La survie de la Nouvelle-France grâce à la guerre asymétrique et sans pitié.

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La « Petite Guerre » en Nouvelle-France 1660-1759 : une analyse institutionnelle, par par Jérôme Lacroix-Leclair et Éric Ouellet.

Lieutenant-colonel Jérôme Lacroix-Leclair est pilote d’attaque au sol dans l’Armée de l’air française. Il a commandé des unités opérationnelles et des escadrons d’instruction. Il participe actuellement à un programme d’échange : il est membre du personnel d’instruction au Collège des Forces canadiennes, à Toronto. Il est diplômé de l’École de l’air française et détient une maîtrise en physique.

Éric Ouellet est diplômé en science politique de l’Université Laval (B.A., M.A.) et détient un doctorat en sociologie de l’Université York. Il est actuellement professeur agrégé au Collège des Forces canadiennes ainsi qu’au Département des études de la défense du Collège militaire royal du Canada. Ses recherches portent sur la sociologie militaire et l’analyse institutionnelle de la transformation militaire, particulièrement dans le contexte des conflits dits « irréguliers ».

Introduction

Les conflits dits « irréguliers » ne sont pas nouveaux, de même, l’utilisation de tactiques et de stratégies radicalement différentes pour combattre un adversaire perçu comme supérieur. Cette longue histoire devrait, en théorie, avoir été assimilée par les institutions militaires contemporaines, mais tel n’est pas le cas. En ce début de 21e siècle, les conflits irréguliers sont tout aussi présents que par le passé, mais ils nous semblent particulièrement difficiles à gérer. La question est alors de savoir pourquoi ils posent tant de problèmes ? Les réponses à cette question sont nombreuses et diversifiées. Pourtant, un élément central de la réponse est rarement discuté, à savoir que les conflits irréguliers sont implicitement perçus comme illégitimes par les forces armées régulières, et il est donc difficile pour elles de s’y adapter.

Une des composantes clés pour comprendre les conflits contemporains est l’institutionnalisation de l’usage de la violence en Occident. Les forces armées dites « régulières », au sens où on l’entend de nos jours, sont la résultante de la formalisation des États et des rapports entre États depuis la fin de la Guerre de Trente ans (1618-1648). Ces rapports sont non seulement mis en place à travers le fameux traité de Westphalie, mais aussi par l’instauration de la notion de forces armées nationales qui soient redevables devant l’État. Or, être redevable implique que les actions des forces armées doivent s’inscrire dans un cadre de légitimité sociale. Bref, tout n’est pas permis au nom de la victoire, sinon c’est l’intégrité même de l’institution  militaire qui risque d’être sérieusement remise en cause. Cette tension au cœur des armées régulières entre ce qui est permis et ce qui est utile se fait sentir dès le XVIIe siècle.

Le présent article propose dans un esprit comparatif de jeter un regard historique sur le rapport entre légitimité institutionnelle et forme de guerre en utilisant l’exemple de la « Petite Guerre » 1 en Nouvelle-France. La Petite Guerre est le terme désigné pour caractériser la méthode de guerre asymétrique inspirée de la guerre irrégulière amérindienne. C’est une méthode guerrière qui a été souvent qualifiée de barbare et de contraire à l’éthique et à la morale de son époque. Cette façon de faire la guerre a été employée par les militaires et les milices canadiennes au cours du XVIIe et du XVIIIème siècle, et en particulier lors de la Guerre de Sept Ans. L’institution militaire canadienne a utilisée avec succès cette approche pendant près d’un siècle pour lutter contre les Anglais et leurs alliés Amérindiens, cependant au cours de la Guerre de Sept Ans elle fut progressivement marginalisée.

Quelles sont les raisons qui ont conduit l’institution militaire à utiliser pendant près d’un siècle cette technique de guerre irrégulière. Quels sont les facteurs qui ont mené à son rejet durant la Guerre de Sept Ans? 

Pour répondre à ces questions, cet essai s’appuiera sur l’analyse institutionnelle. Il s’agit d’un cadre d’analyse qui permet de comprendre comment les institutions évoluent en fonction de facteurs tant exogènes qu’endogènes. Elle est fondée sur trois piliers : régulatif, normatif et cognitif. Chacun d’eux  permet de caractériser les évolutions et tendances des institutions et des organisations. 

