Réal Bates: Naissance d’une population

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NAISSANCE D'UNE POPULATION. LES FRANÇAIS ÉTABLIS AU CANADA AU XVIIe SIECLE 

c287e485cb6874ba2aa8fea078b63026Centrée sur l'observation suivie, c'est-à-dire sur la biographie démographique, l'analyse des populations anciennes se heurte inévitablement au problème des migrations : une fraction souvent importante des événements échappe au démographe historien en raison de l'étroitesse du territoire observé. Il en résulte une sélection qui a maintes fois soulevé la critique. C'est en partie pour contourner cet obstacle qu'a été entreprise la reconstitution de la population canadienne. Depuis une vingtaine d'année, le Programme de recherche en démographie historique du Département de démographie de l'Université de Montréal s'est attelé à la reconstitution, individu par individu et famille par famille, de l'ensemble de la population établie sur tout le territoire du Québec ancien. Dépouillement systématique des registres paroissiaux, transcription sur ordinateur, reconstitution des familles ont conduit à l'élaboration d'un registre informatisé de la population canadienne des XVIIe et XVIIIe siècles. L'exhaustivité de cette reconstitution, la perspective longitudinale que permet le registre et les puissants moyens qu'offre l'informatique pour l'analyse des données ont conduit à cette étude sur les véritables fondateurs du Canada français, ces Français et ces Françaises établis en famille dans la vallée du Saint- Laurent avant 1680. Qui sont ces Français qui prennent ainsi possession d'un pays neuf ? Quel a été leur comportement en terme de nuptialité, de fécondité et de mortalité ? Dans quelle mesure se distinguent-ils de leurs contemporains ou même de leurs descendants canadiens ? Jusqu'à quel point constituent- ils le résultat d'une sélection qui les a poussés à franchir l'Atlantique ? Autant de questions auxquelles cette œuvre collective tente de répondre.

De l'ancienne à la Nouvelle-France : des migrations restreintes 

Un premier chapitre situe le contexte de l'immigration française au Canada au XVIIe siècle. La France n'est pas reconnue pour avoir fourni, sous l'Ancien Régime, un grand nombre d'émigrants à ses colonies d'Outre-Atlantique.

Certes des mesures ont été prises pour l'envoi d'engagés et de filles à marier, et pour aider à l'établissement des militaires. Mais à une époque où les autorités françaises craignaient la dépopulation de la métropole et dans le contexte d'une colonie dont la seule activité économique rentable (la traite des fourrures) exigeait peu de main-d'œuvre, ces mesures n'ont eu qu'un effet réduit. On peut fixer à près de 15 000 le nombre d'émigrants français qui ont fait voile en direction du Canada au XVIIe siècle, ce qui représente en moyenne 160 individus par année à compter de la fondation de Québec en 1608. Un tel mouvement n'aurait donc impliqué que huit personnes par million de Français vivant à cette époque. Même en décuplant les départs, les effets de l'émigration sur le pays alors le plus peuplé d'Europe seraient demeurés imperceptibles et le destin de l'Amérique du Nord en aurait probablement été changé, comme l'a fort justement écrit Alfred Sauvy (1). Environ les deux tiers de ces immigrants n'ont fait qu'un séjour temporaire dans la colonie avant de retourner définitivement en France ou de mourir au Canada à l'état de célibataire. Si la dureté du milieu de colonisation a joué, le déséquilibre du marché matrimonial, dû à une émigration où le sexe masculin dominait largement en nombre, est certainement responsable, au XVIIe siècle, de la majeure partie de ces retours. Les autochtones de la vallée laurentienne ne contribuèrent guère au surplus à la solution de ce problème en raison de la place marginale que leur laissait un système économique de type européen. Cette faible émigration n'en fut pas moins le point de départ d'une population française encore bien vivante en Amérique. Pour bien cerner le mouvement fondateur, nous avons choisi d'étudier les 1 955 hommes et 1 455 femmes qui, arrivés avant 1680 se sont également installés en famille (2) dans la vallée du Saint-Laurent avant cette date. L'effectif observé ici n'est donc pas fait de couples ou de mariages, comme dans les travaux classiques de démographie historique, mais bien d'individus que l'on suit depuis leur arrivée dans la colonie jusqu'à leur décès ou leur retour en France. La critique des données (qui fait l'objet du deuxième chapitre) révèle que des sources utilisées, essentiellement les registres paroissiaux et les trois recensements nominatifs du XVIIe siècle, résulte une grande exactitude des dossiers démographiques. La justesse de l'analyse est ainsi grandement favorisée.

