L’arnaque des travailleurs temporaires étrangers

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Texte tiré du magazine Le Harfang

Un travail exemplaire

Il est rare que nous puissions encenser le travail de Radio-Canada, mais vraiment, dans le cas du dossier des travailleurs temporaires étrangers, l’antenne anglophone de Radio-Canada (CBC) a fait un travail de recherche et de diffusion remarquable.

A l’origine des révélations concernant l’embauche d’étrangers par la Banque Royale du Canada, la CBC a monté un dossier complet sur le phénomène et a permis à nombre de Canadiens de constater à quel point le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) leur faisait mal.

Grâce à leur site de dénonciation anonyme, la CBC récolta de nombreuses informations provenant de travailleurs de banques qui voient les travailleurs étrangers venir les remplacer avant de tout simplement envoyer le poste en Inde ou dans un autre pays où les conditions salariales sont moindres. Les témoignages et les frustrations exprimées par les employés furent légion et il est à noter que le stéréotype du chauffeur de taxi surqualifié en a pris un coup. La plupart du temps, les médias nous présentent des chauffeurs de taxi immigrés qui, apparemment, seraient des scientifiques de renom, mais qui, en raison du racisme ambiant, seraient forcés de conduire des taxis dans nos villes alors que dans leur pays d’origine, ils étaient si renommés et si bien payés. Ce stéréotype a souvent servi à alimenter le sentiment de pitié envers ces pauvres immigrants, bien que souvent les auditeurs avertis constataient que ce pauvre enseignant de physique n’avait fait que treize années d’études dans son pays avant de devenir enseignant, ce qui veut dire qu’il n’avait même pas l’équivalent d’un diplôme d’études collégiales.

Une nuissance pour les immigrants reçus et les canadiens

Enfin, dans les reportages, on revient avec ce fameux chauffeur de taxi surqualifié. C’est bel et bien un immigré, un Hindou qui a la citoyenneté canadienne, qui était un employé de banque auparavant. Sauf que celui-ci explique qu’il a travaillé au Canada dans une banque durant des années avant de voir des travailleurs étrangers le remplacer pour un salaire moindre. Finalement, il s’est retrouvé sans emploi alors que la plupart des banques remplacent les Canadiens par des Indiens. Celui-ci dénonce cette pratique d’importer des travailleurs étrangers pour remplacer des Canadiens et affirme que la plupart de ces travailleurs étrangers ne sont pas réellement qualifiés et sont incapables de faire les tâches demandées.

Cette accusation revient souvent dans les rapports d’anciens employés de banque qui affirment que de jeunes Indiens début vingtaine arrivent avec des curriculum vitae stipulant qu’ils sont des professeurs émérites ou des gestionnaires senior. Ces CV seraient faits sur mesure, pas du tout représentatifs de la réalité, et serviraient d'une certaine façon à contourner les lois mises en place. Après tout, comment se fait-il qu’un jeune de 20 ans cumule plus de 24 ans d’études ? Et si un tel génie existait, accepterait-il réellement un travail temporaire à l’autre bout du globe au salaire minimum ? On peut en douter !

Contourner les lois en toute quiétude

En fait, pour contourner la loi, les compagnies semblent avoir trouvé quelques tours de passe-passe. Les banques et autres compagnies engagent rarement les employés étrangers eux-mêmes. Ils engagent une compagnie de sous-traitance qui remplacera les employés de la banque. Par exemple, si une banque a un centre d’appel de vingt employés payés à 20$ de l’heure, la banque engagera une compagnie de sous-traitance qui, elle, fera venir vingt Indiens à 10$ de l’heure (ou moins), avant de carrément transférer le centre d’appel en Inde. La banque garde donc les mains propres et la compagnie de sous-traitance empoche des sommes faramineuses. La plus grosse compagnie de ce genre, TCS, a d’ailleurs engrangé des revenus de 10 milliards en 2011-2012.

La magie, c’est qu’on n’a pas besoin de visa particulier pour transférer un employé d’un pays à l’autre au sein d’une même compagnie. Un gestionnaire de American Express, par exemple, travaillant aux États-Unis, peut être transféré au centre administratif canadien sans aucun problème. Cela semblait logique dans cette optique. Par contre, cette mesure sert de véritable échappatoire et les grandes compagnies de sous-traitance via les travailleurs étrangers se servent de ce stratagème pour transférer leurs employés d’Inde au Canada. Le fait qu’ils travaillent officiellement pour la compagnie de sous-traitance et non la banque est permet donc ce stratagème immoral.

