Limite écologique, entretien avec Falk Van Gaver

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Nous ne pouvons rester sur les marges en matière d’écologie. Cette terre, notre terre fait partie du legs que nous laisserons à nos enfants et il est de notre devoir de le préserver. Pourtant, difficile de se reconnaître dans les néo-hippies des groupes écologistes qui font de la contestation sociale une carrière à part entière. Le lundi manif écolo, le mardi pour les logements sociaux, mercredi contre un projet X, etc, et tout ça en encaissant une subvention gouvernementale pour le communautaire. À l’autre extrême, le modèle libéral nous offre une société de clinquant, de « Made in China » où l’abondance d’objets inutiles tente de combler un vide intérieur, ce qui est fait en détruisant de façon semi-consciente le monde qui nous entoure. Pour pousser la réflexion, nous avons interrogé Falk Van Gaver, qui est journaliste et essayiste, conseiller de rédaction de la revue d’écologie intégrale « Limite ». Ses derniers livres parus : « Anarchrist, une histoire de l’anarchisme chrétien » (Desclée De Brouwer, 2015), « Taybeh, dernier village chrétien de Palestine » (Editions du Rocher, 2015) et « Faut-il se libérer du libéralisme ? » (Pierre-Guillaume de Roux, 2016). Un entretien qui ne laissera personne indifférent et qui risque de susciter réflexion et controverse.


La décroissance est-elle compatible avec différents modèles politiques ?

La question n’est pas tant celle du modèle politique que celle de la vision du monde – écologie, autonomie. Le modèle politique le plus compatible avec la décroissance sera celui qui favorisera au mieux l’écologie et l’autonomie. Je penche pour ma part pour une anarchie bien comprise – et bien tempérée. Mais au fond, peu importe les noms et modèles que l’on peut donner, tant qu’ils convergent vers l’écologie et l’économie. Je pourrais donner ici une liste en -isme : anarchisme, autonomisme, fédéralisme ou confédéralisme intégral, souverainisme, indépendantisme, populisme, régionalisme, ruralisme, paganisme (pagus, pays, paganus, paysan), localisme, communalisme, municipalisme libertaire, (micro)nationalisme, indigénisme, associationnisme, mutualisme… Liste non-exhaustive, bien sûr, l’essentiel étant d’en comprendre le dynamisme convergent. Je pourrais aussi faire une liste en auto- : autonomie, autarcie, autogestion, autodéfense, auto-organisation, autoémancipation, autodétermination, autochtonie, auto(démo)cratie, c’est-à-dire autogouvernement (on pourrait parler étymologiquement d’autocratie qui devrait signifier le gouvernement de soi, pour soi et par soi, self-government, sens que l’on retrouve dans l’autarcie/autarchie ,mais le terme a pris une signification contraire à ce qu’il devrait signifier : la démocratie directe et réelle à base avant tout locale, puis (con)fédérale – l’autodémocratie, si on veut), etc. Et, bien sûr, en négatif, une liste en anti- : antimondialisme, anti-impérialisme, anti-étatisme, anticapitalisme, antilibéralisme, anticentralisme, antijacobinisme, antimodernisme, antitotalitarisme, antiprogressisme, anti-industrialisme, etc.

Qui furent les théoriciens et penseurs de la décroissance ?

Entre les précurseurs, les penseurs, les théoriciens, les anciens, les contemporains, la liste est longue et je ne vais pas faire ici un cours d’histoire de la décroissance. Je vous invite à vous former sur la question comme je l’ai fait, en lisant les livres d’éditeurs comme « Ecosociété », « Le Passager Clandestin », « Le Pas de Côté », « L’Echappée », ou des publications comme « L’Ecologiste », « La Décroissance », « La Revue du MAUSS », « Pièces et Main-d’œuvre », « Notes et morceaux choisis », « Les Amis de Ludd », etc. L’essentiel, c’est de commencer tout de suite cette nécessaire « décolonisation de l’imaginaire » (de l’emprise mentale économique et étatique) prônée par Serge Latouche – et cela peut passer par bien des chemins de traverse et des auteurs que l’on ne classerait pas forcément dans la décroissance – et pourtant ! J’invite par exemple les catholiques à relire Bloy, Péguy, Weil, Claudel, Bernanos, et à plonger dans toute la tradition chrétienne cosmique et écologique mise en avant par mon ami le péguyste Jean Bastaire récemment disparu.

Jack London et son « Iron Heel » sont-ils considérés comme des précurseurs de la décroissance ?