Le cadre d’analyse institutionnelle

Les changements au sein des institutions sont étudiés depuis longtemps par les sociologues au travers du prisme de l’analyse institutionnelle. Cette forme d’analyse, qui s’intéresse particulièrement aux pressions environnementales et aux croyances culturelles, aide à expliquer les processus de prise de décision au sein des institutions. Notons que l’analyse institutionnelle part de la prémisse que le but ultime de toute institution est de préserver les pouvoirs et les privilèges qu’elle procure à ses membres, et donc, protègera d’abord et avant tout la légitimité sociale qui lui permet de justifier ces pouvoirs et privilèges. Bien que cette approche aient fait ses preuves pour mieux comprendre des décisions qui apparaissent comme irrationnelles à prime abord, mais qui deviennent explicables lorsque l’on applique ce type d’analyse, peu de sociologues jusqu’à présent se sont attelés à appliquer l’analyse institutionnelle aux institutions militaires.

Il existe de nombreuses écoles de pensée traitant de l’analyse institutionnelle. En revanche peu de spécialistes offrent un cadre d’analyse aussi complet que celui proposé par Richard Scott.2 Scott rassemble sous une même théorie les idées des spécialistes de l’analyse institutionnelle qui mettaient en avant soit l’aspect régulatif, normatif ou cognitif pour caractériser principalement une institution. Le pilier régulatif repose sur un système de règles formelles ou informelles, de sanctions et de lois qui régulent la société. Le pilier normatif met l’accent sur les règles normatives qui introduisent une dimension prescriptive, évaluative et obligatoire dans la vie sociale. Ainsi les systèmes normatifs comprennent à la fois les valeurs, les normes et le sens de l’identité. Ils définissent les buts à atteindre mais surtout la manière appropriée (légitime) d’y arriver. Le troisième pilier, le pilier cognitif et culturel, est fondé sur les convictions, les croyances et les systèmes de pensée propres à l’institution.

En combinant ces trois piliers au sein de son cadre d’analyse, Scott unifie les théories des sociologues. Il permet ainsi de comprendre les raisons des actions (ou inactions), les décisions prises par une institution et son évolution. Ces trois piliers sont interdépendants et s’influencent mutuellement. Leur convergence permet d’assurer la stabilité d’une institution tout comme leur divergence en assure l’instabilité. A titre d’exemple, le pilier régulatif, par le biais de lois et de règles peut limiter voire interdire des pratiques qui ont été admises au sein du pilier cognitif-culturel.

Définir la Petite Guerre au sens canadien :

“While the French suffered enormous disadvantages in manpower and resources in the imperial wars, they possessed a clear advantage in the frontier warfare because of their Indian alliances and the adoption of the Indian way of war by colonial officers and militia”3

Définir la Petite Guerre au sens canadien est important dans le cadre de cette étude afin d’éviter les amalgames et les erreurs de définition. La petite guerre et la guérilla sont deux locutions identiques en Français et en Espagnol, cependant il ne s’agit pas de la même chose.4 Bien que la guérilla existe depuis toujours,5 la petite guerre a été plus particulièrement développée aux XVIIème et XVIIIème siècles comme en témoigne le nombre de théoriciens qui lui consacrèrent leurs études tels que Turpin de Crissé ou Hector de Grandmaison. La guérilla caractérise un combat mené par une entité militairement plus faible contre des armées plus puissantes, elle fait généralement référence à une population civile qui prend les armes pour lutter contre l’envahisseur.6 La petite guerre, quant à elle, est avant tout décrite comme : « tous les mouvements qui ne font que seconder les opérations d’une armée ».7 Aujourd’hui elle peut être comparée aux actions menées par des commandos ou des forces spéciales tant ils en avaient toutes les caractéristiques.8 Historiquement elle a été la particularité des troupes légères régulières qui harcelaient l’ennemi, allaient chercher le renseignement et frappaient dans la profondeur. Elles étaient  organisées en petits groupes qualifiés de« partis» et terrorisaient la partie arrière de l’ennemi.9 La petite guerre était donc la façon dont étaient utilisées ces troupes légères en Europe au sein même de l’institution militaire.