Profil des pionniers à leur arrivée 

Le troisième chapitre dresse le profil des pionniers à leur arrivée. Le défrichement l'exigeait, l'effectif pionnier est formé de jeunes célibataires majoritairement du sexe masculin. Près des trois quarts d'entre eux ont entre 15 et 30 ans. Les enfants et les vieillards sont rares: les dures conditions de vie, le besoin de main-d'œuvre robuste et la volonté des engageurs et des dirigeants de la colonie de rentabiliser le passage des immigrants sont autant de raisons qui ont contribué à favoriser l'immigration de jeunes adultes. Ces pionniers sont essentiellement d'origine française. Quelques-uns ne sont pas nés en France, mais ils se sont généralement embarqués dans ce pays au moment d'émigrer. Pour les deux tiers, les Français proviennent des régions situées au nord de la Loire. C'est cependant la région de l'Ouest (Poitou-Charentes) qui fournit le plus de pionniers, suivie de la Normandie (Perche inclus) et de la région parisienne. Si la majorité des hommes sont des ruraux, les femmes, par contre, sont à plus de 50% d'origine citadine : c'est que les filles du roi, envoyées pour servir d'épouses aux colons, arrivent principalement de Paris. A l'époque de l'administration des Cent- Associés (1627-1663), et notamment au tout début de la colonisation, le recrutement favorise les familles. Malgré des avantages certains (retours en France moins fréquents), cette pratique s'estompe toutefois rapidement, car il devient évident, dès 1647, que l'envoi de familles est trop coûteux. Ainsi, plus des trois quarts des pionniers ont migré seuls. Les autres ont débarqué à Québec au sein de groupes familiaux composés de deux conjoints avec ou sans enfants ou encore d'un père ou d'une mère accompagné d'au moins un enfant. Ces unités familiales pouvaient comprendre à l'occasion jusqu'à trois générations et plusieurs lits.

Les conséquences d'un marché matrimonial déséquilibré 

Les travaux sur les anciennes populations européennes ont établi que le mariage y dépendait des possibilités plus ou moins limitées d'établissement, dans les sociétés agraires en particulier. Ce schéma ne s'applique évidemment pas à la jeune colonie canadienne d'une part, le territoire est vaste et les terres abondantes ; d'autre part, les femmes manquent. Il y a donc inversion de la proposition traditionnelle : l'établissement y est fonction des possibilités de mariage. Tant sous les Cent-Associés que pendant l'administration royale (1663-1674), l'État pousse au mariage en dépit de l'insuffisance du recrutement féminin. Les tensions résultant de cette contradiction sont telles qu'elles conditionnent tous les paramètres de la nuptialité qui sont analysés au quatrième chapitre. De l'analyse du marché matrimonial avant 1680 se dégagent les principaux éléments tissant la toile de fond de l'ensemble de la nuptialité des pionniers et des pionnières : — fort déséquilibre des effectifs selon le sexe, tendant à s'atténuer, sans disparaître, à la fin de la période ; mariage systématique des immigrantes (dans 97 % des cas) avec un autre immigrant, les hommes nés au Canada n'étant pas encore en âge de se marier ; rôle auxiliaire des premières Canadiennes se mariant dès leur puberté en raison du manque de femmes immigrantes ; remariage rapide et fréquent des veuves. Dans une population d'immigrants, l'âge au mariage doit être interprété avec précaution, car il dépend étroitement de l'âge à l'émigration. Ainsi, nombreuses sont les pionnières qui se marient dès la puberté, plusieurs étant arrivées enfants dans la colonie. Leur âge moyen au mariage est de 20,9 ans, âge inférieur à celui de leurs consœurs de la métropole. Par contre, les pionniers se marient un peu plus tardivement que leurs compatriotes français, en moyenne à 28,8 ans. L'âge à l'émigration, la durée de l'engagement, civil ou militaire, de même qu'un certain délai lié à la rareté des femmes expliquent cette situation. L'écart d'âge entre époux fluctue beaucoup selon le pays de naissance des conjoints, pouvant aller en moyenne jusqu'à 14 ans quand un pionnier épouse une célibataire née au Canada. Un tel écart d'âge explique aisément que la fréquence du veuvage ait varié considérablement d'un sexe à l'autre : les pionnières enterrent leur mari deux fois sur trois.

