Le courrier du Roi

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«La mixité n’a pas la cote à Odanak!» 

Monsieur Pagé, le courrier du Roi qui venait de Sorel en canot par la rivière Saint-François, était attendu avec plaisir à Odanak : il apportait les nouvelles de la parenté éloignée trois ou quatre fois par an. En hiver on voyait venir à la fine épouvante son beau cheval gris attelé à un berlot rouge.  Les clochettes de son attelage produisaient un tintement bien particulier et on le reconnaissait de loin. Il avait droit de passage en priorité et aussitôt que les conducteurs de véhicule entendaient crier «Courrier du roi!», ils se rangeaient de côté pour le laisser passer.

Mais on finit bien par remarquer que s’il distribuait son courrier avec empressement dans la plupart des maisons, il s’arrêtait longuement dans une demeure où vivait une belle Abénakaise. Les jeunes gens du village en devinèrent jaloux et voulurent donner une leçon à cet étranger. 

Le père de la jeune fille avait un jour trouvé un ourson près de sa mère prise dans un piège. Devenu adulte et bien dompté, l’animal obéissait fidèlement au vieux chasseur. Un jour que la jeune fille était partie à la cueillette de «foin d’odeur» pour façonner des paniers, des jeunes gens, de connivence avec son père, firent entrer l’ours dans la maison en prévision de la visite du courrier du Roi. Comme d’habitude, il se dépêcha de faire sa distribution dans le village puis traversa le parterre de sa maison préférée le sourire aux lèvres, pensant aux moments agréables qui l’attendaient. Connaissant bien les lieux, il ouvrit la porte sans frapper et il allait mettre le pied à l’intérieur quand l’ours, en grondant, debout et les «bras ouverts», fit deux ou trois pas en direction du courrier Pagé pour le recevoir avec effusion. 

Le pauvre Pagé qui s’attendait à une toute autre réception crut sa dernière heure arrivée. Il quitta prestement la maison, blanc de peur, et il franchit le parterre en deux ou trois enjambées puis traversa le village d’un trait.

On rapporte d’ailleurs que dans son affolement, son sac à malle se vida de son contenu et qu’il n’y a pas si longtemps, cent ans après l’évènement, on trouvait encore des lettres qu’il n’avait pas remises.

Quant à Pagé, les gens d’Odanak ne l’ont jamais revu! 


Source: Légendes des villages, Jean-Claude Dupont, 1987.

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