Le Québec, terroir de la force

0

En raison de notre position nordique, du climat peu favorable et du labeur incommensurable que nécessitait l’établissement de nos ancêtres en terre d’Amérique, ceux-ci ont dû travailler corps et âme afin de s'établir et d’assurer la pérennité de notre peuple sur une nouvelle terre. C’est dans ces conditions hostiles que se sont hissés dans la reconnaissance des nôtres plusieurs de nos héros, parfois même au statut de légendes et de mythes. De génération en génération, ce sont nos coureurs des bois, nos navigateurs, nos défricheurs et nos cultivateurs qui ont légué leur savoir-faire et leur bagage héréditaire à leurs fils pour que se grave dans notre identité un caractère fort et endurant. Ces lignées canadiennes-françaises ont inévitablement donné naissance à des fils extraordinaires, dont les exploits ont résonné bien plus loin que leurs patelins d’origine, voire même de l’autre côté de l’océan et autour du globe.

Il en est à se demander si, par leur impact, ces icônes de la force ne se sont pas fondues dans notre folklore pour changer à jamais l'image projetée par notre peuple. Il n'est pas rare lorsque l'on s'adresse à un étranger, que ce soit un Français ou autre, qu'il ait encore aujourd'hui une perception du Québécois comme un défricheur, un bûcheron en quête de survivance face à son vaste territoire. C'est à croire que ces héros, en plus d'ajouter une bûche au foyer du patriotisme canadien-français, ont marqué à jamais le dessein de notre peuple.

Voyons, dans un ordre non-chronologique mais plutôt logique à l'objectif de ce texte, les principaux hommes forts canadiens-français et leurs contributions à nos traditions.

Notre race canadienne-française, surtout dans nos campagnes, est demeurée une race robuste et forte, parce qu'elle est une race jeune, frugale, profondément morale et chrétienne. Dans la région saguenéenne, particulièrement, il n'est pas rare de rencontrer des hommes doués d'une force physique remarquable. Ajoutons qu’elle se maintiendra, cette vigueur de notre race, si nos gens savent mieux l’apprécier et conserver les traditions de leurs ancêtres(1).

¹C. de la Roche, Victor DeLamarre, le roi de l’haltère, 1924 à Québec, p. 4 (http://bibnum2.banq.qc.ca/bna/numtxt/347706.pdf)

Louis Cyr

Prenons comme premier exemple le plus connu et celui dont la réputation est la mieux établie, l’homme fort Cyprien-Noé Cyr, alias Louis Cyr. L’homme que le curé Antoine Labelle surnommait « le creuset de la race des hommes forts », originaire de St-Cyprien-de-Napierville, faisait déjà parler de lui dans son enfance en raison de ses exploits à l’ouvrage, tant sur un camp de bûcheron qu'à la ferme familiale. En grandissant, le gabarit de Cyr devient de plus en plus impressionnant pour son âge – bien qu'il l'était déjà à sa naissance. Au-delà de sa taille, ce sont ses exploits le font connaître, d’abord à travers le Canada, en battant l’homme fort David Michaud et lui donnant de fait le titre d’homme le plus fort au Canada, mais ensuite par ses nombreuses tournées aux États-Unis.

Lorsque les projecteurs se tournent davantage vers l'un des nôtres, il devient possible pour celui-ci de faire entendre la cause de son peuple aux oreilles attentives. Louis Cyr n'était pas dénué du réflexe de patriotisme, qu'il a su défendre non seulement par sa simple existence, mais aussi par ses nombreuses contributions aux organisations franco-américaines, comme son biographe Paul Ohl l'écrit :

Portée par ce puissant réseau et les journaux franco-américains, la tournée de Louis Cyr fut un véritable triomphe, saluée d’une place à l’autre par des ovations. On voyait en lui un héros qui, chaque jour, rappelait qu’aux mille et une occasions de perdre en identité, langue et foi s’opposait la fierté des origines.
[…]
Ce fut également lors de cette tournée que Louis Cyr commença à contribuer aux œuvres des sociétés de bienfaisance franco-américaines en leur cédant une partie des recettes de ses représentations, une habitude vraisemblablement patriotique qu’il conserva jusqu’aux dernières années de sa vie(2).