Une fécondité de transition 

L'étude de la fécondité d'une population d'immigrants soulève une question intéressante : dans un contexte historique où la limitation volontaire des naissances ne se pratique pas (tel est le cas aussi bien en France qu'au Canada au XVIIe siècle), l'établissement dans un nouveau territoire peut-il modifier la capacité procréatrice des couples migrants ? On sait que les Canadiennes des XVIIe et XVIIIe siècles ont eu une fécondité plus élevée que les Européennes. Qu'en a-t-il été pour les premières Françaises établies dans la colonie, tel est l'objet du cinquième chapitre. Le principal résultat de cette analyse de fécondité réside dans l'affirmation du caractère intermédiaire de la fécondité des pionnières plus fécondes que les femmes du Nord-Ouest français dont plusieurs étaient pourtant originaires, mais moins fécondes que les épouses canadiennes des pionniers, ces immigrantes ont connu une fécondité de transition, à l'image de leur double appartenance à l'ancienne et à la Nouvelle-France. L'analyse démontre que les pionnières ont profité d'une réduction des intervalles entre naissances, car l'environnement canadien favorisait un accroissement de la fécondabilité et une diminution de la mortalité intra-utérine. Par contre, leur stérilité définitive est apparue plus précoce que celle observée aussi bien au Canada que dans les populations européennes des XVIIe et XVIIIe siècles. Cette dernière constatation semble attribuable aux conditions d'existence antérieures à l'immigration, dont la médiocrité aurait marqué la capacité reproductrice des femmes.

Les véritables fondateurs du Canada français

Mais au-delà de leur fécondité propre, l'analyse qui fait l'objet du chapitre VI, permet d'affirmer que ces hommes et ces femmes forment bien la souche principale de l'ensemble des Canadiens français d'aujourd'hui. La dimension généalogique du registre de population permet en effet de suivre la descendance des pionniers au fil des générations et leur contribution au patrimoine génétique des Québécois. Malgré le fait que 10 % d'entre eux n'ont laissé aucun descendant, nous constatons qu'à partir d'un couple initial il y a, en moyenne, multiplication par cinq de la descendance à chaque génération. Si bien que les premiers arrivés, même s'ils n'ont pas été plus féconds que leurs successeurs, se voient accorder une prééminence certaine dans l'établissement d'une forte descendance. Ce mécanisme assure également aux pionniers une primauté sur les immigrants arrivés après eux. Après 1680, de nouveaux immigrants ont sans cesse ajouté de nouvelles lignées. Mais celles-ci s'intégraient à une population déjà constituée par la descendance des pionniers. Ainsi, en 1730, même s'ils ne représentaient que 55 % des immigrants fondateurs arrivés avant cette date, la contribution génétique des pionniers à l'ensemble de la population atteignait près de 80 %. Et l'on peut estimer que 1 500 hommes et 1 100 femmes sont aujourd'hui à l'origine des deux tiers des gènes des Canadiens français.

