La légende du chien d’or

0

À Québec, à l’angle de la Côte de la Montagne et de la rue de Buade [1], sur la façade principale de l’édifice Louis-S.-Saint-Laurent, on peut voir une plaque bien étrange [2]. L’image en bas-relief d’un chien couché en train de ronger un os est accompagnée de ces mots :

« Je suis un chien qui ronge lo. 

En le rongeant je prend mon repos. 

Un tems viendra qui nest pas venu 

Que je morderay qui maura mordu »

Pendant bien des années, l’explication entourant ce qui ressemble en tous points à une menace, trouvait son origine dans une histoire de meurtre qui remontait à janvier 1748. C’était à l’époque où le ministère de la Marine, afin d’assurer la défense de la Nouvelle-France, faisait appel aux habitants pour loger ses troupes. De nouvelles casernes étaient en construction à Québec, mais n’ouvriraient leurs portes qu’en 1749. Entre-temps, chaque soldat recevait un billet de logement qui lui permettait d’être logé et nourri chez une famille de la colonie. Un officier, Pierre Jean-Baptiste François-Xavier Le Gardeur de Repentigny [3], détenait du juge un billet pour demeurer chez un certain Nicolas Jacquin, dit Philibert [4], un marchand prospère de la ville. Mais ce dernier, ne voulant pas de soldats chez lui, est allé voir Mme Lapalme [5], où logeait l’officier, et lui a demandé de le garder chez elle. Madame demandait pour la chambre 10 francs par mois, mais Le Gardeur ne pouvait payer que 6 francs. C’est alors que Philibert a dit qu’il ferait changer le billet, ce qui ne semblait pas avoir plu au soldat. Des injures ont été proférées, selon les uns, par Philibert, d’après les autres, par Repentigny. Certains vont jusqu’à avancer que Philibert aurait frappé Repentigny d’un coup de bâton. Toujours est-il que tous s’entendaient pour dire que ce dernier a porté un coup d’épée sur le marchand qui en est mort 36 heures plus tard [6]. Pris de panique, Repentigny est parti le jour même pour le Fort Saint-Frédéric [7]. Confronté à l’évidence irréfutable, le juge a entrepris un procès par contumace, suivant une ancienne loi française qui permettait l’application de la peine en l’absence du coupable. Repentigny, étant de la noblesse, a été condamné à avoir la tête tranchée. Le bourreau a exécuté la sentence sur la place publique le 20 mars 1748 en tranchant la tête d’un mannequin qui représentait l’assassin en cavalcade. Pourtant, la veuve de Philibert ne se serait pas conformée à cette décision. La légende dit qu’elle a fait apposer au-dessus de la porte de sa maison la plaque du fameux chien d’or pour servir d’avertissement à Repentigny. Élevant ses enfants dans la haine de Le Gardeur, elle aurait alimenté chez eux un esprit de vengeance. Enfin, son fils aîné, devenu adulte, serait parti à la recherche de l’assassin de son père. Le jeune homme aurait retrouvé le meurtrier à Pondichéry, aux Indes françaises, où il l’aurait provoqué en duel et tué d’un coup d’épée.

Tel est le récit qui a inspiré William Kirby à écrire son fameux roman The Golden Dog, chef d’œuvre de la littérature canadienne, publié en 1877 et traduit par Pamphile Lemay en 1884. Mais la première mention écrite de la mystérieuse inscription de la plaque date de plus loin, de l’an 1759 précisément, lorsque le capitaine John Knox, un des officiers de l’armée de Wolfe, en a fait mention dans son journal. Le livre The Picture of Québec du pasteur George Bourne, publié en 1829, a été le premier à mentionner la légende du chien d’or, reprise avec des variantes dans Quebec and its environs; being a picturesque guide to the stranger de James Pattison Cockburn en 1831 et dans Picture of Quebec with historical recollections de Alfred Hawkins en 1834.

Source

[1] Aujourd’hui le passage du Chien d’Or

[2] Le bloc de pierre sculpté qui entourait à l’origine le chien et l’inscription mesurait en hauteur la moitié de sa largeur avec, au centre, la plaque qui figure actuellement dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

[3] Fils de Jean-Baptiste-René Le Gardeur de Repentigny, écuyer officier aide major des troupes, et de Marie-Catherine Juchereau-Saint-Denys. Pierre est né à Montréal le 20 mai 1719. Très jeune lorsqu’il a rejoint les rangs de l’armée, il a été promu enseigne en second en 1734, enseigne en premier en 1742 et lieutenant en 1747.

[4] Fils de Jean-Claude Jacquin, négociant, et d’Anne Perrot, Philibert est né à Martigny en France en 1700.

[5] Peut-être Marie-Geneviève Pelletier, veuve de Pierre Janson, dit Lapalme

[6] Certains sont allés jusqu’à prétendre que Repentigny ne faisait qu’agir sur les ordres de l’intendant Bigot, suite à un démêlé entre le haut fonctionnaire et Philibert. Bigot est arrivé huit mois après les faits.

[7] L’actuel Crown Point dans l’état de New York

Partager.

Les commentaires sont fermés.