Le meilleur ami de l’homme en Nouvelle-France

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Cet article constitue une version réduite d'un article déjà paru et intitulé « Vos chiens ont plus d'esprit que les nôtres : histoire des chiens dans la rencontre des Français et des Amérindiens », Les Cahiers des dix, no 59, 2005.

L’Amérique du Nord n’avait pour seul animal domestique que le chien dont la domestication précède l’arrivée des premiers humains en Amérique. Le chien était donc le compagnon des premiers chasseurs qui ont traversé l’isthme de la Béringie pour se répandre ensuite dans toutes les Amériques.

Aux yeux du missionnaire naturaliste Louis Nicolas il y avait, tout comme en France, « dans toutes les terres des barbares », toutes les espèces de chiens caractérisées par de grandes variations de taille et de couleur, et pouvant tenir autant de « la figure du loup que du renard ». Des auteurs contemporains, qui en ont fait l'histoire, proposent plus précisément, une quinzaine de races. Ces chiens avaient par contre toutes les caractéristiques communes suivantes : ils hurlaient plus qu’ils ne jappaient, leurs oreilles étaient courtes et droites, ils étaient pourvus d’une épaisse fourrure en deux couches de poil.

L’archéologie nous informe que la domestication ancienne du chien a conduit à la réduction de sa taille par rapport au loup; dans le nord-est de l'Amérique les chiens étaient plutôt bas sur pattes, pourvus d’un museau allongé et de courtes canines.

Toutes ces races auraient disparu probablement avec le recul des anciens modes de vie de leurs maîtres et à la suite des croisements avec les différentes races de chiens introduites par les Européens. Ne subsistent donc désormais que les races de l’Arctique dont les phénotypes sont davantage proches du loup, mais pour lesquelles les vieux Inuits, à l'Est principalement, disent souvent qu'ils ne sont plus identiques à ceux d'autrefois.

Pour la chasse

Les chiens étaient évidemment indispensables à la vie des Amérindiens et cela à plusieurs chapitres. Pour la chasse, en premier lieu : un chasseur en aura sept ou huit pour la chasse à l’orignal, particulièrement lorsque la croûte de neige supporte les chiens tandis que la proie cale, mais aussi à l'été pour forcer les cervidés à sortir du bois et à s’exposer aux chasseurs qui les abattent sur un plan d’eau; également pour repérer les caches d'ours, le mouvement des castors, pour rapporter de la sauvagine, et plus au sud-ouest, pour la chasse au bison. Par contre, les chiens d’Amérique, ne connaissant pas la compagnie des animaux domestiques européens, en firent leurs proies : oiseaux de basse-cour, mouton, etc. Ce fut la source de conflits avec les colons. À l’inverse, les porcs des Européens laissés en liberté dévastaient les jardins des Amérindiens.

Comme bêtes de somme

Les chiens servaient également de bêtes de somme pour hâler les traîneaux. Partout sur la banquise, les Inuits se déplaçaient en traîneaux. Dans les Prairies, l’on fixait un travois au dos d’un chien. En 1724, le commandant Bourgmont, à la rivière Missouri, décrit la migration de 600 hommes et femmes avec 500 enfants accompagnés de 300 chiens traînant chacun, ce qui est certainement exagéré, pour « environ trois cents livres » de peaux pour leurs tipis avec plats, chaudières et autres ustensiles. Bourgmont s’étonnait également des charges que portaient les femmes.

Dans les aires culturelles du subarctique et du nord-est de l'Amérique, le recours aux chiens de trait n'existait pas chez les Algonquiens et chez la plupart des Athapascans. Cette pratique a été introduite par les Européens, parallèlement à l'introduction de nombreuses nouvelles races canines, entre autres, selon le père Nicolas : « des dogues d’Angleterre et de Saint-malo », mais ajoute-t-il encore, « il y a parmi les Français [du Canada (de toutes les espèces de chiens que nous avons en France». À l'exemple des premiers colons canadiens qui, tout particulièrement en l’absence prolongée de chevaux, charrient leur bois, leur eau et leurs provisions en traîneaux, à l’exemple également des missionnaires tels le récollet Hennepin, des explorateurs comme Lasalle accompagnés de leurs chiens de traîneau, les Amérindiens admiratifs de cette pratique apprirent à dresser leurs chiens. En conséquence, cela libéra les femmes du port des fardeaux.

