Entrevue avec l’historien Jean-Claude Dupuis, Ph.D

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Bien que le nom de Lionel Groulx soit aujourd’hui très connu, il semble que sa pensée politique le soit beaucoup moins. Bien sûr, la plupart des gens éduqués savent que Groulx était un homme nationaliste canadien-français, mais malheureusement, très peu de gens s’intéressent réellement à ce que promouvait et affirmait Groulx. Il y a de ça quelques mois, un écrivain québécois, Jean-Claude Dupuis, s’est penché sur la revue que Groulx dirigeait dans les années 20, L’Action Française. Nous profitons donc de la sortie de ce livre numérique gratuit et accessible à tous pour nous entretenir avec Jean-Claude Dupuis sur la pensée de Groulx, qui est toujours aussi actuelle.

Le Harfang Pourrait-on dire que le nom de Groulx est aujourd’hui plus connu que son œuvre et sa pensée?

Jean-Claude Dupuis – Le nom de Lionel Groulx symbolise aujourd'hui le Québec d’avant la Révolution tranquille, un peu comme le nom de Maurice Duplessis. Ce nom sonne bien aux oreilles des gens de droite et mal aux oreilles des gens de gauche. Mais les uns et les autres n’ont probablement jamais lu Lionel Groulx. S’ils le faisaient, ils découvriraient un auteur d’une grande richesse qui était d’abord un homme de son temps, mais dont la pensée reste néanmoins d’actualité parce qu’elle a une portée universelle comme toutes les grandes œuvres littéraires classiques. J’invite les Québécois à lire Groulx, en commençant par son roman de vulgarisation politique, L’appel de la race. Mais je les mets en garde : ils risquent de perdre quelques préjugés et de trouver autre chose que ce qu’ils recherchaient. Ce fut mon cas. Je me suis d’abord intéressé à Groulx par nationalisme, mais c’est son catholicisme qui m’a accroché. Lionel Groulx a joué un rôle majeur dans ma conversion à la foi catholique.

H En quoi Groulx est-il toujours actuel?

JCD – Groulx reste actuel à condition de traduire son discours, qui peut paraître vieillot, dans un langage moderne; à condition de transposer dans le Québec contemporain les problématiques de l’entre-deux-guerres. Et ce n’est pas très difficile. Dans les années 1920, on parlait et on écrivait mal le français, on voulait enseigner l’anglais dès le primaire, on comptait sur les capitaux américains pour développer l’économie, on qualifiait le nationalisme de « repli sur soi », les campagnes se dépeuplaient au profit de Montréal, les traditions culturelles se perdaient, les politiciens étaient aussi arrivistes qu’insignifiants. Tout cela ressemble étrangement au Québec actuel. Quant aux solutions proposées par Groulx et L’Action Française, elles seraient encore aujourd'hui en mesure de sortir le Québec de son marasme : un retour à la foi catholique et à la culture française classique en s’appuyant sur le nationalisme économique et l’indépendance politique.

H – Pour revenir sur L'Action Française de Montréal, aurait-elle été le précurseur des mouvements de défense du français d'aujourd'hui?

JCD – Oui, L’Action Française était d’avant-garde dans ce domaine. Elle comprenait que la survie de la langue française dépendait du progrès général de la société canadienne-française : économique, politique et culturel. L’anglomanie, que l’on défendait dans les années 1920 au nom de l’empire britannique, et que l’on défend aujourd’hui au nom de « l’ouverture sur le monde», était l’ennemi juré de L’Action Française. Toutefois, les nationalistes de ce temps ne comptaient pas sur la loi pour défendre le français. Ils essayaient plutôt de changer la mentalité de leurs compatriotes. Et l’histoire ne leur a-t-elle pas donné raison? La loi 101 fut une bonne chose, mais la situation du français semble pourtant plus fragile aujourd'hui qu’en 1960, du moins à Montréal. Il faut sûrement renforcer la Charte de la langue française, mais ce n’est pas suffisant. Il faudrait surtout renationaliser le cœur et l’esprit des Québécois. La défense de la langue française est une question d’éducation plutôt que de législation. Et ce n’est pas avec l’idéologie mondialiste qu’on y arrivera.

H – En quoi la vision de l'homme selon L'Action Française était-elle idéalisée?

