Sous nos yeux – Thierry Meyssan

0

Pour en savoir plus, nous vous suggérons l'entrevue réalisée par notre magazine Le Harfang dans son numéro d'octobre 2017 

Commenter l’actualité internationale dans le confort de son logement est un sport relativement commun auquel s’adonnent nombre de journalistes et internautes, toujours soucieux de mettre leur grain de sel dans des situations cependant complexes dans lesquelles départager le vrai du faux est un véritable défi. Thierry Meyssan n’est pas de cette race : depuis six ans, il vit en Syrie et c’est de ce poste d’observation privilégié qu’il explique et commente les différents évènements qui ont débuté en Tunisie avec l’amorce des printemps arabes pour se terminer avec la guerre en Syrie et le déluge de migrants inondant l’Occident.

La situation est en effet complexe : plusieurs camps entrent en ligne de compte avec leurs intérêts particuliers et leurs objectifs bien à eux. Les médias n’aident évidemment pas à comprendre, les fausses nouvelles promues sciemment ou par auto-intoxication des journalistes brouillent les cartes, tout comme c’était le cas en Ukraine. On accuse les dissidents de produire des "fake news", mais c’est là une diversion. La pensée critique a disparu des grands médias, surtout depuis la signature d’un accord entre les divers groupes internationaux d’information acceptant de relayer les nouvelles des uns et des autres sans vérification aucune.

Les joueurs au Maghreb et au Proche-Orient sont nombreux. Évidemment, les gouvernements locaux ont leurs propres intérêts à cœur, mais il y a la Chine qui souhaite rétablir une nouvelle route de la soie, la Russie qui espère établir un monde multipolaire, la Turquie toujours entre l’arbre et l’écorce – une position de plus en plus intenable -, la France qui joua dans cette région un rôle majeur et qui souhaite y garder une certaine importance, les États-Unis qui protègent Israël et leur vision d’un monde unipolaire dirigé de Washington ou Wall Street et des acteurs locaux comme les Frères Musulmans dont la présence en Occident se fait de plus en plus sentir.

C’est sous l’angle de ces trois derniers, la France, les USA et les Frères Musulmans que Meyssan a décidé d’aborder les printemps arabes et le conflit syrien. En fait, la genèse de cette histoire n’est même pas le printemps arabe, maintenant loin dans nos mémoires, mais bien l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak qui furent les préludes du coup d’état de Tunisie auquel s’enchaîna celui d’Égypte puis les offensives contre la Lybie et la Syrie, les autres pays ciblés ne revêtant pas la même importance géopolitique pour les différents acteurs.

Moins de dix ans après l’invasion de l’Irak, le gouvernement américain décide de renverser le gouvernement de certains états laïques comme la Tunisie, l’Égypte et la Lybie, ces pays échappant au giron atlantiste. Ayant peaufiné ses tactiques depuis la fin de la Guerre froide, Washington n’opère pas un coup d’état classique, mais lance contre ces régimes, comme lors des révolutions colorées d'Ukraine et d'Iran, des mouvements contestataires encadrés par des ONGs, avec des manifestations relayées en continu par les médias de masse sidérés qui ne réalisent pas que derrière ce mouvement soi-disant spontané se cachent les Frères Musulmans fidèles alliés de l’Oncle Sam.

Ce groupe, fondé dans les années 50 par les services secrets anglo-saxons qui souhaitaient utiliser les djihadistes comme sous-contractants dans leurs guerres, pourra ainsi prendre le pouvoir dans ces pays magrébins anciennement ouverts et tolérants où désormais la charia règne en maître. Aucune incompatibilité entre le dollar et le croissant. D’ailleurs, dans la nébuleuse djihadiste près des Frères Musulmans, on retrouve Al-Quaida, groupe certes honni des médias, mais qui fut une création de l’OTAN dans les années 90 suite au conflit de Yougoslavie dans lequel de nombreux Musulmans combattirent et vécurent leur première expérience de feu.

C’est donc via les Frères Musulmans que les Américains réussirent à renverser ces gouvernements, certes peu démocratiques – mais la démocratie est-elle le seul critère de référence et doit-elle être imposée à l’ensemble du globe? – mais relativement ouverts et dirigeants des nations prospères pour instaurer des régimes islamistes où les infidèles sont terrorisés comme les Coptes d'Égypte peuvent le confirmer.

Après les discours sur les droits de l’homme visant à mystifier le public occidental, le Maghreb sombra dans une répression christianophobe, homophobe, et misogyne. Les mensonges ne suffirent plus à occulter la réalité.

Après de tels succès, la même recette (celle imaginée par Gene Sharp, le concepteur des révolutions colorées) fut appliquée à la Syrie. Seulement, manque de bol, les manifestations initiales n’eurent pas l’effet escompté. Il fallut refaire et refaire des manifs avant qu’elles ne dégénèrent en 2011, des anciens djihadistes syriens ayant combattu en Irak se joignant au bal. Les choses ne se passent pas comme en Afrique du Nord et la France, avec l'aide d'autres pays, lancent une guerre de quatrième génération (Voir Harfang avril-mai) combinant commandos, médias et proxys pour renverser le régime d’Assad devenu le mal incarné. Des mercenaires du Maghreb et du Moyen-Orient prirent donc d’assaut le gouvernement aux côtés des djihadistes de l’État islamique et de paras français, le tout soutenu par les Américains au nom d’un comité de libération fantoche.

Assad ayant été reporté au pouvoir par cette démocratie qui n’est légitime que lorsque le résultat satisfait une certaine élite, il fallut recourir aux mensonges, parfois fort grossiers pour tenter de décrédibiliser le gouvernement Assad. Mais, deux nouveaux bâtons dans les roues : l’intervention russe en 2015, puis l’élection de Trump déclarant la guerre au ‘’Deep State’’… la victoire prévue s’avère de moins en moins certaine.

Et tout ça pour quoi ? pourquoi 120 000 de Libyens ont péri ? Pourquoi 300 000 Syriens (et tout autant de djihadistes) sont-ils morts ? Pourquoi avoir détruit les deux tiers de ce pays autrefois prospère et calme ? Les uns pour l’idéologie, les autres pour une guerre d’influence. Pendant que les grands jouent dans leurs salons privés, les petits versent leur sang inutilement.

Fédération des Québécois de souche
Pour la reconquête de notre peuple

 


Thierry Meyssan, Sous nos yeux, Éditions Demi-Lune, Coll. Résistances, 2017, 280 p.

Partager.

Donnez votre avis