L’Amérique n’était pas suffisante pour l’enfant du terroir et, pour vraiment asseoir sa réputation, il lui fallait conquérir le monde. C’est en Angleterre, après cent-dix-sept jours de voyage, qu’il est nommé homme le plus fort du monde avant de retourner chez les siens(3). Si la renommée de Louis Cyr à ce moment était mondiale, il n’est pas difficile d’imaginer à quel point ses compatriotes l’avaient hissé au rang d’icône :

De retour au Québec, Louis Cyr n'était plus seulement le monarque de la force, mais un symbole, un porte-étendard de la race, le bras armé de la nation. On l'honora partout, on le barda de médailles, de ceintures et de titres. La Ville de Montréal lui rendit hommage, la Société Saint-Jean-Baptiste le glorifia, les associations franco-américaines le réclamèrent. Si les uns réalisèrent que Louis Cyr avait changé à jamais la représentation que l'on se faisait de la force humaine, les autres, surtout les dirigeants politiques et religieux, voyaient en Louis Cyr un levier précieux au service de leurs causes respectives(4).

Louis Cyr, de tous les hommes forts du Québec, est probablement celui dont la mémoire est la plus soulignée. On peut retrouver une statue de Cyr à Montréal, tout comme à St-Jean-de-Matha, et de nombreuses équipes sportives, tournois et même des écoles portent encore aujourd'hui son nom. Sans oublier le musée Louis Cyr à St-Jean-de-Matha, qui regorge d'informations à son sujet(5). Le gouvernement fédéral annonçait tout récemment un financement de 24 900 dollars à la commémoration du 150ième anniversaire de Louis Cyr, qui aura lieu au cours d'un événement tenu les 22 et 24 juin 2013(6). On ne peut pas non plus passer sous silence le récent film sur sa vie, mettant en scène Antoine Bertrand et qui est à l'affiche au moment d'écrire ces lignes(7).

2. Paul Ohl , LOUIS CYR, Une épopée légendaire. , Libre expression, 2004, p.171
3. Ibid.: p.258
4. Paul Ohl, De curiosité à légende d'un peuple, Le devoir,  26,27 mars 2005. (http://archives.vigile.net/05-3/societe-2.html)
5. http://museelouiscyr.com
6. http://www.pch.gc.ca/fra/1369666611474
7. http://louiscyr-lefilm.com/accueil

Victor Delamarre

Natif d'Hébertvi2b738ded2af1f2fbe0e4352465bbf8calle au Saguenay en 1888, Victor DeLamarre n'était pas un massif comme Louis Cyr mais il n'avait pourtant rien à lui envier. Il était doté d’une force tout aussi impressionnante pour sa petite charpente de 154 livres. DeLamarre, outre le fait d’avoir été habitué jeune au travail de la terre, était doté d’une colonne vertébrale large de 10 cm (celle d’un homme moyen est d’environ 4 cm)(8). C’est avec environ 125 livres de moins que DeLamarre a battu le record de Louis Cyr au dévissé (levée à un bras au-dessus de la tête) avec un poids prodigieux de 309.5 livres. C’est dans la biographie de DeLamarre que l’auteur C. de la Roche décrit bien la réputation que les gens du Saguenay avaient à cette époque :

Les gens du Saguenay ont toujours joui d’une belle réputation de force musculaire et d’endurance. Issus des colons vigoureux qui débarrassèrent de leurs forêts immenses les vallées du Saguenay et du Lac-St-Jean, nos gars font leur marque partout où ils passent. Qui ne connaît l’endurance de nos défricheurs, la vigueur de nos bûcherons, l’adresse de nos chasseurs, l’habilité de nos guides et la hardiesse de nos coureurs de bois(9)?