Témoin et visionnaire en tout cas d’une résistance ouvrière à l’industrialisation du monde – et d’un certain socialisme antiautoritaire et antiétatique, d’un véritable socialisme de la société, le premier socialisme de la première moitié du 19e siècle, le socialisme de Proudhon et Leroux, de Bakounine et Kropotkine, des populistes russes, d’ailleurs encore majoritaire dans la 1ère Internationale et dans le premier syndicalisme, qui se perpétuera dans le syndicalisme révolutionnaire de la première CGT, chez les conseillistes et spartakistes allemands, chez la CNT et la FAI espagnoles, et courra comme une tradition insurgeante minoritaire malgré le monopole croissant de la social-démocratie marxiste et du marxisme-léninisme sur le socialisme – avant la dissolution dans le socialisme libéral d’Etat. Je pense à Orwell et au POUM, à Simone Weil, à l’insurrection de Budapest en 1956… Mais aussi, avant, à la pleine figure de Péguy, qui fut tout d’un bloc et jusqu’au bout socialiste, anarchiste, révolutionnaire, patriote, républicain, antimoderne et chrétien – une belle synthèse disparue de l’homme complet et que nous devrions tenter de faire renaître dans chacune de nos existences.

D’un autre côté, qu’espèrent les défenseurs de la croissance perpétuelle ?

Les dernières crises économiques sont-elles liées à la théorie de la croissance ? Et que dire de la déferlante migratoire ?
Le problème de la croissance, c’est justement celui de la sécularisation de l’espérance. La croissance est elle-même la crise. Espérer croître infiniment dans un monde fini, voilà la crise. Pour moi, il faut abandonner toute espérance et suivre l’injonction de Nietzsche : « Frères, soyez fidèles à la Terre ! » Quant aux crises migratoires, elles ne sont qu’une des dimensions de l’idéologie de la croissance humaine sous toutes ses formes – dont la croissance démographique. Une réponse locale ou nationale croissantiste ou nataliste n’est qu’une participation à cette crise qui a pris les dimensions du monde – et en menace la viabilité humaine. Pour ma part, je préfère faire partie avec Nietzsche des Fils de la Terre contre les Amis des Idées – ou des chiffres ! Frères, soyez fidèle à la terre, soyez fidèles à la Terre !

D’un point de vue catholique et nationaliste, le devoir des familles est de se multiplier d’une part, devoir également au niveau de la nation où, pour conserver son poids démographique, le peuple hôte doit augmenter son taux de fécondité. La décroissance semble pourtant commander le contraire. Que diriez-vous sur ce dilemme moral ?

Ce n’est absolument pas un dilemme moral pour moi, car je ne pars pas d’un point de vue catholique ni nationaliste. Comme toute religion et toute doctrine, le catholicisme et le nationalisme ne m’intéressent qu’en tant qu’ils favorisent l’écologie et l’autonomie. En 1793, je suis pour le catholicisme vendéen contre le nationalisme jacobin, de même que je suis pour les nationalismes corses, basques, bretons, occitans, contre le nationalisme français… Ou pour le nationalisme québécois contre le nationalisme canadien. Je suis plutôt opposé aux macro-nationalismes négateurs des identités nationales, régionales, locales, je suis plutôt pour les petites nations et les micro-nationalismes, pour autant que leur comportement ne soit pas celui, à une plus petite échelle, des macro-nationalismes uniformisateurs, épurateurs, négateurs et destructeurs des identités régionales, locales et autres. Si c’est pour reproduire le jacobinisme français – « Interdit de cracher par terre et de parler breton » dans les cours de récréation de l’école publique, laïque et obligatoire – non merci ! Je suis multinationaliste et multi-identitaire, contre tout mononationalisme !

Je suis patriote comme l’écrivain américain Edward Abbey (et je suis également anarchiste, écologiste radical et néo-luddite de la même manière que lui), le fameux auteur du Gang de la clef à molette dans lequel il décrit ainsi un des personnages : « Véritable patriote autochtone, Smith ne faisait serment d'allégeance qu'à la terre qu'il connaissait, pas à cette enflure farcie de propriétés privées et d'industries, terre d'exil d'Européens déplacés et d'Africains inopportunément transplantés, connue collectivement comme les Etats-Unis. »