Lors des expéditions militaires

Lors des expéditions militaires d’hiver contre les villages de la frontière de la Nouvelle-Angleterre, Amérindiens et miliciens canadiens pouvaient parfois, car il était rare de trouver des bêtes assez bien dressées, atteler « deux gros chiens à une espèce de traine d’écorces » sur laquelle l’on déposait « son petit bagage ». Attelage de chien et toboggans résulteraient donc d’un échange culturel à double sens. Cela serait caractéristique des Innus, mais seulement à une époque récente, c’est-à-dire la toute fin du XIXe siècle alors que ces derniers acquéraient des Canadiens français, en même temps que le vocabulaire français des commandements, des gros chiens de traîneau (mistàtum), sans pour autant délaisser leurs petits chiens de chasse (mahìkan atum). Il n’en va pas de même, plus au nord, des Cris qui pour leur part, auraient emprunté le traîneau des Inuit qui y avaient recours depuis des temps immémoriaux.

La guerre en Amérique, plus précisément la petite guerre, se pratiquait traditionnellement sur le mode de la chasse avec ruse et courage, par escarmouches et par surprises. À cet égard, les chiens jouaient un rôle essentiel de gardiens et de sentinelles, prévenant du danger, débusquant l’ennemi. Le chien le plus célèbre dans ce rôle fut Pilote, le chien de Lambert Closse, au début de l’histoire de Montréal, dans le contexte des guerres iroquoises. Le chevalier Henry Bouquet, celui-là même qui distribua aux émissaires de Pontiac des couvertes empoisonnées par la variole, était, à titre d’officier au fort Pitts (Pittsburg) en Ohio, responsable de deux compagnies de 50 cavaliers chacune. À la manière des conquistadores espagnols, puis des chasseurs d'esclaves, il fit accompagner chacun des cavaliers d’un gros chien de chasse « pour découvrir l’ennemi caché en embuscade, le suivre à la piste : ils saisiront le Sauvage nu par ses parties charnues et donneront le temps par là à leurs maîtres de le joindre».

Comme aliment

Contrairement à l’Europe, mais comme en Asie, le chien était un aliment en Amérique. Non pas une nourriture quotidienne ou banale, mais une nourriture de survie en cas de famine, et fréquemment une nourriture rituelle. Rien n’indique qu’une race ou qu’une lignée particulière ait été asservie à des fêtes rituelles. Pas d’indications non plus de chiens spécialement engraissés à ces fins, comme c'était le cas chez les Aztèques. Chez les nations algonquiennes des Grands Lacs, comme chez les Iroquoiens, le chien était le mets le plus estimé; souvent accompagné d’autres viandes, ce mets était présent aux fêtes, aux célébrations : tenue de grands conseils, de rencontres diplomatiques ou guerrières, de rituels de mise à mort, de festins pour un malade ou pour les morts. Les Français ont adopté ces pratiques non pas entre eux, mais dans leurs rapports avec les Amérindiens : ainsi, gouverneurs et officiers suspendaient au feu, pour leurs alliés, de grandes « chaudières » de bœuf et de chien. Certains Français mangent le chien comme le capitaine Bossu chez les Illinois « plutôt par complaisance que par goût [… ayant (pris pour maxime qu’il fallait dans l’occurrence se conformer au génie des peuples avec lesquels on est obligé de vivre et affecter leurs manières pour se les concilier».