JCD –  L’Action Française était un mouvement intellectuel d’élite qui voyait les choses d’un point de vue élitiste. C’est normal et c’est même le rôle des intellectuels que de proposer un idéal élevé. Les dirigeants politiques doivent ensuite composer avec la réalité, avec une société qui n’est évidemment jamais aussi idéale. La politique c’est l’art du possible, dit-on. Mais dans une société comme la nôtre, où l’idéal se réduit au bonheur, voire au plaisir, individuel et matériel, il ne faut pas s’étonner que la classe politique ait sombré dans la corruption. Marcel de Corte parlait de « l’intelligence en péril de mort ». Nos médias et nos universités prouvent que l’intelligence est définitivement morte, et depuis longtemps. Ceux qui défilent (ou qui devraient défiler) devant la Commission Charbonneau ne sont que les vers qui remuent dans le cadavre.

Lionel Groulx proposait une « certaine idée du Canada français ». L’homme canadien-français devait se former à l’école de l’Église romaine et la France classique du XVIIe siècle. C’était « l’honnête homme » du Grand Siècle, un héros cornélien au service de Dieu et de la Patrie. Le personnage de Lantagnac dans L’appel de la race représente le Canadien français idéal selon Groulx. C’était sûrement idéaliste, voire un peu naïf. Groulx a reproché à Duplessis de ne pas correspondre à ce chef idéal. C’est un reproche injuste à mon avis. Duplessis n’était pas un personnage de roman. C’était un homme réel qui dirigeait un Québec réel, donc un peu trivial. Mais il fut néanmoins le plus grand premier ministre de notre histoire. Pourtant, je ne blâme pas Groulx d’avoir proposé à ses compatriotes un idéal aussi élevé. L’archer doit viser plus haut que la cible. Lorsqu’un « réaliste » me dit que « ce n’est plus possible », que « les temps ont changé », qu’on ne peut pas « retourner en arrière », je lui réponds comme Groulx : « Vous êtes du côté des morts et nous sommes du côté des vivants. »

H – La position de Groulx sur les Juifs a souvent été dénoncée, quelle était la position de L'Action Française sur les Juifs?

JCD – Groulx et L’Action Française ont très peu parlé des Juifs. Ils pensaient sans doute, comme la plupart des Catholiques de ce temps, que les Juifs jouaient un rôle subversif dans la société. On parlait alors beaucoup du « complot judéo-maçonnique ». Groulx semble avoir apprécié le livre du prêtre argentin Julio Meinvielle, Les Juifs dans le mystère de l’histoire (1936). Cet ouvrage illustre bien le regard que les Catholiques de l’entre-deux-guerres portaient sur la « question juive », et il serait sûrement qualifié aujourd’hui d’antisémite. Mais l’on ne peut pas accuser Groulx d’antisémitisme, car il n’avait pas tendance à ramener tous les problèmes sociaux au « complot juif ».

Lionel Groulx cherchait à réformer les Canadiens-français de l’intérieur plutôt qu’à abattre des ennemis extérieurs. Groulx n’avait rien contre les Anglais, les Américains ou les Juifs. Mais il critiquait sévèrement les Canadiens-français qui refusaient d’être eux-mêmes, qui refusaient de préserver et de transmettre leurs traditions nationales sous prétexte « d’assimiler certains éléments de la culture anglo-saxonne pour remporter la lutte pour la vie ». Aujourd’hui, on dirait plutôt « pour s’ouvrir sur le monde et relever le défi de la mondialisation des marchés ». Mais l’idée est la même. Ce que j’aime de Groulx, c’est qu’il dénonce les défauts de ses compatriotes au lieu de pourfendre l’étranger. Ça me parait plus positif et plus efficace. « Si vous voulez combattre le protestantisme, disait un pape du XVIe siècle, soyez de meilleurs Catholiques. » De la même manière, je dirais : « Si vous voulez combattre le mondialisme, redevenez de vrais Québécois, c’est-à-dire des Canadiens-français. »

H – Vous affirmez que le remplacement du terme « Canadien-français » par « Québécois » est lié au laïcisme, ne serait-ce pas plutôt lié au multiculturalisme?

