Les vieux fusils de Saint-Michel de Bellechasse

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«La résistance ne meurt jamais!» Au début du Régime anglais, cinq personnes refusent de déposer leurs fusils français et de prêter serment d’allégeance à la couronne d’Angleterre.  

Transcription par la FQS

Le curé de Saint-Michel de Bellechasse s’était entendu avec l’armée anglaise qui détruisait tout sur son passage dans les villages en bordure du fleuve Saint-Laurent : «Si vous ne brûlez pas mon église, avait-il dit, je me charge de faire prêter serment d’allégeance au roi d’Angleterre à tous mes paroissiens». Le dimanche suivant, tous, sauf cinq, apposèrent leur signature ou leur marque, s’engageant à passer, avec leur pasteur, sous la domination anglaise et à déposer leurs fusils devant l’église. Deux hommes, leur épouse et la sœur de l’une d’elles (membre des familles Cadrin et Racine), jurèrent cependant que jamais ils ne déposeraient leurs vieux fusils français et qu’ils resteraient fidèles à la France. Du haut de la chaire, le curé prononça alors leur excommunication sur-le-champ, leur ordonnant de sortir de l’église et de s’en aller s’installer hors du village. Il leur annonça aussi qu’à leur mort, ils seraient enterrés dans le petit cimetière réservé aux enfants morts sans avoir reçu le baptême.

Ils se bâtirent donc une pauvre maisonnette dans le rang le plus éloigné du village, et ce lieu prit vite le nom de « rang des Vieux fusils ». Ils y passèrent le reste de leur vie, abandonnés par tous leurs parents et amis. L’un après l’autre, ils s’éteignirent avec le siècle, n’acceptant même pas que leur corps fût amené au village pour y être enterré avec les enfants des limbes. Lorsque le dernier survivant trépassa, des paroissiens se rendirent en cachette, la nuit, chercher son corps. Puis ils déterrèrent ses parents inhumés près de la maisonnette et ils les rassemblèrent dans un petit enclos non béni à l’ombre de l’église de Saint-Michel.

Les gens évitèrent pendant longtemps de se rendre cueillir des fraises aux alentours des bâtiments abandonnés, craignant d’y rencontrer quelques revenants. Mais c’est au village de Saint-Michel que les insoumis continuent toujours, dit-on, de se manifester. On rapporte en effet que certains soirs de pleine lune, il arrive encore de voir défiler lentement autour de l’église des grands fantômes de blanc vêtus. Ils marchent lentement, courbés comme des vieillards fatigués et ils portent toujours sur leur épaule le vieux mousquet français qu’ils n’ont pas voulu déposer aux pieds du curé.


Source: Légendes des villages, Jean-Claude Dupont. 1987.

 

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Un commentaire

  1. Hubert St-Onge le

    Quelle belle histoire, ça donne vraiment envie de retrousser ses manches et de résister de plus belle au grand remplacement.

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