L’influence de Voltaire au Canada – Marcel Trudel

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S'il y eût un facteur important dans le développement de la société canadienne-française, un événement qui scella notre destin en tant que peuple, ce fut la signature du traité de Paris en 1763. Privés de contact avec la France et gérés par la puissance anglaise, nous avons vu notre évolution sociale et idéologique prendre une toute autre direction que ce que l’on pût observer chez la mère-patrie. Tenant compte du rôle du clergé dans l’histoire de notre survivance nationale et tenant aussi compte du mouvement antimonarchiste et anticlérical qui s’éleva dans la vieille France à la même époque, cette séparation nous fut salutaire d’une certaine façon dans le contexte nord-américain. Si, dans l’esprit voltairien qui régnait en Europe, nous avions chassé le clergé, principal administrateur et défenseur de nos plus importantes institutions, ce sont les principales barrières au protestantisme et à l’anglicisation que nous aurions abattues.

Beaucoup connaissent ces faits et sont bien heureux de leur attribuer le rôle-clé dans la survivance canadienne-française; quoi qu’il en soit, les idées anticléricales et révolutionnaires qui se propageaient en Europe à cette époque ont bien tenté une infiltration au Canada, infiltration plus ou moins réussie mais qui influença grandement les débuts de notre littérature ainsi que l’évolution de nos courants idéologiques.

C’est la thèse soutenue par le professeur titulaire d’histoire du Canada à la Faculté des lettres de l’Université Laval et docteur ès lettres, Marcel Trudel, dans les deux volumes de L’influence de Voltaire au Canada, parus en 1945. Élu membre de l’Académie canadienne-française en octobre 1951, Trudel n’est cependant pas le même genre d’historien que Groulx ou Rumilly. Le parti-pris presque clérical de sa thèse laissa place, au fil des années et de ses écrits, à une vision beaucoup plus voltairienne du monde et de l'histoire, vision gardée secrète au moment de publier l’ouvrage auquel nous nous attaquons. Trudel, plus tard dans son existence, devint un solide défenseur de la laïcité. D'ailleurs, ses funérailles furent laïques.

Présentons rapidement notre personnage principal. François-Marie Arouet, dit Voltaire, fut l’un des personnages les plus marquants de la littérature française. Oeuvrant tant dans la poésie, le théâtre et l’histoire que dans la philosophie, Voltaire répandit dans toute l’Europe, volant d’une cour royale à l’autre, des idées nouvelles. Précurseur de la Révolution française, il s’efforca de propager dans la France du 18ème siècle les idées anticatholiques, humanistes et libérales, qui seront l'héritage des mouvements laïcisants d’aujourd’hui.

Voyons maintenant les principales intrusions que l’idéologie voltairienne entreprit au Canada et quelles furent ses armes contre le clergé à une époque où celui-ci nous fut tant nécessaire. Nous nous attarderons ici à résumer le premier volume qui couvre la période de 1760 à 1850, car ce fut l’époque d’après-conquête puis, plus tard, des troubles de 1837, révolte armée qui inspire aujourd’hui la plupart des mouvements nationalistes.

C’est le baron de La Hontan, que l’auteur décrit comme un encyclopédiste précurseur de Voltaire, qui semble avoir amené en premier les idées révolutionnaires sur notre côté de l’Atlantique au 17ième siècle. Mauvaise époque pour s’en prendre aux Jésuites et au clergé en général, qui régissaient les moindres détails de la vie de nos ancêtres, profondément chrétiens. La Hontan n’eût pratiquement aucune influence; au contraire, il fut plutôt mal vu par ses contemporains canadiens. Il écrivit d’ailleurs « Il n’y a que les livres de dévotion qui vont ici tête levée… Que j’étais dernièrement dans une grande colère contre mon fat de curé! Lorsqu’il était chez mon hôte en mon absence, il entra hardiment dans ma chambre et ayant trouvé sur ma table un Pétrone, il lui casse bras et jambe, il en déchire tous les feuillets prétendus scandaleux. » La propagande de ce visiteur, qui est resté une dizaine d’années en Nouvelle-France, a fait plus de dégâts dans son lieu d'origine. Par ses récits historiques trop souvent erronés, il est le père de beaucoup de mythes sur la colonisation qui sont encore très répandus aujourd’hui.

