Le français, pas en si mauvaise posture

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Il est de bon ton de se plaindre de la baisse de la qualité du français au Québec. Terme récurrent depuis des décennies, les journalistes et pédagogues se plaignent année après année de la baisse de connaissances linguistiques des jeunes Québécois qui, dit-on, ne savent plus écrire convenablement la langue de leurs aïeux. Problème réel ou idéalisation du passé ? Probablement le second, au risque de déplaire à ceux qui croient découvrir un problème nouveau à chaque fois que le ministère de l’Éducation sort des statistiques sur les connaissances en français des élèves ou des futurs professeurs. 

Peu de gens le savent, mais c’est le père de l’Alliance laurentienne, le très nationaliste Raymond Barbeau, qui inventa le terme franglais pour dénoncer l’anglicisation de la langue française dans les années 50. Depuis, ce terme a fait le tour du monde et est aujourd’hui reconnu partout, ce qui est ironique considérant que ce politicien, aussi professeur de littérature française, condamnait les néologismes. Dans une série d’articles pour la revue Alerte de la Société Saint-Jean-Baptiste, Barbeau dénonçait la trahison des Québécois qui adoptaient des termes anglais dans leur parler de tous les jours, ce qui mènerait selon lui à l’anglicisation pure et simple du Québec et à la disparition du peuple canadien-français. Il reprit ce thème dans Le Québec bientôt unilingue et dans cet ouvrage, il martelait le problème de la baisse de qualité du français et demandait des mesures législatives.

Evidemment, depuis les années 60, des mesures énergiques comme la loi 101 furent prises pour préserver notre langue. En fait, peu importe la couleur politique, tous les gouvernements successifs ont fait de la défense du français un aspect de leur mandat. Malheureusement, cette loi souvent rhétorique et sans mesure concrète s'avéra décevante. Le peuple comprit néanmoins l'importance de conserver notre héritage linguistique et prit à cœur de le maintenir. 

Aujourd’hui, le recul du français au Québec n’est pas dû à l’anglicisation des francophones ou à une explosion démographique de la communauté historique anglaise, mais plutôt, comme nous l’avons démontré à maintes reprises dans nos pages, en raison de l’immigration. Malgré les prétentions du gouvernement à favoriser l’immigration francophone, seule une minorité de nouveaux venus parlent la langue de Molière. Nombreux sont ceux qui sont anglophones ou allophones qui viennent ici et n’apprendront jamais la langue de nos pères. D’ailleurs, dans le reste du Canada, l’anglais recule. Ce n’est donc pas, comme pourrait le croire certains nationaleux québécois, un complot anglo-saxon.

Barbeau croyait que l’enseignement d’une langue seconde ferait que les Québécois s’angliciseraient. Pourtant en Europe, nombre d’étudiants apprennent une langue seconde et même une troisième langue sans pour autant qu’ils rejettent leur langue maternelle. Il va de soi que l’enseignement intensif de l’anglais au primaire se fait trop souvent au détriment d’autres matières qui devraient être bonifiées, mais l’apprentissage d’une langue seconde ne doit pas être remis en cause.

Le français québécois ne s’est pas anglicisé outre mesure, surtout si on le compare au français en France où les termes anglais sont utilisés tels quels dans des phrases françaises. On va donc faire du shopping le weekend à condition de se trouver un parking. Ce genre d’expression ne passe pas au Québec. D’ailleurs, devant régulièrement communiquer avec des Français pour des entrevues, ceux-ci préfèrent souvent faire l'entrevue par courriel ! 

La situation du français est semblable en Acadie où le chiac sévit dans de nombreuses régions. Là-bas, le terme franglais s’applique. Grâce à la conscientisation des Québécois, la langue française reste relativement inchangée.

Mais d’où viennent les plaintes répétitives sur la décadence linguistique ? « Les jeunes ne savent plus écrire convenablement, ils commettent des erreurs, etc. » En remontant dans le temps, on trouve ce genre de litanies dès les années 50, bref, lorsque l’éducation se généralisa et se démocratisa. Si depuis les années 50, nombre de jeunes écrivent mal et lisent peu, avant, une bonne partie de la population québécoise était analphabète. Seuls ceux ayant des capacités particulières poursuivaient leurs études, ce qui explique probablement le fait que dans le passé, ceux qui écrivaient étaient plus doués que ceux d’aujourd’hui. Nous comparons l’élite du passé à la masse du présent. Doit-on regarder avec mélancolie ce passé où seule une minorité savait écrire, mais le faisait mieux que la majorité actuelle ? 

Car l'écrivain Jacques Godbout, qui se fait pourtant un chantre du français, rappelle avec raison que dans les années 50, ce n'est pas la situation idéalisée par nos pères. « Je me souviens que dans les années 1950, nous dansions le slow sur des musiques américaines. Nous écoutions les chansons de Frank Sinatra, Sammy Davis ou de Dean Martin. Nous avions Hollywood plein la tête. Ces années-là, la description d'une voiture, du bumper au muffler, ne s'énonçait qu'en anglais, en pasant par le shaft, les brakes, le steering et le windshield. »

Donc, somme toute, la situation du français n’est pas aussi noire qu’on veut bien le prétendre. Par contre, il est clair que certaines menaces existent réellement, notamment l’utilisation de l’écriture phonétique dans les noms de commerce pour faire plus « urbain ». On verra ainsi des noms propres sans majuscules, des « eau » remplacés par des « o » visuellement plus attrayants, etc. Cette mauvaise utilisation du français est certes plus dommageable et consternante que l’anglicisation de la langue. 

De même, on peut s’inquiéter des mauvaises habitudes acquises par l’utilisation des messages textes ou des réseaux sociaux. Communiquant rapidement, souvent de façon phonétique, les adeptes des écrans en viennent à prendre des mauvais plis dont il est difficile de se débarrasser. Mais il revient aux éducateurs de pallier ce problème en enseignant la langue de nos pères et son orthographe de façon rigoureuse plutôt que de niveler par le bas comme on a voulu le faire avec la nouvelle orthographe.

Il faut rester vigilant et continuer de défendre notre langue bec et ongle, en exigeant le français d’une part quand on est au Québec, mais aussi en la célébrant par la littérature et la musique francophone. Il faut aussi résister aux modes actuelles, autant les orthographes alternatives ou l’écriture phonétique des claviers, mais sans tomber dans une idéalisation d’un passé qui n’est souvent pas conforme à l’idée que l’on s’en fait.

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