Les missionnaires jésuites, pour leur part, en ont surmonté « l’aversion comme en France » et en font du bouillon pour leurs malades, mais le père Nicolas, le plus indianisé des missionnaires, les juge « d’un goût exquis ». Cependant, cette pratique alimentaire qui devient banale pour qui s’inscrit en pays amérindien, demeure un indice de barbarie et un glissement hors de la civilisation comme le souligne cette lettre de l’intendant Denonville en 1687 écrite au ministre des colonies et dans laquelle il exprime son indignation et sa grande peur à l’égard de la proximité des Amérindiens nomades de la zone française de peuplement :
mais Monseigneur à l’égard des autres Sauvages qui sont vagabonds et errants autour des seigneuries particulières (sans être rassemblés en bourgades comme les autres [dans les missions de Sillery, Lorette, Sault de la Prairie, la Montagne de Montréal (vous ne saurez croire Monseigneur le tort que cela fait à la discipline de la colonie, car non seulement les enfants des seigneurs s’accoutument à vivre en libertinage comme eux, mais même abusent des filles et femmes sauvagesses qu’ils entretiennent avec eux, et mènent à leurs chasses dans les bois, où souvent ils souffrent la faim jusqu’à manger leurs chiens.

Lors des fêtes rituelles

Le chien pouvait également être mis à mort à des fêtes rituelles sans être consommé : pendu à une perche pour chasser la maladie, pour affronter un péril, ligoté et ficelé pour l’arrivée du printemps. Nous traiterons ultérieurement de cela, mais retenons que les missionnaires associèrent le sacrifice du chien à celui de l’agneau que, dans la tradition judéo-chrétienne, l’on peut consommer banalement, mais qui est également investi d’une formidable charge symbolique : l’offrande à Dieu dans l’Ancien Testament de l’agneau pour renouveler l’alliance et, dans le Nouveau Testament, le Christ-agneau de Dieu qui s’immole pour effacer les péchés des hommes et racheter l’humanité. Le sacrifice du chien relèverait donc d'une alliance avec le diable.

Les missionnaires projetaient une interprétation judéo-chrétienne sur les rites religieux amérindiens impliquant le chien. En réalité, il ne s’agissait pas de sacrifices d'expiation ou de rédemption parce que l’idée de péché – tant l’originel que l’individuel – ne faisait pas partie des conceptions religieuses des animistes. L'oblation du chien constituait un sacrifice propitiatoire de communication avec les forces de l'au-delà et de renouvellement d’alliance, ainsi que nous tenterons de l’expliquer plus loin.

Comme vidangeurs et coprophages

La dernière fonction du chien était celle de vidangeur et de coprophage. Les sources n’en disent rien, ou si peu et encore de manière bien allusive. Pourtant il s’agit d’une question essentielle : quelles étaient les règles d’hygiène dans les campements et surtout dans les villages? Ainsi, où allaient les excréments humains dans ces villages hurons regroupant facilement cinq cents personnes, parfois probablement plus de mille, voire près de deux mille? Le frère Sagard missionnaire en Huronie nous en livre un indice. De sa part, cela n’est pas surprenant, car les Franciscains décrivaient mieux que les missionnaires des autres ordres religieux les « petites choses » de la vie quotidienne. Il écrit qu'il a fini par trouver la chair de chien : « bonne, et de goût un peu approchant à celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire que des saletés qu’ils trouvent par les rues et par les chemins».

Nous apprenons ici que ce sont les chiens qui nettoient le village. Ajoutons ce deuxième et dernier passage, concernant l’hygiène dans les maisons longues huronnes — je n’en connais pas d’autres — qui complète le tableau :

S’ils ont des souris sans nombre, je peux dire qu’ils ont des puces à l’infini, qu’ils appellent Touhauc, et particulièrement l’été, desquelles ils sont fort tourmentés : car outre que l’urine qu’ils tombent en leurs cabanes en engendre, ils ont une quantité de chiens qui leur en fournissent à bon escient, et n’y a autre remède que la patience et les armes ordinaires.