Mais la Petite Guerre en Nouvelle-France avait aussi une dimension stratégique qui n’existait pas en Europe. Cette forme de guerre bien qu’au départ influencée par les coutumes amérindiennes, fut la résultante d’un calcul stratégique judicieux dont le but était d’assurer la survie de la colonie française10 toujours sous-peuplée, soumise aux aléas du climat et de son agriculture.11 La Petite Guerre était fondé sur l’imposition de la terreur aux populations de la Nouvelle-Angleterre. Au travers d’actes considérés comme cruels et grâce aux raids effectués dans la profondeur des colonies anglaises, la Petite Guerre a instauré un climat permanent de peur paralysant les populations anglaises et maintenant les forces militaires de Nouvelle-Angleterre sur la défensive. Ainsi, il était toujours délicats pour les forces coloniales anglaises de monter de larges expéditions contre la Nouvelle-France. Comme le soutien Starkey, ce fut “a war in which the French and their Indian allies excelled and which terrorized the inhabitants of the English border settlements. The ferocity of those raiders still conjures up nightmares… .”12 Aujourd’hui cette démarche pourrait s’inscrire dans ce qu’il est possible de qualifier la guerre sans limite.

Le pilier régulatif : l’autorité légale complaisante

Le pilier régulatif, défini par l’autorité royale et son représentant, le Gouverneur, a soutenu pendant près d’un siècle la Petite Guerre en Nouvelle-France. Il a soutenu politiquement les Amérindiens et leurs pratiques ainsi que la Petite Guerre lorsqu’elle était menée par les Canadiens eux-mêmes.13Louis XIV a compris que cette terre éloignée, dont les principales ressources étaient la traite de la fourrure, était vulnérable face aux Anglais et qu’il fallait la protéger. Ainsi Louis XIV et son successeur, Louis XV, ont soutenu son emploi car cette façon de faire la guerre leur permettait de préserver la Nouvelle-France sans devoir y engager d’importants moyens financiers, militaires et humains ; des moyens absolument indispensables  pour mener les guerres en Europe.  D’autant que l’utilisation de cette méthode asymétrique s’avérait efficace face aux ennemis : il a fallu près de soixante-dix ans aux Anglais pour venir à bout de leurs voisins Canadiens même s’ils avaient un ratio favorable de un pour vingt dès 1689.14 Le Gouverneur de la Nouvelle-France a institutionnalisé la Petite Guerre comme la seule manière de faire la guerre dans la colonie et au-delà de ses frontières et comme la seule solution pour assurer sa survie. L’institution militaire de la Nouvelle-France, essentiellement tenue et dirigée par des officiers canadiens rompus à la guerre à l’amérindienne, a donc été soutenue politiquement dans son emploi de la Petite Guerre.

 “…the French government did not concern itself with specific form of violence practiced by the colonial soldiers of New France. The crown harped on the exorbitant costs of Indian diplomacy on the frontier, but did not criticize the performance of violence”15  

Ainsi, les autorités françaises ont eu une politique très cohérente vis-à-vis des Amérindiens en ce qui concernaient le paiement des scalps des ennemis anglais et de leurs alliés. Bien qu’intermittente, cette politique a permis entre 1692 et 1760 de s’assurer la collaboration des autochtones et de facto assurer la présence française en Nouvelle-France à moindre coût. Ainsi, d’un point de vue stratégique, elle a contribué à renforcer l’impact psychologique de la Petite Guerre sur les populations anglaises. Bien que perçue comme immorale en Europe, cette pratique a été tacitement soutenue, occasionnellement  encouragée officiellement comme en témoigne la correspondance entre Versailles et les administrateurs coloniaux.16  Cette politique, par ailleurs, a été directement mise en œuvre par certains gouverneurs de Nouvelle-France,17 comme le Comte de Frontenac ou le Marquis de Vaudreuil.18 L’un des premiers gouverneurs à mettre en place une politique de primes en l’échange de scalps a été le Comte de Frontenac qui avait promis dix écus aux Amérindiens en l’échange des scalps qu’ils lui ramèneraient. Par la suite, lors de la guerre de succession d’Espagne, les primes ont été suspendues pour finalement être réinstaurées par le Marquis de Vaudreuil.  

