La SSJB, L’Ordre de Jacques-Cartier et les étudiants tous contre l’immigration

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ImmigrationmassiveUn courant s’y opposa en fait autant dans les années 1930 que 1940. À la fin de 1938, la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec avait ainsi lancé une pétition pour interdire l’entrée des juifs d’Europe au pays. Les Jeunesses Saint-Eusèbe et plusieurs autres organisations décidèrent d’appuyer officiellement l’idée (188). La SSJB de Montréal envoya des délégués rencontrer le ministre Cardin et plusieurs députés fédéraux se prononcèrent contre l’entrée des juifs au pays (189). C’est ce genre de support qui fit que Wilfrid Lacroix, député libéral de Québec, finit par déposer une pétition de 127 364 noms au parlement fédéral (190). Le groupe alors dirigé par Raphaël Beaudette envoya le jour même une lettre de félicitations au parlementaire (191). Il décida également de lancer lui-même sa propre pétition. Elle fut finalement remise au député fédéral représentant la paroisse Saint-Eusèbe (192), mais ne connut pas, à notre connaissance, d’autre suite. Les Jeunesses Saint-Eusèbe continuaient à se tenir informées et assistèrent à des conférences sur l’immigration. À la suite de l’une d’entre elles, elles décidèrent d’écrire à certains ministres pour en demander l’arrêt ou solliciter des explications (193). C’était la dernière fois que le mouvement s’intéressait à la question avant encore quelques années.

En octobre 1943, les Jeunes Laurentiens prévirent un débat public sur l’immigration (194). À ce moment, c’était encore une question d’actualité parmi tant d’autres. Ils ne savaient pas qu’une véritable tempête allait se déclencher quelques semaines plus tard, avant même la tenue du débat. Le deux novembre, le gouvernement fédéral annonça son intention d’accueillir un certain nombre de réfugiés venant de la péninsule ibérique (195). Maurice Duplessis, alors en mode préélectoral, saisit l'occasion et déclara avoir en main une lettre d’un rabbin disant financer la prochaine campagne électorale des libéraux en échange de l’accueil de 100 000 juifs au Québec (196). Sa déclaration fut bien sûr suivie de démentis d’organisations et de députés juifs (197). Il venait toutefois de lancer un des plus importants mouvements d’intérêt que connut le Canada français pendant les années 1940. Il fallut peu de temps pour que plusieurs organisations décident de s’opposer à l’immigration massive. La plupart s’intéressèrent de fait très peu à l’immigration juive en tant que telle.

La campagne contre l’immigration fut menée par plusieurs voix sur différents fronts à la fois. Relations et Le Devoir consacrèrent des éditoriaux à ce sujet (198). On fit des sondages pour savoir ce que les étudiants d’universités pensaient de tout cela. À l’Université de Montréal, il semble que près de 61% disait ne pas vouloir d’immigration après la guerre (199). La Ligue nationale, organe lié à l’Union nationale (200), présenta une résolution que les municipalités qui s’opposaient à l’immigration étaient invitées à adopter (201). Des listes de localités qui agirent de la sorte furent souvent publiées par Le Devoir (202). La Société Saint-Jean-Baptiste de Québec lança quant à elle une pétition à peu près au même moment. Elle fut signée par 162 889 personnes réparties à travers le diocèse de Québec (203). Les SSJB de Rouyn et de Hull réagirent en adoptant des résolutions de protestation et en faisant envoyer des lettres à Mackenzie King et Adélard Godbout (204). Les Chevaliers de Colomb réunis en conseil d’état exigèrent pour leur part une immigration restreinte (205).

Les Jeunes Laurentiens ne prirent part à aucune de ces démarches. On comprend cependant dans quel contexte ils se trouvaient. Ils n’hésitèrent pas à tenir le débat qu’ils avaient prévu. Il se déroula dans les règles et fut clos par Lionel Groulx. Le compte-rendu officiel ne fit aucune mention des juifs (206). Des observateurs extérieurs affirmèrent toutefois que le public émit alors quelques remarques antisémites et que certains débattants demandèrent de combattre la venue en masse de ces derniers (207). C’est dans les jours où était tenu le débat que la section Lafontaine décida de faire quelque chose contre l’immigration. Elle envoya une lettre au ministre des Mines et des Ressources et en fit parvenir une copie à la SSJB de Montréal (208). Le conseil central décida quelques jours plus tard de suivre cet exemple (209). C’est toujours la même méthode du nombre lié à l’expertise qui était donc employé.