Je ne suis pas nataliste par principe – et l’interprétation nataliste et familialiste du christianisme majoritaire contredit frontalement les Evangiles, c’est-à-dire les gestes et parole du Christ Jésus . L’Evangile n’est pas nataliste, il est plutôt anataliste si ce n’est antinataliste – je vous invite à le relire attentivement . Dans le contexte actuel de surpopulation, je suis même antinataliste – je préfère une France de vingt millions d’habitants plutôt que de soixante ou quatre-vingt. Je suis pour une limitation volontaire des naissances, une autolimitation – mot d’ordre de Soljenitsyne – que je pourrais ajouter à ma liste en auto- plus haut. Je suis marié et père de trois très jeunes enfants, mais entendre parler de « devoir des familles de se multiplier », de « conserver son poids démographique » et d’ « augmenter son taux de fécondité » me hérisse et me dégoûte complètement : ce genre de discours économiciste et quantitativiste, où le fait de fonder une famille devient un impératif numérique national, signale clairement des adversaires ou des ennemis pour moi – ceux qui ont une vision moderne, administrative, étatique, économique, bureaucratique, comptable du monde, de l’existence, de la naissance, de la vie, les sectateurs du règne de la quantité (Guénon), du totem du rat (André Suarès)… Pour des raisons similaires qui me font aujourd’hui antinataliste (opposant au natalisme, pas à la natalité en soi, bien entendu – mais la natalité est avant tout une condition, un événement et un avènement – cf. Hannah Arendt – pas une statistique – pouah !), je suis anti-immigrationniste : opposant à l’immigrationnisme, pas à toute migration en soi, bien sûr – mon rêve d’enfance étant d’ailleurs de fuir la France surpeuplée – humains, trop d’humains – pour venir vivre au Québec aux grands espaces dépeuplés – m’y inviterez-vous ?…

Le « devoir d’enfant », c’est comme le « droit à l’enfant », ça réduit chaque enfant à un objet, un moyen, un instrument, ou un simple chiffre, un pourcentage, un taux, une statistique…

Peut-on, et si oui ,comment, désintoxiquer une société accroc à la surconsommation et ce, dès le plus jeune âge ?

Il convient avant tout de se désintoxiquer d’une telle société.

Comment ? Si je crois en la convergence des radicalités, malheureusement trop souvent caricaturée en (con)fusion des extrêmes (rouges-bruns, nationalistes-révolutionnaires, nationaux-bolchéviks, nationaux-républicains, nationaux-laïques, néo-jacobins, etc., mais on pourrait parler aussi des islamo-communistes, islamo-nationalistes, islamo-révolutionnaires, tous mêlés dans les méandres conspirationnistes, complotistes). Au-delà de ces amalgames superficiels, il convient donc de se former et de s’ouvrir à d’authentiques radicalités (radix, racine) et de s’en enrichir et de les enrichir les unes par les autres : l’écologie radicale et profonde, les traditions anarchistes et socialistes antiautoritaires, les courants indigénistes et identitaires, la décroissance, le survivalisme, etc.

L’écologie n’est-elle pas devenue un simple outil de marketing ?

Le green washing de l’économie verte, de la croissance verte, du capitalisme vert, du développement durable, ne feront qu’accroître la nécessité et la légitimité de l’écologie radicale, de l’écologie profonde, ou, selon mes propres termes, de l’écologie intégrale. Le capitalisme recycle tout à son propre usage – que ce soit l’écologie, la religion ou la nation entre autres – en le vidant de toute substance et consistance propre. C’est pour cela que je m’inquiète quand j’entends parler de natalité et de nation, c’est-à-dire, étymologiquement, de naissance, en termes statistiques, i.e. économiques.

Dans la vie de tous les jours, comment peut-on agir localement dans une optique guidée par ces principes ? 

Vous avez au Québec une tradition et une édition vivantes de la simplicité volontaire (Ecosociété ; beaucoup de choses intéressantes chez Lux également) : même si a priori, contrairement à moi, vous n’êtes pas du même bord que ces gens-là, même s’ils peuvent vous rejeter parce que vous sentez le souffre, je vous invite à vous ouvrir et vous former par vous-mêmes à cette tradition écologique et décroissante : pratiquez, dès maintenant, par l’écologie et l’autonomie, la convergence des radicalités – et soyez fidèle à votre terre !

 


1. Cf. « Hors de la famille point de salut ? » : http://osp.frejustoulon.fr/hors-de-la-f … -de-salut/
2. Cf. « Croissez et multipliez ? » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.p … multipliez
3. Cf. « Retour sur l’écologie intégrale » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.p … C3%A9grale ; Cf. « L’envol du faucon » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.p … -du-faucon 
4. http://revuelimite.fr/

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