La torture a elle aussi été institutionnalisée en Nouvelle-France. Les Canadiens eux-mêmes torturaient…

La torture a elle aussi été institutionnalisée en Nouvelle-France.19 Les Canadiens eux-mêmes torturaient comme en témoignait Bacqueville : « un Français commença à lui passer un canon de fusil sur les pieds, un Outaouais en prit un autre, ils le grillèrent les uns après les autres jusqu’au jarret pendant qu’il continuait de chanter tranquillement ».20 Cette politique de torture a été encouragée par les administrateurs français comme le gouverneur Frontenac.21 La coutume amérindienne fut ainsi transposée dans la culture coloniale au sein de l’appareil judiciaire et son emploi devint légitime: « elle devient plus acceptable étant ainsi utilisée aux fins de l’autorité coloniale ».22

Le soutien politique de la Petite Guerre a d’autant été plus facile que la colonie était avant tout une société militaire23 acquise à la cause de la Petite Guerre et dirigée par un gouvernement militaire.24Le gouvernement français a favorisé l’accession aux plus hautes fonctions militaires aux officiers nés aux Canada. Des officiers qui étaient à la fois rompus à la Petite Guerre et convaincus de sa légitimité. L’institution militaire de Nouvelle-France a ainsi assuré sa pérennité et sa stabilité intrinsèque en ne promouvant que des officiers canadiens en son sein. Le corps des officiers devint ainsi irrémédiablement canadien. De plus, bien que les autres grades aient été recrutés en France, les troupes de marines étaient aussi dirigées par des officiers canadiens. 25

Le pilier cognitif : le bien-fondé et la nécessité de la Petite Guerre

“Necessity and familiarity drew the Canadians to the Indian way of war… Because of fewer people guerilla war was a necessity for the French-Canadians who made it into an art”26

Compte-tenu de la nature de la colonie française, isolée de la Métropole et de la puissance humaine et militaire de la Nouvelle-Angleterre, la Petite Guerre s’est clairement imposée dans les esprits canadiens comme le seul moyen efficace d’assurer leur propre survie dans un environnement hostile. D’un point de vue cognitif on a donc justifié son usage et en accepté les déviances comme la pratique des scalps et de la torture pendant les XVIIème et XVIIIème siècles. Au fil du temps, la Petite Guerre est devenue une doctrine informelle en matière de faire la guerre.

L’adhésion cognitive à la Petite Guerre s’est développée tout d’abord en raison de la situation d’isolement de la colonie française. Le climat canadien qui rendait pendant près de six mois le Saint-Laurent non navigable, empêchait  les navires de France transportant des vivres, des hommes et la correspondance d’arriver jusqu’à Québec. Mais l’isolement de la colonie française était aussi le résultat du manque d’intérêt relatif de la part des autorités françaises et de la supériorité sur les mers de la marine britannique. Ainsi la Royal Navy, devenue hégémonique sur l’Atlantique, empêcha l’aide de la Métropole d’atteindre la colonie française. Mais ce fut d’abord et avant tout la « canadianisation » de l’institution militaire qui assura l’adhésion cognitive à la Petite Guerre.

Les croyances de l’époque justifiaient l’usage de la Petite Guerre car elle était devenue  la façon la plus naturelle de se battre. L’apprentissage puis le transfert de cette méthode de guerre irrégulière ont été possibles en raison de l’absolue nécessité de s’allier aux Amérindiens. En effet, l’étendue du pays conjugué au sous-peuplement ne laissait guère le choix aux Canadiens face aux menaces iroquoises et anglaises: s’allier aux autochtones.27 A leur contact, les colons ont peu à peu adopté leurs coutumes. La culture amérindienne permit ainsi aux Canadiens de s’adapter au climat, aux nécessités du transport, d’alimentation, d’habillement. Peu à peu plusieurs coutumes remplacèrent et transformèrent les habitudes des migrants français.28 Les équipements et les accessoires de la guerre amérindienne furent rapidement assimilés par les colons. Les corps expéditionnaires employèrent les mocassins comme chaussures réglementaires. Les raquettes en hiver et les canots en été rendaient les déplacements des combattants plus discrets : « les Français empruntèrent souvent le costume indien au complet depuis les peintures de guerre jusqu’au pagne ».29 Peu à peu, les colons français, à cause de la guerre à l’amérindienne, furent coupés de leurs origines européennes30 et de facto perdirent les références culturelles et éthiques européennes.31 Au cours du XVIIIème siècle les représentants du Roi avaient noté que les Canadiens étaient devenus un peuple ayant une vision du monde bien différente de celle de leur mère patrie.