La Société Saint-Jean-Baptiste adopta une résolution contre l’immigration début décembre (210). Elle décida bientôt de lancer sa propre pétition. Une réunion fut tenue spécifiquement sur le sujet. Il fut décidé d’envoyer des feuillets de pétition à toutes les sections de la SSJB et aux associations amies. Un système fut mis en place pour savoir qui avait fait signer qui (211). Les Jeunes Laurentiens firent leur part dans cette campagne. Le mot d’ordre d’aider à faire signer fut donné en réunion des présidents de section (212). On sait que la section Lafontaine recueillit près de 500 noms (213). L’Ordre de Jacques-Cartier fut également mis à contribution. Le comité permanent de Montréal émit une circulaire pour attirer l’attention sur la démarche (214). La chancellerie usa de ses pouvoirs pour dénicher des signataires un peu partout au Canada français. Elle réussit apparemment à en trouver presque 114 000 (215). Tous ces efforts ne menèrent toutefois à rien. La pétition déposée en chambre par Maxime Raymond fut en effet refusée pour vice de forme (216).

Les Jeunesses laurentiennes ne firent pas que participer à la diffusion de cette pétition. Ils organisèrent également plusieurs activités contre l’immigration. La section Lafontaine, pionnière sur le sujet à Montréal (217), organisa une conférence conjointe avec les Jeunes Laurentiennes de sa paroisse. Ernest Laforce, ancien président de la SSJB et ancien sous-ministre de la colonisation (218), Salluste Lavery, président de l’Ordre des Canadiens de naissance (219), Paul-Émile Robert et Léon Patenaude y prirent la parole (220). La section Saint-Eusèbe prévit quant à elle treize parlements écoles sur le sujet durant l’année 1944. Le conseil central en tint quatorze, en plus de six conférences de protestation (221).

Tout le mouvement lancé contre l’immigration en 1943 et 1944 n’eut qu’un faible écho au gouvernement fédéral. En tant que chef de l’opposition, Maurice Duplessis fit passer une motion pour que les ministres provinciaux produisent tout document échangé avec leurs homologues d’Ottawa sur le sujet. Une lettre d’Adélard Godbout à Louis St-Laurent disant que l’Assemblée législative s’opposait en bloc à l’immigration fut éventuellement déposée en chambre (222). Le «cheuf» mena par la suite sa campagne électorale en partie sur le thème (223), mais finit par s’en désintéresser. Se disant adversaire de l’immigration massive, Adélard Godbout le lui reprocha d’ailleurs quelques années plus tard (224). L’ensemble des autorités publiques délaissèrent en fait peu à peu le «problème».

Plusieurs organisations continuèrent cependant à s’opposer à l’entrée d’étrangers au pays. La Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal adopta une autre résolution contre l’immigration en novembre 1946 (225), qui fut suivie de peu par une déclaration du même type des Jeunes Laurentiens (226), mais aucune autre démarche ne fut entreprise. Les deux associations nationalistes commençaient en fait à s’intéresser à d’autres questions…

 

Source: David RAJOTTE, Les Jeunes Laurentiens. Jeunesse, militantisme et nationalisme dans le Canada français des années 1940, Mémoire de M.A. (Histoire), Université de Montréal, 2006, xxvi-215p., pp. 157-183.
 