Mais tout comme Louis Cyr, DeLamarre comprit qu’il lui fallait paraître sur un plus grand théâtre pour défendre la race canadienne(10). Il fit d’abord le tour du Québec, mais alla ensuite faire parler de lui aux États-Unis. Suite à sa levée répertoriée plus haut, il se fera aussi remettre la ceinture du « championnat mondial de l’haltère » par le Comité du Roi de l’haltère. Bien que celui-ci n’ait pas eu la carrière internationale de Louis Cyr, il devint, comme son prédécesseur, une icône pour les Canadiens-français de l’époque :

Tout au long de sa carrière, DeLamarre jouit d’une grande admiration de la part de ses compatriotes. Il a longtemps été l’orgueil du Lac-Saint-Jean, où il vécut jusqu’en 1931. On lui offrit même, en 1922, une ceinture en or sertie de diamants en reconnaissance de ses prouesses méritoires. En 1951, des milliers de personnes envahirent le Colisée de Québec pour revoir celui que l’on appelait le Roi de la force. Victor était conscient qu’une longue tradition de vitalité musculaire avait illustrée la « race » canadienne-française et il voulait en porter le flambeau. Il était fier de son peuple(11).

La mémoire de Victor DeLamarre, bien qu'il ait battu le record au dévissé de Cyr de 36.25 livres et fait parler de lui à travers l’Amérique, n'est pas aussi préservée que celle de son prédécesseur et il tend à passer doucement dans l'oubli. Heureusement, certaines initiatives populaires, comme un site entièrement dédié à son hommage, permettent de garder ce héros sur la carte jusqu'au jour où nous saurons vraiment reconnaître la vraie valeur des nôtres(12).

8. C. de la Roche, Victor DeLamarre, le roi de l’haltère, 1924 à Québec, p.10
9. Ibid.: p.13
10. Ibid.: p.40
11. Simon Blais, Victor Delamarre et les secrets d'Hercule, Au pays des Hommes forts, La revue d'histoire du Québec.  (http://www.erudit.org/feuilletage/index.html?cd1035538.cd1043147@72)
12. http://www.victordelamarre.ca/

Jos Montferrand

montferrand_3Jos Montferrand est un cas bien particulier, car contrairement aux deux hommes forts ci-haut, celui-ci ne s'est pas fait connaître en soulevant des haltères mais plutôt des Anglais. Au 19ième siècle, celui-ci aurait combattu tellement d'Anglais pour protéger les siens qu'il a su faire parler de lui à travers l'Amérique et est devenu aujourd'hui pour nous une légende bien établie. Selon l'histoire, celui-ci aurait lutté contre plus de 150 Irlandais en Outaouais, en utilisant comme l'un d'entre eux comme massue. On raconte aussi que Montferrand pouvait bondir très haut, au point qu'il aurait laissé la marque de son talon dans bien des tavernes.

Bien entendu, les exploits de l'homme ont été exagérés pour laisser place à la légende que nous connaissons aujourd'hui. Il n'en demeure pas moins que celui-ci a dû faire ses preuves pour que l'on parle encore de lui à ce jour. Certains ont essayé par le passé certaines comparaisons boiteuses selon lesquelles Montferrand n'avait pas la force brute digne d'hommes forts de la trempe de Louis Cyr. En 1891, le journaliste Benjamin Sulte défendait avec brio cet homme fort d'une autre époque dans le journal Le Sorelois :

Un journal qui parle de mon article sur Montferrand fait la réflexion que Cyr est supérieur à mon homme. Je ne comprends rien à cette comparaison. Cyr brille en levant des poids de quatre mille livres, tandis que Montferrand a établi sa renommée en combattant lui seul contre trois, six, dix fiers-à-bras. Ce n’est plus la même chose.