Ainsi, bien que la pratique des scalps apparaissait à l’époque comme un acte de barbarie, cela ne choquait guère la population de Nouvelle-France. Tout d’abord en raison des pratiques judiciaires en France de l’époque qui étaient tout aussi barbares,32 mais surtout en raison d’un phénomène d’accoutumance et de nécessité.  En effet les colons arrivant en Nouvelle-France toléraient cette pratique par pragmatisme car les Anglais en faisaient usage tout comme les nations amérindiennes ennemies des Français. En justifiait cognitivement son emploi, on lui donnait une légitimité.

Certains experts des pratiques autochtones, qui ont par la suite pris des postes dans la milice, ont transféré leur savoir. Ils ont ainsi contribué à l’assimilation de la guerre à l’amérindienne au sein de l’institution militaire de la colonie. Ce fut le cas par exemple pour Médard Chouart des Groseilliers, Guillaume Couture et Nicolas Perrot, capitaines de la milice.33

Le choc des piliers normatifs de la Nouvelle-France et de la Métropole

La Guerre de Sept Ans vit s’affronter deux piliers normatifs. Celui importé d’Europe par Montcalm, ses officiers et les troupes régulières et celui déjà en place en Nouvelle-France au sein de l’institution militaire canadienne. Les écrits de Bougainville sont assez clairs sur cet affrontement normatif:

 « Quels pays mon cher frère, et qu’il faut de la patience pour supporter les dégoûts qu’on s’attache à nous donner. Il semble que nous soyons d’une nation différente, ennemi même…les Canadiens et les Français quoiqu’ayant la même origine, les mêmes intérêts, les mêmes principes de religion…ne peuvent s’accorder ; il semble que ce soient deux corps qui ne peuvent s’amalgamer ensemble. »34

 La distance culturelle entre la métropole et la colonie se refléta aussi par une divergence normative concernant l’art de faire la guerre.  Le cadre normatif européen comportait la méthode traditionnelle de faire la guerre et la notion d’honneur. La guerre à l’européenne s’appuyait alors sur le combat en ligne assimilable à une partie d’échec. C’était une forme de routine qui s’était installée sur les champs de bataille, un cérémonial que les officiers des deux parties respectaient à la lettre. Au XVIIème, et surtout au XVIIIème siècles, les sièges des villes et des forteresses se terminaient pour la plupart du temps par des conditions de redditions honorables si les assiégés s’étaient bien conduits en limitant les victimes et l’exposition des civils aux conséquences du conflit comme les massacres ou les pillages. Ils étaient alors autorisés à quitter la bataille avec tous les honneurs de la guerre.35 Au-delà de l’aspect très mécanique et rythmé des conflits de l’époque, l’un des principes fondamentaux dans l’art de faire la guerre en Europe était  la notion d’honneur et de respect des non-combattants. Cette façon de faire la guerre fut parfois qualifiée de « guerre en dentelles », mais au-delà des apparences ce fut une première tentative pour limiter les atrocités de la guerre suite aux guerres de religion et à la guerre de Trente Ans.

Ainsi, les officiers de ces armées avaient compris qu’ils étaient des gentilshommes dont le rôle était de ne pas mener de guerres illimitées contre les populations.36 Cela était devenu une règle acceptée en Europe, une règle qui permettait d’affirmer que le respect de ce que l’on nomme aujourd’hui les droits humains ne devait pas cesser en raison de l’état de guerre.37

D’un point de vue normatif européen, la petite guerre était devenue une façon peu honorable de conduire le combat, mais elle s’insérait dans le cadre plus large de la guerre régulière sous la forme d’une tactique auxiliaire. Les officiers français connaissaient bien cette petite guerre, et son utilisation n’était pas pour autant bannie du champ de bataille. Elle était même devenue le centre de la réflexion de nombreux théoriciens et stratèges du XVIIIème siècle.38 

En revanche, pour les officiers réguliers du XVIIIème siècle la Petite Guerre n’était pas une forme de guerre mais plutôt une manifestation criminelle.39 Leurs pratiques, telles que les embuscades, les attaques contre les civils et le traitement des prisonniers étaient considérées par les Européens comme injustes ou inhumaines. Les tireurs d’élite n’hésitaient pas à viser les sentinelles et les officiers ce qui était qualifié de meurtre.40  La torture était devenue un rite que les officiers réguliers ne pouvaient plus tolérer ; 41 rite que les militaires canadiens employaient aussi.42 Les Canadiens devinrent eux-mêmes adepte de cette violence et de ses méthodes cruelles. L’évènement catalyseur de ce rejet a sans doute été la reddition anglaise de Fort William-Henry le 9 août 1757 qui fut marqué par le massacre de ceux qui se rendirent et donc du non-respect de la discrimination des non-combattants et des règles de l’honneur.