Les plus importantes compagnies de ce genre au Canada sont TCS, qui compte la Banque de Montréal, la CIBC et la TD parmi ses plus gros clients; iGate, qui fournit la Banque Royale; Cognizant, qui remplace les employés de Loblaws et Manulife; et Mahindra Satyam, qui œuvre notamment pour Scotiabank. Donc, dans le monde de la haute finance, là où les milliards ne sont pas que des concepts abstraits, pas question de payer des employés canadiens à des salaires astronomiques de 15 ou 16$ de l’heure. La norme est d’engager une compagnie qui, elle, engagera des Indiens, ces travailleurs temporaires qui ont passé de 2 171 en 2002 à près de 17 000 en moins de dix ans.

Lorsque ce système de crime organisé fut mis à jour par la CBC et que la grogne populaire monta, le gouvernement fédéral, qui se veut un gouvernement populiste, décida de réagir promptement. Pas question de faire comme au Québec et de lancer des tables de concertation, des chantiers et des commissions; il fallait réagir rapidement pour apaiser la colère légitime du peuple canadien. Le 29 avril dernier, Jason Kenney, le ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme (un nom d’inspiration orwellienne), annonça donc quelques mesurettes ne visant pas nécessairement à réformer le système, mais à faire taire la population et les médias. Celui-ci défendit tout d’abord le Programme des travailleurs étrangers temporaires en expliquant que le but n’était pas de remplacer des travailleurs canadiens, mais bien de combler des manques de main-d’œuvre temporaires. Utopiste, simpliste, idéaliste.

Des mesures inadéquates

La première mesure est d’augmenter le prix du permis pour importer un travailleur, prix qui n’était que de 150$. Le nouveau prix n’a pas été encore décrété, mais parions que le gouvernement, qui ne cesse d’augmenter les différents tarifs et permis de façon ahurissante pour les citoyens canadiens, se gardera une gêne et n’augmentera pas celui-ci de façon drastique. Et même si le prix du permis était doublé ou même multiplié par dix, un employé étranger docile et servile qu’on peut renvoyer d’un simple claquement de doigt vaut bien ce petit investissement pour les capitalistes sauvages.

Ensuite, les employeurs devront produire un rapport sur le marché du travail pour prouver qu’ils ne trouvent pas d’employés canadiens. Cette mesure était déjà appliquée et les compagnies trouvaient souvent de bons moyens pour contourner ces règles notamment en ajoutant des qualifications bidons comme la langue. Des compagnies minières affirmaient ne pas trouver de mineurs canadiens, mais dans les demandes de qualifications, le mandarin était obligatoire, mais pas l’anglais, ni le français. Kenney a pris note et désormais, les compagnies n’ont plus le droit d’exiger une autre langue que le français et l’anglais dans leurs demandes d’emploi.

La troisième des mesures est intéressante : les employeurs pouvaient engager des travailleurs étrangers en offrant 15% de moins de salaire que les Canadiens, ce qui représentait un avantage net pour les employeurs. Malheureusement, il sera toujours possible d’offrir un salaire très bas, de ne pas trouver d’employé et donc de se référer aux travailleurs étrangers.

Finalement, le gouvernement se dote d’un pouvoir discrétionnaire visant à révoquer les permis de compagnies qui se serviraient de ce programme à mauvais escient*. Si un autre scandale comme celui de la RBC explose, le gouvernement pourra donc réagir promptement et retirer le permis de l’entreprise. C’est ce qui s’appelle gouverner au gré des sondages.

Un Québec muet

Suite à ces annonces mineures, la Chambre du commerce du Canada réagit négativement en dénonçant ces mesures et en indiquant que l’économie canadienne allait en souffrir. Pour le Capital, des employés à bas salaire dont on peut disposer semble être devenu une condition sine qua nom. Les syndicats canadiens, particulièrement ceux de l’Alberta (ceux du Québec semblent pris sur une table de concertation quelconque et n'ont pas suivi toute cette situation), dénoncèrent également, mais clamant à raison que ces mesures n’étaient pas assez et que le gouvernement devait faire davantage pour protéger nos emplois face à la concurrence du cheap labor étranger (une position qu’aucun syndicat québécois n’a défendue). Au niveau politique, le Parti libéral sortit de son mutisme et dénonça les mesurettes conservatrices en oubliant certes de regarder leur propre passé. Sous leur régime corrompu, 87% des demandes concernant les travailleurs étrangers étaient acceptées (2005), alors qu’en 2011, avec les Conservateurs, on parlait de 79%. Dans les deux cas, c’est beaucoup trop, mais les Libéraux ont souvent la mémoire courte. Nous donnons raison aux syndicats et nous attendons la suite, car suite il y aura, a promis Jason Kenney, qui continue à travailler sur ce dossier et qui a déjà affirmé qu’il y aurait d’autres mesures.

Pour la préservation de notre peuple,
F.Q.S.

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