JCD – Le terme « Québécois » s’est imposé à la fin des années 1960, mais le discours multiculturaliste n’a véritablement émergé que dans les années 1980. À mon avis, ce n’est donc pas le multiculturalisme qui est le facteur d’explication de ce changement de nom. Dans les années 1970, on se disait Québécois par indépendantisme ou parce que ça faisait plus jeune et plus moderne, entendons moins Catholique et moins conservateur. Mais le Québécois restait un descendant des Français qui avaient colonisé la vallée du Saint-Laurent au XVIIe siècle. Lorsque les anglophones ont fondé en 1977 une association pour combattre la loi 101, ils l’ont appelée « Alliance-Québec », et non pas « Alliance-Canada ». Les Anglais commençaient ainsi à nous voler le nom de Québécois, comme ils l’avaient déjà fait au XIXe avec notre nom de Canadiens. Au référendum de 1980, les fédéralistes avaient un slogan d’une portée symbolique considérable : « Mon NON est Québécois. ». C’était un jeu de mot qui pouvait s’entendre ainsi : « Mon NOM est Québécois ». Ça voulait dire que l’on pouvait être fédéraliste tout en étant un bon Québécois. Les Québécois n’étaient pas seulement les péquistes, ni même les descendants des colons français. C’étaient tous les citoyens qui habitaient le territoire de la province de Québec, quelles que soient leur race, leur langue ou leur religion.

Le « nationalisme territorial » est un concept fédéraliste qui correspond à la vision antinationaliste de Pierre Elliott Trudeau. Quand on pense qu’il a été récupéré par le PQ, ça montre la bêtise congénitale de nos pseudo-souverainistes. Un péquiste, c’est quelqu’un qui pense comme un libéral, mais dans un cadre géographique plus restreint. Il veut faire du Québec souverain un modèle réduit du Canada : un pays multiculturel, bilingue et même fédéral (les régions administratives deviendraient des États régionaux). C’est un peu comme la Charte des valeurs québécoises, qui n’est qu’une servile imitation du laïcisme républicain français. Les péquistes sont des colonisés. Leurs modèles sont canadiens-anglais, américains ou français. Ils ne puisent jamais aux sources de notre histoire et de notre identité nationale. Ils sont incapables d’élaborer un projet de société authentiquement québécois.

 H – L'Action Française a mené un combat contre l'école obligatoire, un combat qui peut sembler farfelu aujourd'hui. En quoi l’obligation scolaire a-t-elle pavé la voie à la déconfessionnalisation des écoles?

JCD – Le progrès de l’instruction était l’une des idées maîtresses de L’Action Française. Mais la revue considérait qu’une loi d’obligation scolaire n’était ni nécessaire ni efficace pour atteindre cet objectif. À ses yeux, une telle loi risquait par ailleurs de provoquer des « dommages collatéraux », si je puis dire. Le combat contre l’école obligatoire n’était pas farfelu, même s’il n’est plus compris aujourd’hui. Il reposait sur l’idée que l’éducation des enfants relève des parents du point de vue naturel et de l’Église du point de vue surnaturel. Jamais de l’État, dont le rôle se limite à soutenir, et non pas à diriger, les corps intermédiaires de la société. C’est un principe de « droit naturel » pour reprendre le langage de la philosophie thomiste. Si l’on reconnait à l’État une autorité directe sur l’éducation des enfants, plutôt qu’une autorité indirecte déléguée par la famille ou par l’Église, on concède à l’État un droit d’intervention dans presque tous les domaines de la vie sociale et même de la vie privée. On ouvre la porte au totalitarisme. S’il peut vous éduquer, Big Brother peut également vous regarder et vous diriger, corps et âme. C’est logique. Les partisans de l’école obligatoire avaient une vision simpliste des choses : il est bon de s’instruire, donc l’État doit obliger le peuple à s’instruire. Mais c’est un faux raisonnement. D’une part parce que l’on n’instruit pas quelqu’un contre sa volonté. Les jeunes qui se sentent emprisonnés dans les écoles secondaires jusqu’à l’âge de 16 ans et qui rêvent d’être ailleurs ne s’instruisent pas vraiment. L’instruction doit reposer sur la collaboration, pas sur la coercition. D’autre part, l’obligation scolaire découle d’un principe antinaturel et totalitaire, l’idée que les citoyens appartiennent à l’État. Lorsqu’une société méprise le droit naturel, elle s’édifie sur des principes contre-nature et un grave désordre s’ensuivra à terme. Le mariage des personnes de même sexe montre jusqu’où peut conduire le non-respect du droit naturel. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg du désordre philosophique qui règne dans notre civilisation depuis 1789.

Quant à la déconfessionnalisation scolaire des années 1960, elle découle logiquement du principe de l’étatisme scolaire. Si l’école relève de l’État et si l’État doit rester neutre sur le plan religieux, les écoles publiques doivent être laïques. Or rappelons-nous que la province de Québec n’était pas un État constitutionnellement catholique au temps de L’Action Française. Le Canada, incluant le Québec, était un État non-confessionnel (undenominational) en vertu d’une loi de 1852. L’Église occupait certes une grande place dans la société québécoise des années 1920, mais l’État québécois reposait sur des principes de droit libéral plutôt que de droit chrétien. Et un principe conduit toujours au bout de sa logique, car ce sont les idées qui mènent le monde.

