La légende du Petit Lac de Roxton

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Je vous mets donc en garde, mes bien chers frères, contre ces pratiques pernicieuses que des étrangers tentent d'implanter parmi nous. La danse, je vous le répète, est toujours une occasion de péché et provoque inévitablement des désordres et des scandales qui ternissent l'honneur des familles et excitent la colère de Dieu.

Vous vous demandez sans doute, vous qui ne connaissez pas les Cantons de l'Est, où peut bien se trouver Sainte-Pudentienne. Roxton Pond! n'est-ce pas que ça vous dit déjà quelque chose? Et quand j'aurai ajouté que le Petit Lac est situé à sept milles au nord de Granby, vous serez tout à fait fixés.

Le samedi soir venu, de larges charrettes à foin, omnibus des campagnes, circulaient dans les «rangs» et racolaient, chemin faisant, danseurs et danseuses. Arrivé à la demeure d'un invité, l'équipage stoppait et l'on faisait l'appel au moyen de porte-voix. Presque aussitôt, l'huis entrebaillé laissait entrevoir la binette délurée de la «fille de la maison». Et lazzis de pleuvoir:

  • Ho donc, tu es assez belle comme tu es. Assez de frisettes, on est déjà en retard!

Plus loin, c'était un garçon d'habitant qui venait de finir son «train» et qui s'attardait à se mettre plus faraud dans son veston des dimanches:

  • Dépêche, Nazaire, lui criait le conducteur habituel de la charrette, Arcadius Francoeur, un ancien tisserand de Fall River, dépêche, mes chevaux ont le frisson.

La maman et le papa ne trouvaient guère ces comportements à leur goût et avaient, maintes fois, manifesté leur sentiment à cet effet, mais Albina avait parlé de les planter là pour s'en aller à Granby travailler à la manufacture si on ne lui laissait ses franches coudées.

Quand à Nazaire, un rude travailleur qui trimait dur toute la semaine, il était convenu, depuis longtemps, qu'il était le maître de ses allées et venues. Le père, avec sa philosophie de laisser-faire, avait haussé les épaules et murmuré: faut bien que jeunesse se passe!

C'était ainsi tout le long des «rangs» jusqu'au Petit Lac où l'on arrivait vers les huit heures, en chantant en chœur: «Tu n'es pas maître dans ta maison quand nous y sommes»! ou bien «Laissez passer les raftmen».

Les promoteurs, recrutés dans chacune des paroisses circonvoisines, avaient fait construire, sur le bord du lac, une longue plate-forme entourée de garde-fous (soit dit sans malice).

De temps à autre, durant la soirée, des couples quittaient l'enceinte de la danse et se dirigeaient vers le bois, pour aller s'y rafraîchir, car vous vous doutez bien que l'institution chorégraphique de Sainte-Pudentienne possédait son indispensable buffet.

Les «rafraîchissements» ne faisaient pas défaut: sandwiches au fromage de porc, gâteaux, roulades au sucre du pays, pets de nonnes, etc. Des paniers dissimulés sous les sapins regorgeaient de flacons et de bouteilles. Il y avait de la bière d'épi-nette et du vin pour les dames, mais le whisky surtout ne manquait pas.

Antoinette Croteau était une jeunesse fort espiègle qui allait avoir ses vingt-deux ans. Jolie, quoique d'une joliesse un peu commune ce qu'on appelle une beauté du diable nature accorte, enjouée, elle n'avait pas, comme on dit, la langue dans sa poche. Antoinette était l'âme d'un des groupes qui s'étaient formé, à l'issue de la messe, et commentaient le sermon du curé Michelin.

Somme toute, les jeunes n'étaient pas persuadés et Toinette, comme on l'appelait tout court, qui en tenait pour Jerry Cunningham, de Granby, le «time-keeper» de Bradford, et ne perdait pas une occasion de se pousser, fut la première à proposer une petite sauterie pour le samedi suivant.

Ce samedi-là, la journée avait été d'une chaleur accablante. On était au commencement d'août et une longue sécheresse sévissait. Aussi, la perspective d'une bonne soirée à rigodonner et rigoler sous la brise fraîche du lac avait réuni un nombreux essaim de danseurs et danseuses et le père Chicoyne, le violoneux, était à son poste.

Parmi les danseurs venus ce soir-là se trouvait un jeune homme qui pouvait avoir vingt-cinq ans. Qui était-il? D'où venait-il? Qui l'avait invité? Belle taille, figure souriante, moustaches relevées en crocs bref, un type de Don Juan fait pour ensorceler des têtes plus solides que celles d'Antoinette Croteau ou de Rose Baillargeon. Notre Adonis, la bouche en cœur, répondait avec bonne grâce au flirt de ces demoiselles qui rêvaient sa conquête.

Après avoir papillonné de tout côté, répondant d'un sourire ou d'un bon mot aux propos flatteurs de jeunes filles comme aux façons plutôt rogues des jeunes gens, notre inconnu sembla jeter son dévolu sur la jolie Antoinette. Il s'approcha d'elle et, après une révérence correcte et les banalités préliminaires, il l'enlaça d'une étreinte galante et la contagion de l'exemple fit que le tourbillon devint bientôt général.

