Putin vs Putin, Alexandre Douguine (2014)

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putinvsputinAucun chef d’État ne fascine autant que Vladimir Poutine. Dans un monde gouverné par des Stephen Harper, François Hollande et David Cameron, tous adeptes d’une langue aseptisée et de discours monocordes, l’athlétique et mystérieux président de la Russie détone. Énigmatique, fort et solide, ancien expert de judo et ancien membre des services secrets, nombreux sont ceux en Occident qui se demande qui est réellement Vladimir Poutine. 

Ce n’est pas tant pour répondre à cette question ni pour décrire son règne qu’Alexandre Douguine écrivit Putin vs Putin, mais bien pour donner une critique eurasiste de Poutine et de son règne. 

Cet homme né à Saint-Pétersbourg accéda à la présidence par intérim de la Russie en 1999, en plein dans l’ère Eltsine, une ère marquée par la corruption mais également par la libéralisation et l’ouverture du pays vers l’ouest. A Moscou, les oligarques libéraux qui s’étaient enrichis aux dépens du peuple russe après la chute de l’Union soviétique régnaient en maîtres. Eltsine était leur pantin et voyant sa chute imminente, ses derniers décidèrent d’appuyer Vladimir Poutine, croyant que son patriotisme n’était qu’une image de marque et qu’ils pourraient le manipuler comme ils avaient manipulé son prédécesseur. 

L’intervention musclée de Poutine en Tchétchénie, la première année de son mandat, permit à celui-ci de se tailler une image de patriote viril et réussit à gagner une légitimité populaire, ce que son prédécesseur n’avait jamais pu réaliser. Les oligarques qui l’avaient poussé au pouvoir, comme Boris Berezosvky, Roman Abramovich et Alexander Mamut, réalisèrent vite que Poutine n’était pas Eltsine, et la relation entre les oligarques et le président tourna au vinaigre.

Bien que Poutine n’ait jamais dénoncé les oligarques dans l’ensemble et que les libéraux, malgré un manque de popularité flagrant, aient encore beaucoup de pouvoir à Moscou, Poutine en mis plusieurs au pas, en les dépossédant de ce qu’ils avaient spolié, en les emprisonnant ou en forçant plusieurs à l’exil. 

Le premier mandat de Poutine permit de nombreuses réalisations cadrant avec l’optique patriotique et eurasiste, des mesures appuyées par la volonté populaire. Il reprit le contrôle de médias détenus pas les oligarques, organisa une réforme du modèle fédératif, implanta la structure des districts fédéraux, etc. Par contre, entre les périodes électorales, Poutine se montra très libéral et même ouvert à l’Occident.

En 2003, Poutine commença à défendre la souveraineté de la Russie, refusant de se joindre à l’intervention américaine en Irak, se ralliant plutôt à la position de Paris et de Berlin. Cette souveraineté assumée, d’abord implicite, devint tout à fait explicite lors du discours de Munich en 2007 où Poutine exigea la fin d’un monde unipolaire, proposant un modèle multipolaire, ce qui est dans la logique eurasiste. 

C’est dans cette optique que le président russe développa une géopolitique active et indépendante, créant de nombreux partenariats avec d’autres pays eurasiens (Eurasian Economic Commununity, Common Free Market Zone, Shangai Cooperation Organisation, Collective Security Treaty Organisation) mais, Douguine le déplore, principalement sur une base économique et non sur une base civilisationnelle ou de destin historique commun. 

Avec son style marquant une rupture brutale avec les années Eltsine, Poutine vint à incarner la Russie elle-même et son destin un peu à la manière de Louis XIV. Il parvint à éliminer l’opposition antinationale, dont celle des grands oligarques, des gauchistes, mais aussi, il faut le mentionner, les nationalistes ethniques. La création de ce vide autour de lui combla les attentes du peuple russe, peuple très peu politique et n’ayant jamais réellement connu la démocratie. Poutine, tout en étant élu, devint ce que la Russie souhaitait, soit un leader autoritaire.

En 2008, après deux mandats consécutifs, Poutine dut quitter la présidence et laissa la place à Dimitri Medvedev, un libéral pro-occidental. Malgré ce que plusieurs craignirent, la présidence de ce dernier n’affecta pas l’image de Poutine en Russie et n’effaça pas son héritage. Le retour temporaire aux années Eltsine, avec ce que l’administration d’Obama appela un « reset » des relations diplomatiques avec la Russie, ne freina en rien le retour de Poutine pour un troisième mandat en 2012, troisième mandat sur lequel Alexandre Douguine s’interroge.

En débutant ce nouvel exercice du pouvoir, Poutine doit d’abord faire face à un constat d’échec. Au niveau économique, ses quelques mesures disparates, sans plan établi, ont permis à l’économie de croître, mais la Russie n’a toujours pas d’économie véritable et de nombreux secteurs, dont les technologies de pointe, sont encore non-développés. La corruption et l’immigration sont deux problèmes croissants et même au niveau géopolitique, malgré ses réalisations, Poutine n’a pas réussi à enrayer l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est et des gouvernements atlantistes ont été imposés dans des pays limitrophes, comme la Géorgie et plus récemment l’Ukraine. 

D’après Douguine, Poutine n’est en aucun cas conforme à la propagande médiatique occidentale qui le définit comme un nationaliste pur et dur. C’est plutôt l’homme des demi-mesures; mi-libéral, mi-eurasiste, il a fait de nombreux pas dans la bonne direction, mais refuse de mener ses projets à terme. En fait, bien que de nature conservatrice, Poutine est avant tout un réaliste, dans le sens machiavélien du terme et dans l’esprit de Carl Schmidt. Il n’a pas réussi à trouver une idéologie, il réagit instinctivement aux événements et circonstances. 

Malgré tout, pour Alexandre Douguine, Poutine reste le meilleur dirigeant possible, surtout si on le compare aux médiocres politiciens occidentaux. 

Ce livre est surtout une analyse politique d’une perspective eurasiste et n’est pas une biographie comme telle. C’est par contre une excellente introduction à la politique russe, les nombreuses notes de bas de page permettant de connaître les principaux protagonistes de la scène politique russe, ainsi que les influences actuelles qui animent la Russie.

Douguine, Alexandre.(2014) Putin vs Putin. Arktos. 316 p.

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