Louis-Antoine de Bougainville raconta dans ses écrits sur le Canada cet évènement qui le traumatisa tout comme Montcalm et les officiers français : « il n’est jamais permis de sacrifier l’humanité à ce qui n’est que l’ombre de la gloire ».43 Les Anglais capitulèrent et négocièrent leur reddition en accord avec les us et coutumes européens. Les vaincus, environ deux milles hommes, devaient sortir avec les honneurs de la guerre ; cependant les Amérindiens n’acceptèrent pas ces conditions. Montcalm avait obtenu leur promesse de bien se tenir or ce ne fut pas le cas. Ils pillèrent avidement.44  Le massacre d’une partie de la garnison de William-Henry, le 10 août, a été perpétrée par les Amérindiens dépendant de l’armée française. Cependant ces exactions n’étaient qu’une atrocité supplémentaire menée par les indigènes et souvent dirigées par les officiers canadiens.45Cet évènement illustre que ces pratiques étaient inconditionnellement soutenues par les militaires Canadiens de l’époque.

Cette opposition normative a aussi exacerbée les divergences continues entre Français et Canadiens sur les objectifs stratégiques de la guerre.46 Cela se matérialisa au plus haut niveau entre Montcalm et Vaudreuil qui avait deux conceptions opposées de faire la guerre contre les Anglais en Nouvelle-France :

“Unfortunately, Montcalm and Vaudreuil quickly came to detest each other…Vaudreuil did, however, know the country and what warfare in it entailed. Montcalm rejected this strategic concept. He wished the war to be conducted on European lines, sieges and set battles.”47  

Alors que le gouverneur canadien Vaudreuil, ses milices et ses alliés amérindiens continuaient à mener une guerre dans les traditions de la guerre de la frontière, la défense du Canada était désormais placée dans les mains d’un commandant qui entendait mener la guerre à la façon européenne.48 Montcalm a écrit que la nature de la guerre avait profondément changé en raison de la façon dont les Anglais attaquaient et que la Petite Guerre n’avait plus lieu d’être.49 Selon lui, la méthode de guerre asymétrique n’était plus décisive dans un conflit qui était désormais fondé sur la confrontation mécanique et codifiée entre Français et Anglais.

Ainsi, au-delà du choc des valeurs entre militaires Canadiens et Français, la situation stratégique avait changée d’une manière radicale. Les Anglais étaient déterminés à conquérir la Nouvelle-France. Ils avaient mis en place un blocus naval sans précédents qui fut relativement efficace. De plus, ils avaient fédérés les troupes coloniales de Nouvelle-Angleterre, permettant de mieux protéger les colons contre les raids Canadiens. Finalement, ils augmentèrent le nombre de troupes régulières à un niveau aussi sans précédent.

L’institution militaire a ainsi réuni sur les champs de bataille de la Guerre de Sept Ans deux façons diamétralement opposées de faire la guerre. Les Canadiens et leurs alliés ne l’envisageaient qu’au travers de la Petite Guerre. Les Français, quant à eux, ne la concevait que dans un cadre mécanique à l’européenne empreint des valeurs humanistes de la chevalerie et de l’honneur. L’institution militaire devait trouver sa voie et devait choisir entre une vision  normative canadienne ou métropolitaine. La confrontation, qui mettait en péril sa légitimité, conduisit à privilégier la norme européenne, reléguant la Petite Guerre à un rôle secondaire de petite guerre. Ainsi, la norme européenne a supplanté celle de la Nouvelle-France pour assurer la stabilité de l’institution militaire. Bien que l’institution militaire canadienne disparaisse à l’issue de la guerre de Sept Ans, il est intéressant de noter que certains de ces éléments ressortiront 50 ans plus tard à travers les méthodes irrégulières des Canadiens-français durant la guerre de 1812.50

Conclusion

Le modèle d’analyse institutionnelle de Scott a été particulièrement pertinent pour analyser l’institution militaire au travers de l’emploi de la Petite Guerre en Nouvelle-France. Deux institutions militaires ont coexisté parallèlement jusqu’à l’arrivée de Montcalm : celle de France fondée sur l’honneur et l’embryon du droit des conflits armées et celle de Nouvelle-France qui avait fait sienne la Petite Guerre. Le pilier régulatif, commun à ses deux institutions, a soutenu financièrement et politiquement la Petite Guerre qui permettait aux rois de France de conserver la colonie à moindre coût.