 H – En quoi la Révolution tranquille est-elle l'héritière de la Révolution française de 1789?

JCD – Contrairement à ce qu’enseignent nos manuels scolaires de désinformation historique, la Révolution française de 1789 n’était pas essentiellement une révolution politique, le renversement de la monarchie par la démocratie. C’était une révolution religieuse comparable à la Réforme protestante du XVIe siècle. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 proclame que l’autorité vient du Peuple et non de Dieu. L’État remplace l’Église. La franc-maçonnerie, d’origine protestante, persécute la religion catholique. Un prêtre sur quatre y laissa la vie. Au début, les révolutionnaires ne voulaient pas se débarrasser du roi. Ils se seraient contentés d’une monarchie parlementaire, à condition que le catholicisme perde son statut de religion d’État. Ils sont devenus républicains parce que Louis XVI avait refusé de signer le décret de persécution du clergé. Ils ont guillotiné le roi parce qu’il n’a pas voulu marcher en tête de la Révolution. Ils auraient préféré que Louis XVI soit un « despote éclairé » (entendons anticatholique) dans l’esprit des philosophes des Lumières. Il faut rétablir la vérité historique : les hommes de 1789 n’étaient pas des démocrates.

Il faut également rétablir la vérité en ce qui concerne la Révolution tranquille. Ce ne fut pas un mouvement de modernisation et de démocratisation de la société québécoise. Le Québec d’avant 1960 était moderne et démocratique, mais il était également catholique, et c’est ce qui déplaisait aux révolutionnaires tranquilles, qui étaient généralement des catholiques pratiquants, mais des catholiques libéraux ou modernistes imbus de l’esprit de Vatican II. Le cœur de la Révolution tranquille, c’est la déchristianisation de notre système d’enseignement. C’est une rébellion de l’État contre l’Église tout à fait comparable à la Révolution française, quoique non sanglante. Les deux révolutions confessent le même principe : « Jésus-Christ ne doit pas régner sur la société; nous n’avons pas d’autre roi que César (entendons l’État). »

H – Finalement, avec la démographie actuelle, un nationalisme intégral à la Groulx est-il encore possible?

JCD – La dénatalité et l’immigration massive menacent certainement la survie de la nation canadienne-française, comme de toutes les nations occidentales, y compris le Canada anglais. Mais à mon avis, c’est la déchristianisation qui est à l’origine du déclin de l’Occident. Le multiculturalisme est une conséquence plutôt qu’une cause. Je ne sais pas si le nationalisme intégral à la Groulx est encore possible, mais je sais qu’il est encore souhaitable, non seulement pour la survivance nationale, qui est un bien en soi, mais encore pour la justice sociale et l’harmonie culturelle, qui sont des biens d’une plus haute valeur.

Toutefois, le principal problème de notre civilisation, c’est la crise interne de l’Église catholique. Depuis Vatican II, la hiérarchie ecclésiastique est sous l’emprise de la « secte moderniste » qui avait déjà été dénoncée par le pape saint Pie X dans l’encyclique Pascendi (1907). Si l’Église s’est effondrée dans les années 1960, au Québec comme ailleurs, c’est parce qu’elle a été trahie par son clergé. L’étude de Michael Gauvreau sur Les origines catholiques de la révolution tranquille (2008) a mis au jour l’action subversive des prêtres progressistes de 1930 à 1970. Mais la Révolution tranquille n’est que le volet québécois de la Révolution conciliaire, de cette « autodestruction de l’Église », pour reprendre l’expression du pape Paul VI, qui fut paradoxalement lui-même le maître d’œuvre de cette autodestruction.

Le nationalisme intégral groulxien repose sur l’union de la foi catholique et de la langue française. Le Québec doit se convertir pour restaurer son identité nationale. Mais il faudrait d’abord que le clergé se reconvertisse lui-même à la foi catholique intégrale, notamment par un retour à la messe traditionnelle en latin.

Cette solution peut paraître utopique dans l’état actuel de la société. Mais je dirais comme Maurice Barrès : « Si vous ne pouvez pas reconstruire cette France (ou ce Québec) idéale dans la société, commencez par la reconstruire en vous-même. »

Pour la préservation de notre peuple,
F.Q.S.

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