Puis ce furent les débuts du règne de Louis XV, de la France voltairienne et de l’intendance Bigot. Ce dernier, ainsi que Montcalm et les officiers Lévis, Bourlamasque et Bougainville, transportèrent l’ambiance et la manière de penser de la France du 18ième siècle, l'Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique. Bien que Montcalm en fût aussi un peu imprégné, Bougainville, pour sa part, était directement issu des cercles de philosophes de France, ce qu’il ne révélera qu’en 1771 dans son Voyage autour du monde.

Il se trouvait, avant la conquête, autant de livres que d’habitants en Nouvelle-France, c'est-à-dire environ 60 000. Les principaux classiques de Rousseau, Voltaire et Montesquieu ne s’y sont pas fait attendre. Mgr de Pontbriand écrivit à ce sujet : « Ces vices, autrefois si rares dans la colonie : la licence dans les discours, la hardiesse à lire les livres les plus dangereux et à écouter le langage de l’impiété et de l’irréligion, le libertinage ne marchent-ils pas tête levée parmi nous? » Tous des livres que les nobles laisseront derrière eux lorsqu’ils déserteront pendant la conquête. L’Angleterre interdit par la suite les importations de France, ce qui n'empêcha pas, étonnamment, une invasion de cette même littérature.

Le commerce avec la France étant rompu, nous aurions pu croire à la fin de cette influence à la suite de la conquête. Mais le "diable d'homme", particulièrement, était aussi populaire en Angleterre et aux États-Unis et il suffisait de traduire, parfois intégralement, le contenu de ses livres pour continuer d’en répandre la lecture et bientôt, que ce soit par des livres français importés par des Anglais ou par des traductions, toutes nos bibliothèques, alors primitives, s’en trouvèrent inondées.

Ensuite vint la naissance de notre propre littérature qui consistait en fait en plusieurs journaux, papiers et revues concentrés dans les trois principales villes: Québec, Montréal et Trois-Rivières. Ces papiers, un peu plus accessibles que les livres de bibliothèque mais circulants majoritairement dans les milieux intellectuels, étaient constitués d’extraits de Voltaire, de citations de ce dernier, de textes plagiés sur lui ou diffusant simplement ses idées, souvent sans mentionner la provenance, publiés anonymement et pratiquement sans contestation.

À Québec, il y eût La Gazette de Québec publiée pour la première fois en 1764 par William Brown, qui céda la publication à Samuel Neilson en 1789. Ensuite, il y eût Le Courrier de Québec, puis Le Magasin de Québec, un autre papier de Neilson qui vit le jour en 1792. Le Canadien, ouvert en 1810, est fermé et rouvert à plusieurs reprises. À Trois-Rivières, l’influence de Voltaire se fit beaucoup moins sentir, les groupes intellectuels étant plus rares. Mais Ludger Duvernay vint de Montréal pour y distribuer sa propagande voltairienne. Il y ouvrit La Gazette de Trois-Rivières en 1817, remplacée par Le Constitutionnel en 1823, puis par L’Argus en 1826. Duvernay, dans le style de son maître, y publie ce qui fut considéré à l’époque comme de l’hérésie. À Montréal, Mesplet publiait La Gazette du Commerce et littéraire, où là aussi Voltaire est au premier plan. Cependant on y laisse plus de place au débat entre voltairiens et anti voltairiens. Mesplet est incarcéré plus tard et rouvre un nouveau journal à sa sortie, orienté cette fois-ci vers la franc-maçonnerie. De 1763 à 1825, on peut donc parler d’une véritable inondation de voltairianisme dans notre petite littérature en développement.