Mortalité : les avantages de la migration et du nouveau milieu

La mortalité de ces migrants, que présente le septième chapitre, se révèle inférieure aussi bien à la mortalité en France à la même époque, qu'à celle des premières générations de Canadiens. Divers facteurs semblent expliquer cette situation. D'abord le fait que nous sommes probablement en présence d'un groupe triplement sélectionné : à l'embarquement, pendant la traversée, souvent mortelle, et enfin au Canada même où ceux qui se sont le moins bien adaptés ont dû retourner en France ou mourir sans former de famille. Mais des facteurs propres à la colonie ont favorisé la longévité de ses premiers habitants : la salubrité du milieu et la faible densité de la population ont limité la propagation des épidémies, tout au moins durant le premier demi-siècle de peuplement.

L'intérieur individuel et familial des pionniers

Afin d'appréhender le destin démographique global des pionniers, les analyses du huitième chapitre sont axées autour du concept d'itinéraire individuel (« life course »). Il s'agit ici de relier de façon synthétique les divers événements vécus par la population étudiée. Sont prises en compte toutes les unions successives d'un même individu, de même que sa charge familiale cumulative. Ainsi la vie familiale peut-elle être analysée dans ses deux facettes, matrimoniale et parentale, et chacune d'elles étudiée en fonction de l'intensité et du calendrier des phénomènes démographiques en cause. Ainsi a-t-on calculé l'âge moyen des individus au premier mariage, au veuvage, au remariage, à la naissance d'un premier et d'un dernier enfant, au premier et au dernier départ d'un enfant, au décès, etc. mais également la proportion de ceux qui ont vécu ces événements. Les différences selon le sexe dans le vécu canadien se démarquent ici : plus longue durée de vie au Canada des pionnières, plus grande fraction de leur vie passée en état de veuvage, plus grande proportion de survivantes au départ du dernier enfant.

Conclusion 

Quand la documentation s'y prête, le registre de population se révèle l'instrument par excellence du démographe, surtout si l'observation s'étend à l'ensemble d'une population. L'analyse démographique des Français établis en famille au Canada avant 1680 a pu être menée aussi bien à l'échelle des individus qu'à l'échelle des couples et au fil des générations. L'intérêt d'une telle étude ne réside cependant pas uniquement dans la perspective longitudinale permise par l'outil utilisé mais également dans le fait qu'elle s'intéresse aux comportements démographiques d'un groupe de migrants. Aucune autre population pionnière ne peut être étudiée avec une telle minutie, du moins pour une époque aussi reculée, que ce soit en Nouvelle-Angleterre, au Brésil ou en Amérique espagnole. Il est donc important pour le démographe historien de constater aussi bien combien la migration peut modifier les comportements du pays d'origine qu'en assurer la continuité dans un monde nouveau.

L'ouvrage comprend en appendice la liste alphabétique des 3 380 pionniers classés par sexe suivant la descendance totale au 31 décembre 1729.

Réal Bates
Programme de recherche en démographie historique, Université de Montréal

Livre disponible ici

*Paris, Montréal, INED, PUF, Presses de l'Université de Montréal, 1987, (Travaux et Documents, Cahier n° 1 18), par H. Charbonneau, A. Guillemette, J. Légaré, B. Desjardins, Y. Landry et F. Nault, avec la collaboration de R. Bates et M. Boleda, 232 p.

1) Alfred Sauvy La population, Paris, PUF, 1944, p. 5, (Coll. « Que sais-je ? ») 

2)C'est-à-dire arrivés soit mariés, soit veufs avec enfant, soit célibataires mais mariés au Canada avant cette date. Les célibataires arrivés avant 1680, mais n'ayant convolé qu'après cette date ne font pas partie de la population des pionniers étudiée. 

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