La disparition inévitable des francophones à l’extérieur du Québec – Compte-rendu de lecture

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Le professeur Claude Couture, du campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, écrivait un article en 2001 intitulé « La disparition inévitable des francophones à l’extérieur du Québec : un fait inéluctable ou le reflet d’un discours déterministe? » dans la revue savante Francophonie d’Amérique. Comme le titre l’indique, l’auteur se questionne à savoir si la disparition des francophones hors-Québec est un événement inévitable ou bien si cette disparition n’est que le phantasme d’un discours pessimiste.

La position de l’auteur

L’auteur affirme que le discours dominant de la démolinguistique* prend pour acquis que les francophones de l’Ouest canadien finiront par disparaître, ce qui dirige les recherches démographiques sur l’explication de cette disparition sans même se demander s’il y aura disparition ou non. L’auteur présente alors une vision différente, celle de communauté francophone qui résiste à leur disparition par leur stabilité numérique. L’analyse de l’auteur se concentre exclusivement sur les provinces de l’Ouest : Alberta, Saskatchewan, Manitoba.

*La démolinguistique est la branche de la démographie qui s’intéresse à l’évolution des groupes linguistiques. Au Québec et au Canada, la démographie est principalement étudiée sous l’angle de la démolinguistique. Les études démographiques basé sur l’ethnie sont des cas d’exception et on s’intéresse essentiellement aux francophones (langue) plutôt qu’aux canadiens-français (ethnie).

Élaboration d’un discours déterministe

En première partie, Claude Couture explique ce qu’il considère être la pensée dominante de la démographie concernant l’avenir des francophones hors-Québec : le discours déterministe lié à la démolinguistique.  Il explique que la démolinguistique, dans sa plus simple expression, n’est que l’étude de l’assimilation et du transfert linguistique du français vers l’anglais.

Selon Couture, l’idée d’une assimilation inévitable et sans espoir aurait été formulée en 1971 par Richard Joy qui étudiait les taux d’assimilation calculés selon la différence entre l’origine ethnique et la langue maternelle, concept qui a été raffiné par la suite par des démographes comme Lachapelle et Henripin.  Par exemple, en 1961, dans l’Ouest canadien, les taux d’assimilation étaient de 66%; ce qui veut dire, en accord avec la précédente définition, que 66% des individus d’origine ethnique canadienne française de l’Ouest canadien ont l’anglais comme langue maternelle.

Selon une définition alternative de l’assimilation, basé sur le rapport entre la langue parlée à la maison et la première langue apprise, les taux d’assimilation serait passé de 44% en 1971 à 62% en 1996 pour l’Ouest canadien selon les travaux de Roger Bernard.

En outre, selon Claude Couture, la démolinguistique véhicule l’idée selon laquelle « l’assimilation est inévitable: il s’agit d’une loi démolinguistique, les politiques de l’État fédéral n’y peuvent rien ».

Une autre vision

L’auteur désire apporter une autre vision pour nuancer le discours pessimiste de la démolinguistique.  Son principal argument est que, malgré les forts taux d’assimilation calculés par les spécialistes de la démolinguistique, « ces communautés ne se sont pas effondrées du point de vue numérique ».  En effet, la population francophone des Prairies est passée de 125 210 individus en 1951 à 124 291 individus en 1996 – voir tableau 1 de l’étude présenté ci-dessous.

L’auteur montre également, comme signe encourageant, que le taux de bilinguisme a augmenté au Canada. En effet, dans les provinces des Prairies, le nombre d’individus ayant une « connaissance du français » est passé de 158 462 en 1951 à 335 870 en 1996. Selon Couture, il serait faux de considérer les politiques fédérales en matière de langues officielles depuis trente ans comme des échecs complets.

L’auteur concède cependant que le transfert linguistique d’une génération à l’autre confirme jusqu’à un certain point les analyses pessimistes de la démolinguistique. En effet, au Manitoba en 1986 par exemple, il ne subsiste que 2 585 francophones de troisième génération (tableau 5, ci-dessous) alors qu’il y avait 42 499 francophones en 1931 au Manitoba (tableau 4, article original, non montré ici).

Si les francophones de troisième génération sont peu nombreux comparativement au nombre total des francophones, c’est que la population francophone de l’Ouest s’est maintenue grâce à l’arrivé de francophones originaires du Québec. Comme l’affirme l’auteur, « c’est sans doute cet apport en provenance du Québec qui semble expliquer en bonne partie que la population francophone des Prairies, au total, se soit maintenue à peu près au même niveau depuis 1951 ».

Analyse et critique de la FQS

Si l’objectif de l’auteur était de nous convaincre que la situation du français de l’Ouest du Canada n’est pas alarmante, c’est manqué. D’un côté, les faits relatés concernant ce qu’il appelle « le discours déterministe » ont de quoi nous convaincre qu’il y a péril chez les Canadien-français hors-Québec, alors que « l’autre vision » que l’auteur tente d’apporter ne réussit pas à nous rassurer.