En 1830, le visage du Québec avait changé considérablement. La population des villes fut plus importante, l’industrialisation prit place et les institutions s’organisèrent d’avantage. Le commerce des livres aussi subit un développement. Profitant de beaucoup plus de librairies, donnant ainsi plus d’accès aux différents courants littéraires, l'influence de Voltaire s’y trouva diluée. L’importation de livres de France devint facile. Même New-York abrita deux librairies françaises. Les frères Crémazie en opérèrent une à Montréal, le Français Vattemare, oublié de l'histoire, fut grassement financé pour nous approvisionner en littérature, bien avant la visite de La Capricieuse. Des journaux voltairiens subsistèrent toujours malgré tout, soit Le Canadien, désormais dirigé par Étienne Parent, et La Minerve de Duvernay. Cependant l’époque où l’on publiait mot pour mot du Voltaire fut révolue, quoi que son idéologie fut toujours décelée. Les publications qui lui étaient favorables s’en prenaient sournoisement au clergé, à la méthode de leur maître, même avant les mésententes occasionnées par les événements de 1837.

Celui qui resta le plus voltairien dans ses discours fut probablement Papineau, soulevant sans cesse les même hargnes contre les mêmes cibles que l'auteur de Candide, c'est-à-dire le fameux fanatisme dont il accuse le Chrétien et l’intolérance de ceux-ci. Aux alentours de 37, on assista à une autre petite montée des journaux voltairiens, soit L’Écho du pays, inspiré, comme Voltaire, par les philosophies orientales, et Le Populaire, étonnamment anti-Papineau. À ce dernier s'opposa Le Fantasque, qui prit la défense du tribun des Patriotes. Le Libéral, pour sa part, puisa son inspiration chez Voltaire pour faire la guerre au clergé. Un dernier, L’Aurore des Canadas fut modérément voltairien, mais l’influence s’y fit tout de même sentir. Même les collèges de cette époque jouèrent le théâtre du célèbre littérateur. Toute cette propagande autour des révolutionnaires joua probablement un rôle important dans leur manière de penser.

En plus des Patriotes, ce furent nos premiers hommes de lettres, philosophes et historiens, qui subirent l’influence de celui qui faisait peu de cas de nos quelques arpents de neige. Bibaud, un pionnier de la poésie et plus tard historien improvisé, bien qu’il n’écrivit point comme notre sujet, en garda une grande influence dans sa manière de penser. Dans sa revue l’Encyclopédie canadienne, dont la publication débuta en 1842, la place de Voltaire diminua grandement mais les idées ne changèrent point. Ensuite il y eût Garneau qu’on considéra à tort comme notre historien national. Dans son Histoire du Canada, l’influence anticléricale de Voltaire fut tellement présente qu’elle fut condamnée. Il y dénonçait l’attitude des Jésuites, les missionnaires, Mgr Laval et le « mauvais » traitement des Amérindiens. Il alla jusqu’à plagier Voltaire comme on le fit autrefois. Ce ne fut qu’après deux corrections que la troisième édition fut finalement acceptée du clergé.

Ce que nous pouvons observer de cette époque, c’est qu’il fut un temps où les milieux intellectuels du Canada furent complètement submergés de voltairianisme. Plus on eût accès aux différents courants littéraires, plus la présence des ouvrages de Voltaire s’amoindrit. Quoi qu’il en soit, Voltaire fut bel et bien assimilé dans l’esprit des gens de l’époque, implantant en plus de l’humanisme quelques idées générales qu’on observe encore aujourd’hui: le clergé abuse des simples d’esprit, les évêques sont des despotes, les Jésuites sont les oppresseurs du peuple, le mysticisme est une rêverie, l’homme est un insecte remuant qui se croit à l’image de Dieu, etc. Si ce mouvement changea de manière radicale le visage de la France, le Québec n’en fut pas épargné et la mentalité canadienne-française, comme la philosophie universelle, en fut certainement imprégnée.

Marcel Trudel nous donne donc une vision différente de l’histoire en considérant un aspect négligé par la plupart de nos historiens les plus nationalistes et les plus respectables. Plusieurs d’entre eux ont bien souligné les idées néfastes de certains de nos personnages, sans toutefois chercher à comprendre l’origine de leurs hérésies. Nous avons traité ici de plusieurs de nos héros nationaux, les idées qu’ils ont pu entretenir ne changeant en rien le fait que nombre d’entre eux ont accomplit de grandes choses. Cependant notre admiration ne doit pas être aveugle; il sera ainsi plus facile de comprendre les mauvaises décisions que peuvent avoir eu ces hommes. L’influence de Voltaire au Canada demeure donc un outil très utile à la compréhension de plusieurs faits intriguants de notre histoire.

 

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