Sagard n’écrit pas que les chiens sont coprophages, mais nous pouvons l’induire. Les chiens de l’Arctique le sont pour leurs propres excréments comme pour ceux des humains. Autrefois, les Inuit avaient des « compagnons de torche-cul » pour chasser les chiens alors qu’ils allaient à la selle. Chez les Chipewyans, nation Dénée des Territoires du Nord-Ouest, l’anthropologue Henry S. Sharp observe que dans un village presque toutes les vidanges aboutissent dans l’estomac des chiens, que les chiens abandonnés se nourrissent l’hiver de chiens morts et des fèces des « bécosses ». Il devait en être partout de même autrefois, d’autant que la pêche et la chasse avaient leurs périodes creuses durant lesquelles les chiens jeûnaient. Enfin, ne devait-on pas également déféquer dans les maisons longues? Ajoutons encore que le silence des sources constitue un témoignage : ne serait-ce pas parce que les chiens faisaient le ménage qu'elles sont silencieuses? Mais comme Sagard nous dit encore que ces mêmes chiens mettent leur museau dans le pot de nourriture, cela impliquerait, outre qu’ils mangent avec les humains et qu’ils sont mangés par les humains, qu’ils se situent également aux deux bouts de la chaîne alimentaire.

« Les chiens français ont infiniment d’esprit»

Dans son Histoire naturelle des Indes occidentales, le père Louis Nicolas rapporte un commentaire, à première vue énigmatique, de ses hôtes outaouais à propos des deux chiens européens que le missionnaire avait amenés avec lui. Le père Nicolas nous dit qu’il avait dressé ses chiens à tous les exercices qui leur sont propres : « traîner de gros fardeaux », chasser le gibier à poil et plume même dans l'eau, poursuivre « la grosse venaison », etc.. Il nous dit encore que :

ces nations les admirent n’ayant jamais vu telle chose » [et qu’ils]tinrent conseil pour savoir s’il ne serait pas expédient de leur faire des sacrifices comme à leurs divinités, ces hommes ne se lassaient point de dire que nos chiens avaient infiniment plus d’esprit que les leurs, ce sont des manitous disaient–ils, et les nôtres ne sont que des bêtes fort stupides, ils n’ont point d’esprit que pour chasser le castor, et les orignaux, les chiens de ces gens ressemblent à leurs maîtres, ils ont infiniment de génie, ils sont adroits à tout comme les gens de la nation du grand canot de bois, c’est ainsi qu’ils nommaient les Francs (…), Keghet, disent-ils enfin de nos chiens en se fermant la bouche avec la main par admiration et frappant la terre avec l’autre (…) en vérité, et de bonne foi, les chiens des Français ont bien de l’esprit.

Les Outaouais reconnaissent une habilité plus grande aux chiens européens, qui va au-delà de celle des leurs qui se limiterait à la chasse aux castors et aux orignaux. Cette supériorité des chiens européens serait analogue à celle des grands voiliers des Français par rapport aux canots des Amérindiens. Et cette supériorité des chiens européens tiendrait à une force intérieure plus grande, prise au sens d’une force spirituelle ou d'un esprit plus puissant, ce qui est cohérent avec la vision animiste des animaux. À quoi tiendraient alors les habiletés plus grandes des chiens européens? À notre avis aux trois facteurs suivants. Tout d'abord, nous l’avons déjà souligné, les Outaouais comme l’ensemble des Amérindiens du Nord-Est et du subarctique ne connaissaient pas les chiens de traîneaux.