Cognitivement, on a justifié son usage car elle permettait d’assurer la survie géostratégique de la population face à la menace anglaise et iroquoise et en raison de son isolement de la métropole. Cette acceptation cognitive s’est transformée au fil du temps en véritable enracinement normatif sur lequel s’est bâtie la société canadienne de l’époque. Peu-à-peu l’assimilation s’est faite au sein de l’institution militaire canadienne. Elle était donc légitime, stable et pouvait assurer sa pérennité. Cependant, l’envoi massif de troupes régulières européennes pour conduire la Guerre de Sept Ans a changé l’environnement et l’équilibre de l’institution militaire de Nouvelle-France. La pression vers le changement ne fut donc pas seulement pour des raisons pragmatiques, mais dû à l’importation de normes métropolitaines en Nouvelle-France sur l’art de faire la guerre à l’européenne et ses valeurs associées. Pour survivre, l’institution militaire canadienne qui demeurait à l’époque tributaire de la métropole n’a pas eu d’autres choix : être absorbée par l’institution métropolitaine.

Comme on peut le constater, les enjeux institutionnels liés à l’adaptation à la guerre irrégulière par des armées régulières ne datent pas d’aujourd’hui, et ces problèmes d’adaptation n‘ont pas toujours à voir avec les enjeux pragmatiques de la guerre. Dans la plupart des conflits ayant un volet irrégulier important, les troupes conventionnelles ont dû réapprendre douloureusement à faire la guerre autrement. Que l’on pense à l’invention de la guerre contre-révolutionnaire en Algérie ou au traumatisme de la guerre du Vietnam sur l’armée américaine, l’institution militaire ne peut s’adapter sans mettre en danger les fondements mêmes de sa légitimité en tant qu’institution. L’adaptation est de surcroît souvent temporaire. Comme l’écrivait la sociologue et anthropologue Mary Douglas, les institutions ont tendance à avoir une mémoire sélective afin de protéger leur légitimité.51 La difficile adaptation américaine en Irak et en Afghanistan témoignent clairement de ces problèmes de mémoire. La guerre irrégulière est un corps étranger et dangereux pour la survie de l’institution militaire régulière, et tôt ou tard elle cherche à s’en débarrasser pour préserver sa légitimité. Le 21e siècle s’annonce comme une période où la Petite Guerre sera souvent à l’ordre du jour. On peut alors se demander si l’institution militaire « régulière » saura se souvenir ?