(188) «Contre l’immigration juive: protestation des Jeunesses Saint-Eusèbe» et «L’ACV s’oppose à l’immigration juive», Le Devoir, 9 décembre 1939, p. 9.
(189) Robert Rumilly, op. cit. , p. 475-476.
(190) «Tuesday, 31st January, 1939», Journals of the House of Commons of the Dominion of Canada, session 1939, p. 49. 
(191) CRLG, «Procès-verbaux des réunions des Jeunesses Saint-Eusèbe, 1939», 30 janvier 1939, Fonds Rosaire Morin, P16/C,4.
(192) Ibid., 6 mars 1939.
(193) Ibid., 17 avril 1939.
(194) CRLG, «Procès-verbaux des réunions du Conseil central, 1942-1945», 8 octobre 1943, Fonds Rosaire Morin, P16/C,6.
(195) Voir: Valerie Knowles, Stranger at our Gates: Canadian Immigration and Immigration Policy, 1540-1990, Toronto et Oxford, Dundurn Press, 1992, p. 114.
(196) «L’internationale juive financera la prochaine campagne électorale des libéraux», Le Devoir, 8 novembre 1943, p. 7.
(197) «L’immigration juive», Le Devoir, 9 novembre 1943, p. 7. La lettre est de fait certainement un faux, même si le «cheuf» en publia des photos dans Le Temps, journal de l’Union nationale: «Photographie de l’originale de la lettre de Roscovitz à Schawartz»,Le Temps, 25 février 1944, p. 1. Des historiens contemporains la qualifient de «Quebec variation on the Reichstag fire»: Irving Abella et Harold Troper, None is Too Many: Canada and the Jews of Europe, 1933-1948, Toronto, Lester et Orgen Dennys, 1986, p. 114.
(198) «Keep Canada Canadian», Relations, n° 38, février 1944, p. 29-30 et Omer Héroux, «Contre l’immigration massive», Le Devoir, 11 février 1944, p. 1.
(199) Voir: «Les étudiants sont opposés à l’immigration, même sélectionnée», Le Devoir, 3 avril 1944, p. 3.
(200) Nos recherches n’ont pas permis de comprendre ce qu’était exactement la Ligue nationale. Ce qu’on sait, c’est qu’il s’agissait d’un organe lié à l’Union nationale. Son président était Omer Côté, lequel devint secrétaire d’État dans le cabinet Duplessis à l’été 1944. Côté bénéficia de fait de pages entières dans Le Temps pour parler contre l’immigration juive. Voir, par exemple: «Omer Côté dénonce les manigances des sociétés qui travaillent en faveur de l’immigration juive», Le Temps, 24 mars 1944, p. 5. Côté était un ancien président de l’ACJC qui s’était entre autres fait connaître pour ses activités contre la conscription: «Contre toute immigration dans Québec», Le Guide, 17 février 1944, p. 1.
(201) «La Ligue Nationale et l’immigration», Le Devoir, 22 janvier 1944, p. 2.
(202) Mentionnons entre autres: «La Ligue Nationale», Le Devoir, 4 février 1944, p. 4 ; «Municipalités qui s’opposent à l’immigration», Le Devoir, 11 février 1944, p. 2 et «Résolution contre l’immigration», Le Devoir, 22 février 1944, p. 4.
(203) «Friday, 3rd March, 1944», Journals of the House of Commons of the Dominion ofCanada, session 1944-1945, p. 146. Pour avoir une idée de la répartition des signataires dans le diocèse, voir: ANC, «Chez-nous: organe de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, 15 mars 1944», p. 4-5, Fonds Ordre de Jacques-Cartier, MG 28 I98, vol. 126, dossier «semaine de la fierté nationale, 1944-1957». 
(204) «L’immigration et la S.J. Baptiste», La Frontière, 16 mars 1944, p. 1 et «Résolution de la St-Jean-Baptiste sur l’immigration», Le Droit, 19 février 1944, p. 3.
(205) «L’immigration à restreindre», La Presse, 22 mai 1944, p. 13.
(206) «Les Jeunes Laurentiens et l’immigration», Le Devoir, 20 novembre 1943, p. 10.
(207) Voir: Irving Abella et Harold Troper, op. cit., p. 114-115.