De plus, le dressage des chiens dans la tradition européenne commandait des comportements plus diversifiés et davantage spécifiques. N’oublions pas qu’en Europe la chasse (comme d’ailleurs la pêche en eau douce) étaient des privilèges exclusifs des nobles qui y consacraient une part importante de leurs loisirs. De cette tradition sont nées, grâce à un élevage à base de sélection, des races extrêmement diversifiées, depuis les bassets pour poursuivre le gibier dans les terriers jusqu'aux grands lévriers. Les paysans avaient des chiens gardiens de troupeaux, bouviers et bergers, de même que des chiens de trait. S'y ajoutaient encore les chiens de sauveteurs, les chiens plongeurs des pêcheurs, etc. Bref, une division des fonctions canines plus élaborée en Europe. Les nobles possédaient des races de chiens différentes pour chaque gibier et ils s'attendaient à des performances spécifiques, tant de leurs meutes que de leurs chiens pris individuellement, tel le chien d'arrêt. En corollaire, comme « artisan » de la chasse, l’Amérindien réunit dans sa pratique davantage d’habilités que l’aristocrate, mais ce dernier dirige une « entreprise » de chasse plus puissante que celle de l’Amérindien. Nous suggérons ici l’analogie entre la boutique de l’artisan et la manufacture, mais revenons plutôt à l’explication de notre missionnaire-aristocrate-chasseur. Celui-ci compare la chasse du « cerf des Indes » (probablement le wapiti maintenant exterminé à l’est du continent) et celle du cerf de France. Ces deux types de chasse seraient « toute différentes ». Les Amérindiens sont les plus habiles chasseurs du monde et ils sont loin de se préoccuper des manières des veneurs des vieux pays, c’est-à-dire de ces officiers de vénerie d’un prince qui s’occupent de la chasse à courre, même si le chasseur autochtone possède d’aussi grandes meutes de chiens que les seigneurs. Le chasseur d'Amérique ne dispose pas de piqueurs qui l'accompagneraient, c’est-à-dire de valets de chiens qui poursuivent la bête à cheval. À l'Amérindien, il suffit d’un canot, d’avirons, de flèches ou d’un fusil. Sachant se passer de « tout ce grand appareil de chasse d’Europe », un seul « Sauvage », sans chiens, déploiera une extraordinaire habilité à suivre les pistes et à déjouer l'animal. Louis Nicolas nous informe que le « veneur sauvage ne met presque jamais les chiens après les bêtes fauves et quoique les chiens de ce chasseur (…) valent bien nos gros limiers, nos courants et nos allants, nos bassets d’Artois, nos lévriers, et nos mâtins, ils ne s’en servent guère l’été, il supplée à tout et l’on peut dire qu’il a tout seul, et les qualités d’un très bon veneur, et de toute une grande meute de chiens bien dressés à la vénerie ». En somme, quels que soient les tours et détours de la bête, notre chasseur la rejoint toujours, même en suivant les traces sur de la vieille neige. Il arrive même que le chasseur « se traîne comme un serpent pour les aller tuer » et, conclut-il : « il est assez rare que le chasseur ne vienne à bout de son dessein».

Selon Nicolas, c'est donc moins le développement de races canines pour diverses fonctions de la chasse qui compte que l’utilisation du chien et le partage des fonctions entre chasseurs et chiens de chasse. L’aristocrate a tout délégué à ses valets et à ses chiens. Le chasseur amérindien ne délègue rien à des valets tout en gardant l’aptitude de décoder et de suivre lui-même les pistes de l’animal sans confier toute cette fonction au chien. Le chasseur amérindien aura joué de ruse avec l’animal, il se sera confondu avec lui; l’aristocrate ne sera pas descendu de son cheval, il aura dominé la bête et la nature, de par son apparat et sa puissance. Au terme de la quête, dans la forêt de Fontainebleau, le voyer offrira à son maître le pied droit du cerf, aux grands limiers, c'est-à-dire à l'aristocratie des chiens, le cœur et la tête, respectant en cela, partout et pour tous, la hiérarchie.

