir affirmer que les deux nations les plus affectées (en gardant en tête que l’Italie était composée d’une douzaine d’états qui tenaient leurs livres de compte séparément et qui ne se considéraient pas comme une « nation ») sont l’Espagne et l’Italie. Comme mentionné dans un de mes livres, les « Turcs » (principalement les Tunisiens) attaquèrent les cotes de Sicile 136 fois entre 1570 et 1606, pénétrant parfois une dizaine ou une quinzaine de miles dans les terres pour capturer des proies sans défense. Alors, des dizaines de milliers… cette triste position de tête du palmarès a changé au cours des siècles. Cela dépendit de qui avait signé des traités avec les états corsaires. Avec un traité, vos bateaux étaient moins susceptibles d’être attaqués et les corsaires se concentraient sur d’autres victimes potentielles. Ainsi, les sources d’approvisionnement d’esclaves changèrent au fil du temps. Au 16e siècle, je dirais que la majorité des esclaves étaient capturés dans durant des raids terrestres, mais au 17e siècle, la plus importante source fut les bateaux marchands capturés. Il n’y a pas de consensus académique sur le nombre d’esclaves européens capturés, alors encore moins sur la provenance de ces esclaves.

Vous vous êtes concentré sur l’Europe de l’Ouest, mais les Slaves furent-ils eux aussi victimes de l’Esclavage musulman?

RD – Il y a évidemment eu de nombreux esclaves provenant de la Russie et des pays catholiques d’Europe de l’est (Pologne, Lituanie et Ukraine surtout). À une conférence sur l’histoire juive à laquelle j’ai assisté, quelqu’un qui travaille dans ce domaine me dit que de nombreux Juifs furent également pris dans cette même région. La plupart des esclaves finirent à Istanbul ou dans cette région, mais je crois que certains furent également vendus à Alep, Damas, etc. Hormis ce collègue, je ne crois pas que beaucoup de chercheurs s’intéressent à ce phénomène sous-étudié de l’esclavage. J’ai trouvé des listes de rançons concernant des esclaves capturés en Autriche… de grosses listes avec des centaines de noms et qui stipulent que plusieurs ont été gardés entre trente et soixante ans. J’ai essayé d’entrer dans ce sujet dans mon second livre, mais je ne connais aucune des langues de cette région, alors je dois me limiter aux sources secondaires. De même je ne connais pas grand-chose des Grecs bien qu’il soit clair qu’ils ont été à la fois esclaves et propriétaires d’Esclaves.

Qu’est-il arrivé aux esclaves blancs présents dans le monde musulman?

RD – Leur sort dépend de quelle sorte d’esclaves ils étaient. Il était généralement interdit (du moins au Maghreb) pour un musulman de marier ou de se reproduire avec un non-croyant, alors seuls ceux qui se convertirent à l’Islam furent assimilés. Un certain nombre de ces « renégats » se convertirent. Certains de ces hommes s’y établirent et prirent une femme, parfois plusieurs, et se mélangèrent, de ce que j’en sais. Les femmes de harem qui refusèrent de se convertir perdirent leurs enfants, mais celles qui se convertirent purent se marier à leur propriétaire. Les hommes détenus par l’état et qui étaient utilisés pour les galères n’avaient supposément pas le droit d’avoir de relations sexuelles avec quiconque. S’ils étaient pris avec une femme musulmane, c’était la peine de mort et les femmes chrétiennes étaient évidemment hors limites.
Il n’y avait pas tant de différences raciales entre les esclaves et leurs maitres. C’est pour ça que dans mon premier livre je parle plutôt d’esclaves chrétiens plutôt que blancs et dans mon second je parle de tous les esclaves méditerranéens comme des esclaves « de foi » plutôt que des esclaves « de race ».

Dans le Coran, l’esclavage est textuellement interdit. Comment les musulmans ont-ils justifié sa pratique?

RD – Ceux qui avancent que l’esclavage n’existait pas chez les musulmans à cause de certains versets du Coran utilisent un exemple parfait du sophisme d’argumentum ab auctoritate, donc de la présomption que parce que le livre sacré des musulmans dit de ne pas faire quelque chose, inévitablement les musulmans ne le feront pas. Ça n’a pas plus de sens que de dire que les chrétiens aiment toujours leur prochain ou que les Juifs ne convoitent jamais la femme de leur voisin.

De plus, d’après ce que j’ai vu des citations et de la terminologie, l’esclavage est décrit par deux mots différents chez les musulmans (un qui concerne les « gens du livre » et un terme pour les autres « infidèles »), donc c’est très vague.

Le fait est qu’ils eurent des esclaves, mais certains disent aujourd’hui que parce qu’ils n’étaient pas censés en avoir, ils n’en ont pas eu.

Je ne suis pas un expert de la loi islamique, mais de ce que je comprends, les musulmans, comme les chrétiens, pouvaient mettre en esclavage les non-croyants, les hérétiques, etc. dans leur cas, ça fait partie du djihad, cet appel à la guerre, intellectuelle, religieuse ou militaire, contre les incroyants. Plusieurs ont écrit à propos de l’esclavage méditerranéen que les esclaves chrétiens n’étaient pas réellement des esclaves, mais une combinaison de prisonniers de guerre et de victimes d’enlèvements en attente d’une rançon. Je n’y crois pas parce que j’ai découvert que dans de nombreux cas aucune rançon n’était demandée et que dans certains cas, les propriétaires résistaient et se plaignaient lorsque les dirigeants locaux les obligeaient à vendre leurs esclaves dans le cadre d’un traité. J’ai aussi découvert que ces hommes et femmes étaient vendus et revendus de façon privée ou dans des marchés ouverts et étaient parfois loués à des entrepreneurs. Cela est la définition parfaite d’un véritable esclave.

Pour terminer cette entrevue, pourquoi l’esclave transatlantique est aujourd’hui tant connu du grand public alors que l’esclavage méditerranéen l’est très peu?

RD – C’est une question qu’on me pose toujours, et je réponds toujours que je ne suis pas la personne à qui poser cette question. Je suis un historien et je n’étudie pas les gens contemporains, alors je n’ai aucune idée. C’est une question pour un chercheur de science politique ou de sociologie. Vous me demandez comment les peuples et les sociétés modernes façonnent leur histoire et dans quel but. Si je prends la question à l’envers, je me demande souvent quel genre de personne pose cette question. Mon expérience me dit qu’il y a beaucoup de gens qui croient qu’il existe une conviction voulant qu’il existe en histoire une espèce de conspiration et que certaines choses nous soient cachées dans un but néfaste.

Je me souviens à l’école (il y a une cinquantaine d’années) beaucoup de choses sur notre passé n’étaient pas connues ou présentées dans les manuels. À cette époque les manuels américains ne disaient pas grand-chose sur les femmes ou les gens de couleur. C’était ça à l’époque, maintenant c’est autre chose.

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