Un garçon peu futé disait un jour : «Je n’ai pas l’avantage d’être instruit, mais j’ai un frère qui court fort!»
Montferrand pouvait culbuter Cyr par terre avec une simple taloche.

L’athlète qui cent fois a défendu ses compatriotes contre des bandes d’adversaires a un autre rang parmi nous que le leveur de tonnes de mélasse. À quoi cela peut-il servir de porter vingt hommes sur ses épaules ? je vous le demande.
Cyr doit avoir un frère qui court fort, et c’est ce qui le rend si glorieux. Qu’il évite de rapprocher son nom de celui de Montferrand, ce sera plus commode pour sa gloire.

Gamache levait aussi des poids lourds, mais dans l’occasion il levait les pieds et les mains. Je l’ai vu sauter d’un balcon et tomber au milieu de la foule en faisant pour arriver un tour superbe. Il avait frappé quatre hommes du même coup. Aussitôt tournoyant sur lui-même avec rapidité, il coucha une dizaine d’adversaires et fit place nette à 30 pieds de distance [un peu moins de dix mètres]. Voilà quelque chose qui pèse plus que les fardeaux de Cyr, du moins à nos yeux.

Mais Montferrand ! Montez plus haut, s’il vous plaît, lorsque vous parlez de lui. De San Francisco à Québec, de Vancouver à New-York, du Mexique à Ottawa, on a connu son nom; et ce nom n’était pas mis dans les annonces des journaux ni placardé sur les murs des villes. Son nom passait partout par lui-même, à cause de sa valeur personnelle, comme les bonnes pièces de monnaie. Le prestige dont l’homme s’était entouré dans son pays se répandait au loin et couvrait le continent entier. On n’arrive pas à une pareille renommée en levant des enclumes à bras tendus.

Montferrand personnifiait notre race alors attaquée et maltraitée chaque jour par les étrangers qui voulaient nous réduire au rang des parias de l’Inde(13).

L'empreinte de Jos Montferrand dans le folklore québécois est inestimable. Non seulement plusieurs édifices, parcs et lieux portent son nom, mais plus encore, Gilles Vigneault a écrit une chanson en son honneur et plusieurs statues lui ont été érigées, dont l'une d'elle est même en Ontario. Wilfrid Laurier le décrivait comme ayant « une bravoure indomptée, une force musculaire, une soif des dangers et une résistance aux fatigues » et comme étant « le Canadien le plus véritablement canadien qui se soit vu ».

13. Benjamin Sulte, Le Sorelois, 10 février 1891
14. http://www.thecanadianencyclopedia.com/articles/fr/jos-montferrand

Une tradition répandue qui se poursuit encore aujourd’hui

Nous venons de voir trois hommes dont la réputation est probablement la plus répandue à ce jour. Il n’en demeure pas moins que nous aurions pu – et peut-être le ferons-nous – dresser une liste beaucoup plus longue des hommes du terroir qui ont ébloui non seulement le pays, mais aussi le monde. Pour n’en nommer que quelques-uns, on peut rapidement penser aux frères Baillargeon, à Jean-Marie Prudent Landry et à Alexis le trotteur, mais il y en a d'autres.

Un peu partout on peut trouver des noms de lieux, d’édifices ou encore des statues qui servent de véritables hommages à ces héros canadiens-français. Leurs histoires, racontées à travers les générations, s’en trouvent parfois même gorgées par l’enthousiasme de notre patriotisme.

Cette tradition se perpétue aujourd’hui, avec un nombre incalculable de festivals et de compétition d’hommes forts à travers le Québec, où pratiquement chaque petit patelin organise, une fin de semaine pendant l’été, ses propres festivités et concours en lien avec le monde de la force. On peut penser ici aux concours de St-Adelphe, de Warwick, d’Amqui ou encore aux événements de plus grande envergure comme le très populaire Fortissimus, en hommage à Louis Cyr, où viennent participer des athlètes en provenance du monde entier.

F.Q.S.
Pour la préservation de notre peuple

Partager.

Donnez votre avis