(208) CRLG, Lettre de André Bélair au secrétaire général des Jeunes Laurentiens, 18 novembre 1943, Fonds J.Z. Léon Patenaude, P30/4,17.
(209) CRLG, «Procès-verbaux des réunions du conseil exécutif, 1943-1944», 21 novembre 1943, Fonds Rosaire Morin, P16/C,7. 
(210) Voir: «Vœux adoptés au dernier congrès de la Saint-Jean-Baptiste de Montréal», Le Devoir, 3 décembre 1943, p. 2.
(211) ANQM, Lettre de Roger Duhamel aux présidents de sections, 28 janvier 1944, Fonds Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, P82/44-451. On retrouve par ailleurs des formulaires de pétitions vierges dans ce fonds: ANQM, «Pétition contre l’immigration massive au Canada, n° 698», Ibid. 
(212) CRLG, «Procès-verbaux des réunions du conseil des sections, 1944», 30 janvier 1944, Fonds Rosaire Morin, P16/C,9.
(213) Voir: CRLG, Lettre de Maurice Petit à Rosaire Morin, 31 mars 1944, Fonds J.Z. Léon Patenaude, P30/4,12.
(214) CRLG, «Circulaire 43-44 n° 10, “Sujet: Immigration’’, 7 février 1944», Fonds J.Z. Léon Patenaude, P30/2,10.
(215) ANC, Lettre du secrétaire adjoint de la CX au président de la Société Saint-Jean-Baptiste, 14 avril 1944, Fonds Ordre de Jacques-Cartier, MG 28 I98, vol. 166, dossier « Immigration, 1944-1951».
(216) «Wednesday, 21st March, 1945», Journals of the House of Commons of the Dominion of Canada, session 1945, p. 37.
(217) Elle se vantait en effet d’être la première organisation de la ville à avoir protesté contre l’immigration: CRLG, «Rapport annuel de la section Lafontaine, 1943-1944», p. 2,Fonds J.Z. Léon Patenaude, P30/4,12.
(218) Le fait qu’il occupa ce poste dans le premier cabinet Duplessis est la seule chose qui permette de penser qu’il a pu exister une certaine cohésion entre les efforts de la Ligue nationale et celles des SSJB. Laforce écrivit d’ailleurs quelques articles contre l’immigration dans Le Temps. Voir, par exemple: Ernest Laforce, «L’immigration et l’après-guerre au Canada français», Le Temps, 15 septembre 1944, p. 4.
(219) L’Ordre des Canadiens de naissance était la branche francophone des Natives Sons of Canada, association nativiste vouée à la défense des intérêts canadiens. Voir: Lucien Duchaine, « L’Ordre des Canadiens de naissance», Le Passe-temps, vol. 3, n° 864, août 1933, p. 45-46 et Pierre Lavery, Une page de petite histoire: familles Lavery et Lasnier (Longueuil 1930), Longueuil, Société historique du Marigot, 1992, p. 67, 74-75.
(220) CRLG, «Rapport annuel de la section Lafontaine, 1943-1944», p. 2, Fonds J.Z. Léon Patenaude, P30/4,12.
(221) C’est ce qu’affirme Rosaire Morin dans: CRLG, «Discours de Rosaire Morin, “Un mouvement d’action’’, 20 septembre 1944», p. 6 et 11, Fonds Rosaire Morin, P16/C,33.
(222) AANQ, Lettre de Adélard Godbout à Louis St-Laurent,13 mars 1944, documents déposés n° 72, 1944.
(223) Des pages entières dénonçant l’immigration juive avec des caricatures stéréotypées se retrouvent ainsi dans certains numéros du Temps publiés durant la campagne électorale: «Je suis natif de Palestine, mais j’ai toujours préféré vivre dans “ma’’ belle province de Québec», Le Temps, 14 juillet 1944, p. 5.
(224) Voir: ANQQ, «Message aux gens de la municipalité de Delage, 25 janvier 1948»,Fonds Adélard Godbout, P712/D65.
(225) ANQM, «Vœu adopté au congrès général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal le 24 novembre 1946: Immigration», Fonds Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, P82/18-128.
(226) «En marge de l’immigration: la Jeunesse laurentienne», Le Devoir, 17 décembre 1946, p. 7.

 

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