Poursuivons encore notre quête d’explication du « génie » plus grand des chiens français aux yeux de nos hôtes outaouais. Nous l’avons remarqué, pour parler avec autant d’attention et d’intérêt de la chasse, le père Nicolas en avait gardé, y compris pour la fauconnerie, la passion de ses origines aristocratiques. Passion également pour les animaux qu’il nous décrit avec détail dans leur environnement américain, passion encore pour le dressage, lui qui a appris à deux jeunes ours à marcher comme des hommes, à danser, à manier la hallebarde et à mimer les exercices du mousquet. Il est donc probable qu’en plus du contexte sociétal qui rend compte de rapports différents aux chiens, le père Nicolas ait été un dresseur exceptionnel de chiens. Qui plus est, et c'est là notre troisième facteur explicatif de l'apparente supériorité des chiens des Français, à cette époque, seule l’aristocratie gardait, pour son seul plaisir, des chiens de compagnie, on dirait « pet » en anglais. Ces chiens, on les voit fréquemment aux côtés de leurs maîtres dans des tableaux de l'époque représentant des familles aristocratiques dans leurs confortables et luxueux intérieurs. Tous ces facteurs raciaux, sociétaux, individuels ont bien pu fonder le jugement des Outaouais sur « l’esprit » supérieur des chiens français. Quant au père Nicolas, les habilités, la ruse, la finesse du chasseur autochtone l'envoûtaient bien davantage que ne lui en imposait la majesté du seigneur à la chasse à courre. Cela ne fait-il pas encore l'objet d'un débat au Royaume-Uni!

Beaucoup de chiens?

Les missionnaires ont écrit que les Amérindiens se nourrissaient de chiens « comme on fait des moutons en France». Il y en avait beaucoup et, chez les Hurons, communauté dense d’au moins 20 000 habitants, à part le chien, on mangeait très peu de viande, peut-être cinq ou six fois par année, la diète reposant sur l’agriculture et en second lieu sur la pêche. Il fallait donc beaucoup de chiens pour tous ces rituels. Les chiennes en avaient deux portées par année et il semble bien qu’on ne tuait pas les chiots. Kohl le dit explicitement et les jésuites le suggèrent en écrivant que dans les maisons longues, les chiens « sont aussi chéris que les enfants». Certes, ils ne disent pas spécifiquement les chiots, mais ne pouvons-nous pas le déduire, par l’attention portée aux jeunes chiots lorsque la chienne meurt et, autour de nous, dans nos sociétés contemporaines, par cette réaction aussi spontanée qu’affectueuse des enfants à prendre soin des petits chiots quand, ce qui est devenu rare, la chienne de la maison n'a pas été stérilisée? Ensuite, jamais les sources ne parlent d'élimination des chiots. Il est donc raisonnable de penser que l’on ne réduisait pas la taille des portées, tout comme les bergers ne sacrifient pas les agneaux à la naissance. En bons éleveurs, les Amérindiens devaient les laisser grandir pour s’en nourrir ensuite. Revenant à notre citation du début où un missionnaire écrivait que vivre parmi les Amérindiens c’est « vivre autant parmi les chiens que parmi les hommes», nous pourrions ajouter que c’était la même chose que d'habiter parmi des pasteurs, c'est-à-dire « vivre autant parmi les moutons que parmi les hommes ».

Le chien pour penser la société?

L'histoire des chiens s'inscrit dans l'histoire générale des animaux tout autant que dans celle des humains parce que le chien est justement à la frontière du monde animal et de celui des humains dont il est l'indispensable compagnon depuis des millénaires. L'éthologie et la sociographie des chiens nous ont conduit à décrire les différentes races, leur utilité, leurs traits communs et leurs différences d'avec les chiens européens, ce qui nous a incités à dégager les spécificités culturelles européennes et amérindiennes du rapport au chien, mais plus fondamentalement du rapport à l'animal. Si des Amérindiens ont pu croire que les chiens européens avaient plus d'esprit que les leurs parce qu'ils étaient dressés pour des habiletés nouvelles à leurs yeux, à l'inverse les Européens ont réalisé que les Amérindiens accordaient aux chiens une puissance d'esprit percutante, inconcevable pour eux.

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Un commentaire

  1. Monica la mitraille le

    Très intéressant! Le meilleur ami de l’homme aussi a une histoire à découvrir.

    Merci de nous faire redécouvrir le Québec sous de nombreuses angles!

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