NOTES

  1. La Petite Guerre se réfère, ici, à la méthode de guerre irrégulière utilisée par les Amérindiens et empruntée par les Canadiens, avec des lettres majuscules.
  2. Richard W. Scott, Institutions and Organizations. (Sage Publication, 2000), p. 50-51.
  3. Armstrong Starkey, European-Native American Warfare, 1675-1815. (Norman: University of Oklahoma Press, 1998), p. 85.
  4. Gén. Raymond Boissau, "Combattre, gouverner, écrire : Etudes réunies en l'honneur de Jean Chagniot," dans Hautes Études Militaires (Paris : Economica, 2003), p. 161.
  5. Hervé Coutau-Bégarie, Traité De Stratégie, 6e Ed. (Paris: Economica, 2008), p. 238.
  6. Boissau, Combattre, Gouverner, Écrire, p. 161.
  7. Ibid.
  8. Starkey, European-Native American Warfare, p. 19.
  9. Boissau, Combattre, Gouverner, Écrire, p. 162.
  10. George F. G. Stanley, New France the Last Phase 1744-1760. (Toronto: McClelland, 1968), p. 150.
  11. En 1713 la population canadienne s’élevait à 18 119 et 55 009 en 1754. En 1713, la Nouvelle-Angleterre disposait de 60 000 hommes disponibles et capables de prendre les armes contre seulement 4 484 miliciens pour le Canada. Guy Frégault, La Civilisation de la Nouvelle-France (Québec : Bibliothèque Québécoise1990), p. 30-31.
  12. Starkey, European-Native American Warfare, p. 86.
  13. Christian Crouch, "New France's use of Indigenous Violence and the Crisis of French Empire during the Seven Years’ War, 1754-1760." (New York University: Thèse de doctorat).
  14. Ian K. Steele, Guerillas and Grenadiers: The Struggle for Canada, 1689-1760. (Toronto: Ryerson Press, 1969), p. 13.
  15. Crouch, New France's use of Indigenous Violence, p. 120.
  16. Ibid.
  17. Desmond Morton, Une Histoire militaire du Canada 1608-1991, (Montréal: Athena Canada, 2009), p. 29.
  18. Jean-François Lozier, "Lever des chevelures en Nouvelle-France." Revue d'histoire de l'Amérique française 56, No. 4 (2003),p. 513.
  19. Stéphanie Chaffray, "Regards croisés sur le Canada et la France," dans CTHS-Histoire, (eds. Pierre Guillaume et laurier Turgeon CTHS – Presses de l'Université Laval, 2007), p. 223.
  20. Ibid., p. 227.
  21. Denys Delage, "L'Influence des Amérindiens sur les Canadiens et les Français au temps de la Nouvelle-France," LEKTON 2, No. 2 (1992), p. 49.
  22. Chaffray, Regards Croisés Sur Le Canada Et La France, p. 229.
  23. Martin L. Nicolai, "A Different Kind of Courage: The French Military and the Canadian Irregular Soldier during the Seven Years' War." Canadian Historical Review 70, No. 1 (Mars, 1989), p. 5.
  24. Nicolai, A Different Kind of Courage, 2. et Jay Cassel, "The Militia Legend: Canadians at War 1665-1760," The Canadian Military History since the Seventeenth Century. Actes du colloque Canadian Military History Conference, Ottawa, 5-9 May 2000, p. 62.
  25. Starkey, European-Native American Warfare, p. 43-44.
  26. Ibid., p. 44.
  27. Martin Fournier, « L'art de la guerre sous le régime français ». Recherches amérindiennes au Québec 32, No. 1 (2002), p. 7.
  28. Ibid., p. 8.
  29. Morton, Une histoire militaire du Canada, p. 22.
  30. Ibid., p. 23.
  31. Delage, L'Influence Des Amérindiens, p. 103. 
  32. Chaffray, Regards Croisés Sur Le Canada Et La France, p. 213.
  33. Fournier, L'Art De La Guerre Sous Le Régime Français,  p. 8.
  34. Bougainville écrivait à son frère le 7 novembre 1756 Thomas Chapais, Le Marquis De Montcalm 1712-1759. (Québec: J.-P. GARNEAU, 1911), p. 439.
  35. Starkey, European-Native American Warfare, p. 26.
  36. John Grenier, The First Way of War. (Cambridge: Cambridge University Press, 2008), p. 91.
  37. Crouch, “New France's use of Indigenous Violence,” p. 53.
  38. Nicolai, A Different Kind of Courage, p. 54.
  39. Ibid., p. 87.
  40. Grenier, The First Way of War, p. 27.
  41. Starkey, European-Native American Warfare, p. 30.
  42. Nicolai, A Different Kind of Courage, p. 7.
  43. Louis-Antoine De Bougainville, Ecrits sur le Canada : Mémoire – Journal – Lettres. (Montréal : Editions du Septentrion, 2005), p. 252.
  44. Ibid., p. 253.
  45. Frégault, Histoire De La Nouvelle-France, p. 218.
  46. W. J. Eccles, The French in North America 1500-1783; Revised Edition, (Markham: Fitzhenry and Whiteside, 1998), p. 206.
  47. Ibid., p. 210-211.
  48. Ibid., p. 97.
  49. Steele, Guerillas and Grenadiers: The Struggle for Canada, 1689-1760, p. 109.
  50. Victor J.H., Suthren, « La Bataille de Châteauguay », Cahiers d'archéologie et d'histoire, no 11, Parcs Canada, 1980.
  51. Mary Douglas. How Institutions Think. (Syracuse: Syracuse University Press, 1986).

 

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