Les celtes du Québec

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« Si l'avenir de l'humanité dans un monde unifié est appelé, dans son ensemble, à être heureux, alors je prédirais qu'un grand rôle est réservé aux Chinois dans l'ancien monde, et aux Canadiens français en Amérique du Nord. Mais quelque soit l'avenir du genre humain en Amérique, j'ai la conviction que les Québécois prendront une part décisive aux événements de l'histoire. » – Arnold Toynbee

Jacques_Bauge-Prevost_Le_celtismeLes «latins d'Amérique», nous n'avons pas à le regretter, ne sont pas au Québec. La pluspart de nos ancêtres viennent du littoral français de l'Atlantique, et des provinces du nord de la France(1). Mais les Québécois sont aussi des Américains, et leur mentalité est réservée à l'égard des Français. Cette réserve a plusieurs causes. L'une d'entre elles est la question du langage.

À défaut de le connaître, on a dit beaucoup de mal du français parlé au Québec. S'agit-il d'un patois informe et vulgaire, ou d'un mélange de français et d'anglo-américain. Il s'agit plutôt, comme le dit l'académicien français René Huyghe, d' « un français dru et vivant », d'une langue imagée et savoureuse, avec des relents de la paysannerie du XVIème siècle.

Les gardiens de la langue française universelle se réservent le privilège de savoir comment il convient de parler, et de condamner le langage populaire. Faudrait-il donc parler une langue qui n'est pas la nôtre, sous le prétexte que c'est du « français international »? La vérité est qu'il n'est véritablement possible de se comprendre qu'en restant en accord avec soi-même.

La langue que parlent les Québécois, a été formée par leur esprit, leur milieu, le climat qu'ils connaissent, le travail qui est le leur, sans oublier l'ambiance étatsunienne et l'attitude psychologique qui l'accompagne. Nous parlons comme nous vivons, et cette part intime de nous-même qu'on veut nous enlever, n'est en réalité que notre façon d'être à la fois semblables et différents des Français, tout comme les Provençaux, les Berrichons et les Bretons le sont eux-même entre eux. Le joual (manière ancienne de prononcer le mot « cheval », qui caractérise en partie le parler québécois) a d'ailleurs le mérite de nous préserver d'une langue artificielle et purement littéraire.

Granier de Cassagnac a rappelé que « les éléments primordiaux, essentiels, populaires, de la langue française, sont d'origine nationale. Ils appartiennent directement, clairement, aux six ou sept idiomes, branches distinctes de la langue celtique, qui se parle encore aujourd'hui en France, comme le provençal, le catalan, le languedocien, l'aquitain, le bas-breton, l'auvergnat, le wallon; et ses idiomes, qu'on appel du nom général le patois, sont incontestablement antérieurs, non seulement à l'invasion romaine, mais à la formation de la langue latine. »

D'autre part, le fait de constater qu'il existe chez nous un parler « franglais » ne prouve pas l'absence d'un idiome maternel particulier. Les termes français et anglais sont en grande partie les mêmes et il est facile de les reconnaître sous les différences de désinence ou de prononciation. Il y a d'ailleurs entre toutes les langues celtiques ou parlers blancs(2) (tous connaissent le fameux « Speak White »), une communauté de nature manifeste qui nous empêche de verser dans un ethnocentrisme aveugle.

À ce propos, on s'indignerait à l'idée de débaptiser la France sous le prétexte que son nom lui vient des Francs. C'est que toute son histoire est faite d'une interpénétration gallo-germanique. Dès 1897, Gabriel de Mortillet ne remarquait-il pas, dans sa Formation de la nation française : « la caractéristique des deux groupes est exactement la même ». Peu après, en 1904, d'Arbois de Jubainville écrivait dans Les Celtes : « Il y a probablement en Allemagne plus de sang gaulois qu'en France! »

Au Canada Français, nombreux sont les habitants qui descendent d'immigrés allemands. Vers 1812, les registres officiels mentionnaient déjà la présence de quelque 13 000 Allemands dans la province de Québec. Ils portent aujourd'hui des noms tels que Bernard, Daigle, Houde, Mayer, Morand, Auger, Adam, Payeur, Gallion, Balcer, Grothé, D'Allemagne, Laniel… Somme toute, nous sommes tous cousins…germains.

L'apport des Anglo-Saxons dans la mise en valeur du Canada fut considérable. Nous savons comment il en serait allé de la Nouvelle-France si l'Angleterre n'était survenue. On peut l'inférer du fait, par exemple, que les prêtres catholiques avaient déjà obtenus que l'usage de l'imprimerie fut interdite et l'accès de tout le pays fermé aux « hérétiques ».

Dans la même veine, les Écossais et Irlandais, s'associèrent à la force expansive des Anglo-Saxons. D'autre part, les liens entre Écossais et Irlandais et Canadiens français furent nombreux. Les Écossais furent les fondateurs et les initiateurs d'œuvres fort durables, tant du côté universitaire et religieux que dans la magistrature, la politique, l'art, le folklore, le commerce et l'industrie. Les Irlandais prodiguèrent aussi leur talent dans bien des domaines. Ces quatre société d'origine commune sont magnifiquement représentées dans l'emblème de Montréal, la métropole du Canada, par le trèfle irlandais, le chardon écossais, la rose anglo-saxonne et le lys français. Ce quaternaire de base demeure l'élément inspirateur principal de toute création à venir.

Aujourd'hui, le destin du peuple franco-américain en Amérique du Nord se joue au Québec. Les Celtes du Québec savent que leur pays peut devenir l'une des place forte de la culture occidentale. Mais ils savent aussi que cette culture est menacée et c'est pourquoi ils aspirent à l'indépendance. Non par « séparatisme », mais dans l'espoir que leur nation trouvera son épanouissement dans le cadre qui lui convient, au sein d'une véritable confédération nord-américaine, où lui sera reconnu la place à laquelle elle a droit.

 Jacques Baugé-Prévost

(1)Un bon nombre de familles françaises qui se sont établies au Canada appartenaient à la Bretagne et à la Normandie. La part des fables et des idées fausses à la mode étant exclue, le mélange des anciennes familles avec le sang indien a été relativement peu important. Encore faut t-il retrancher les Indiens blancs qui relèvent des Viking, des Bretons, des Basques, etc., qui fréquentèrent nos côtes bien avant Jacques Cartier. On notera aujourd'hui que les meilleurs représentants des indiens qui relèvent de la grande race jaune au Québec sont des métis. D'où l'ambiguïté de leur position. Plusieurs familles dites « indiennes » n'ont pratiquement plus de sang amérindien dans les veines et certaines, même, sont tout à fait blanches. Sur les indiens blanc en Amérique, voir Jacques de Mahieu, « Le Grand Voyage du Dieu-Soleil », Édition Spéciale, Paris (1971). Aussi : « Sommes-nous de métis? » Robert Prévost, Édition Princeps, Montréal.

(2)Ces deux expressions sont ici synonymes.

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