Revoyons les faits. Pour les Prairies (Alberta, Saskatchewan, Manitoba), d’un côté, nous avons des taux d’assimilation qui varie entre 44 et 66% selon la définition et les années. Ainsi, à chaque génération, c’est la moitié des francophones qui abandonne la langue de Molière pour celle de Shakespeare. De l’autre, on affirme que la situation n’est pas si dramatique, puisque les francophones se conservent numériquement. En effet, s’il y avait 125 000 francophones en 1951, il y en a encore 124 000 en 1996. Lorsque l’on considère que la population des Prairies est passée de 2.6 millions en 1951 à 4.1 millions en 1996, on conclut que les francophones se dirigent vers une marginalisation. L’auteur ne nous rassure pas lorsqu’il mentionne que sur ces 124 000 francophones, seulement 47 000 parle encore français à la maison.

« Selon le recensement de 1996, les données sur la langue d’usage à la maison sont particulièrement alarmantes. En Alberta, en 1996, 17 822 personnes seulement ont déclaré utiliser le français à la maison; en Saskatchewan, 5 828; au Manitoba, 23 133. »

Et quand on apprend que le maintien des francophones est principalement dû à l’immigration et la migration interprovinciale en provenance du Québec, on constate que le français est sur le respirateur artificiel en ce qui concerne les Prairies. En 1991, selon le tableau 6 de l’article (non montré ici), c’est 38% des francophones des Prairies qui sont nés hors de celles-ci.  Au Manitoba par exemple, lieu des rébellions de Louis Riel, seulement 2 585 francophones peuvent affirmer être des Manitobains francophones de souche, car ils sont Manitobains francophones de 3e génération ou plus.

Sans surprise, la solution de l’auteur est de maintenir les populations francophones de l’Ouest canadien grâce à l’immigration du Québec ou d’ailleurs.

« Par conséquent, la migration de francophones, du Québec ou d’ailleurs, peut être une solution très active au problème de l’érosion des nombres résultant de la faible natalité. […] Le processus n’est pas irréversible même si la faible natalité se maintient. L’enjeu est donc de comprendre que l’assimilation ne résulte pas de lois inévitables et sans solution, mais qu’au contraire, notamment par une politique plus dynamique d’établissement de francophones d’origines diverses à l’extérieur du Québec, on peut contrer les conséquences négatives de la faible natalité.

Nous ne nous berçons pas d’illusions : la culture, l’héritage et les traditions des francophones de l’Ouest canadien risquent de mourir si leur issue de secours est l’immigration. Les traditions se transmettent mieux de génération en génération que de de souche à immigrant. Et par immigrants, nous parlons aussi des Québécois qui s’installeront dans l’Ouest canadien, car ils sont probablement étrangers à l’héritage culturel des Canadiens-français de l’Ouest canadien.

Si l’immigration maintient en vie le français dans l’Ouest, le français mourra lorsque les conditions économiques de ces provinces se détérioreront. Les gens émigrent là où les conditions économiques sont bonnes; lorsque les francophones cesseront d’aller vers l’Ouest, les taux d’assimilation catastrophiques étoufferont ce qui reste du fait français de ce côté de l’Amérique.

Nous ne souhaitons pas la disparation de nos frères canadiens français vivant à l’extérieur du Québec. Bien au contraire, nous souhaitons ardemment leur survie comme la nôtre. Le message que nous aimerions leur transmettre est le suivant : réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard!

Le combat des Canadiens-français hors-Québec pour leur survie, c’est aussi le nôtre.  La situation précaire des Canadiens-français de l’Ouest canadien, celle de ceux de la Louisiane, ainsi que celle des petites communautés acadiennes des maritimes faisant face à l’assimilation, c’est un prélude de notre avenir si nous laissons tomber le combat. Notre histoire, c’est une histoire de lutte pour notre survie. Les premiers Canadiens ont combattu l’hiver et la faim, les suivants ont combattu les guerriers iroquois, leurs descendants ont combattu les soldats anglais, notre génération et celle qui nous suivra lutteront pour la survie de notre identité. Nous avons déposé les mousquets, mais pas les armes. Comme le disait l’ancien premier ministre Philippe Couillard : « Les mots sont des couteaux. » Lorsque nos ennemis tentent de nous censurer, c’est pour nous désarmer.  Ainsi, nous combattrons par les mots et jamais nous ne déposerons les armes.

Pour la reconquête de notre peuple

Fédération des Québécois de souche


Référence

Couture, Claude. (2001) « La disparition inévitable des francophones à l’extérieur du Québec : un fait inéluctable ou le reflet d’un discours déterministe ? ». Francophonies d’Amérique, numéro 11.

 

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