Sur le coup de minuit, une certaine accalmie se produisit et tous se disposaient à se rendre au buffet pour se mettre quelque chose sous la dent lorsque, tout à coup, un bruit formidable ressemblant à un coup de foudre ou à la détonation d'une arme à feu se fit entendre. Un long cri fait de stupeur et de détresse retentit, puis tout tomba dans le silence.

L'enjouement et l'insouciance avaient fait place à la frayeur et à la consternation. Bientôt pourtant, les nerfs se détendirent et cet excès d'émotions se donna libre cours dans les larmes des filles et le verbiage incohérent des gars.

Si c'est quelqu'un qui a besoin d'aide, ça ne serait pas chrétien de le laisser périr tandis qu'on est ici à se poser des devinettes: Viens-tu, Noré?

Petit-Noir ou, de son vrai nom, Xavier Labonté avait la réputation de n'avoir pas froid aux yeux.

Honoré Doucet, autre fort-à-bras, ainsi interpelé, ne pouvait décemment reculer à peine de passer pour un poltron et ce sous les yeux mêmes de sa «blonde».

En débouchant sur le rocher qui donnait un espace découvert d'une vingtaine de pieds carrés, Labonté laissa échapper de surprise le gourdin qu'il tenait à la main. À la lueur du falot, il venait de reconnaître la robe d'indienne à carreaux bleus et blancs d'Antoinette Croteau.

Doucet se rappelait maintenant avoir vu Antoinette et son séduisant partenaire quitter l'enceinte de la danse vers les onze heures. Il n'avait pas alors prêté autrement attention à la chose, qu'ils allaient au buffet. Et qu'était devenu le beau «cavalier» de Toinette?

  • Mais où est-ce qu'il est, le pendard, que je lui torde le cou, rétorquait Doucet que l'absence de l'ennemi enhardissait.

Il ne s'est toujours bien pas évaporé comme un feu follet, à moins d'être le diable en personne!

  • Dans tous les cas, on va aller mener Toinette chez elle au plus tôt et quand elle sera revenue à elle, il n'y a pas de doute qu'elle nous laissera savoir ce qui s'est passé cette nuit.

Au moment de la soulever, Labonté recula d'horreur en se signant. Dans le roc vif, tout près d'Antoinette, il venait d'apercevoir deux pieds parfaitement dessinés comme si le roc s'était fondu sous le poids de quelque monstre aux souliers de feu.

Et saisissant vivement Antoinette, ils la disposèrent sur le brancard et la transportèrent chez le plus proche voisin, le père David Martin. Un bonhomme bien serviable, eut vite fait d'atteler sa jument Café et de conduire Antoinette évanouie chez sa mère, une pauvre veuve du chemin de Sainte-Cécile.

Jerry Cunningham ayant ordre d'avertir le médecin de Granby de se rendre au chevet d'Antoinette. Lorsque le docteur Gravel arriva, Antoinette n'avait pas encore repris connaissance.

Sous les soins du médecin, Antoinette reprit enfin ses sens mais pour retomber peu après dans un état d'hébétude voisin de la folie. Elle passa une semaine dans cet état de quasi-imbécilité.

Ce soir-là, vers huit heures Antoinette se leva soudain et, comme si ses membres engourdis par l'inaction eussent éprouvé un besoin impérieux de détente, elle se livra à une danse frénétique dans les deux pièces qui composaient le logis. Elle dansait et sautait sans relâche, renversant les meubles en esquissant les entrechats les plus fantaisistes. À la fin, épuisée, elle s'affaissait en proie à une crise violente, les yeux révulsés, la bouche tordue en un rictus hideux et lançant des rugissements terribles.

Puis, la crise passée, le sabbat reprenait de plus belle. Incapable de maîtriser la forçonnée, sa mère sortit pour chercher de l'aide et envoyer quérir le curé. Lorqu'on revint, la maison flambait et Antoinette se débattait au milieu du brasier! Hélas! l'incendie avait trop d'avance et les efforts qu'on fit pour sauver la malheureuse furent vains. La pauvre femme s'était affaissée. Elle ne survécut que quelques jours à sa malheureuse fille.

La danse au Petit Lac reçut là son coup de mort.

Les participants eurent garde, comme bien on pense, de se vanter d'avoir ainsi coudoyé le diable sous les dehors séduisants d'un danseur accompli, car, la chose ne faisait pas l'ombre d'un doute, le partenaire d'Antoinette Croteau était bel et bien Sa Majesté Satanique.

  • Et vous, père Picard, demandais-je à mon guide, que pensez-vous de cette affaire-là?
  • Il y en a qui ont prétendu, dans le temps, que c'était Vilbon Gamache qui aurait imaginé cette histoire-là pour effaroucher les gars de Granby et d'Upton qui venaient seiner au lac.

Gamache a eu quasiment comme qui dirait le monopole du poisson.

  • N'empêche pas que la barbotte du petit lac, elle est noire comme l'enfer et puis l'anguille, eh bien! elle frétille comme si qu'elle aurait le diable au corps!

Granby, juillet 1901.

 

Légendes, coutumes et croyances populaires au Québec par Marcel Barbier 

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