Quand l’histoire fait naufrage

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L'histoire oubliée du fleuve Saint-Laurent

Nous l’avons répété et le répéterons encore : l’importance que nous accordons aujourd’hui à l’histoire de la nation québécoise, en tant que société en dérive, laisse gravement à désirer. Si bien que sur le fleuve, en croisière touristique autant qu’en traversier, le songe que de nombreux vestiges de la navigation française jonchent encore les profondeurs du Saint-Laurent ne nous effleure même pas l’esprit.

Il y eut pourtant, de la découverte à la conquête britannique, plusieurs dizaines de naufrages dont certains jouèrent un rôle important dans l’histoire de la colonie. Outre les canons et les boulets rouillés, qui ont parfois la chance de cracher quelques décharges avant de finir ensevelis sous le lit du fleuve, des trésors venus de France reposent bel et bien dans les eaux de notre Saint-Laurent. Les documents historiques nous donnent pourtant un bon indice de l’emplacement de la plupart de ces épaves. La toponymie de certaines baies, pointes et battures résulte directement des naufrages qui y ont eu lieu.


Les trésors du fleuve

Parmi toutes les épaves que l’on pourrait retrouver par d’intensives recherches au fond du fleuve, celles des navires provenant de France sont celles qui contiennent inévitablement le plus d’objets de valeur. Si certains de ces bateaux contenaient des armes ou de l’alcool, d’autres transportaient les futurs habitants de la Nouvelle-France. Les passagers étant en grande majorité des colons et des dignitaires qui venaient s’établir, ils transportaient donc avec eux leurs effets personnels : vêtements, bijoux et argent.

C’est le cas, entre autres, du « Sainte-Anne » que le sieur Duplessis empruntait à la fin d’octobre 1651 afin de rejoindre Trois-Rivières, où il devait ensuite entrer en fonction en tant que gouverneur. Le sieur survivait au naufrage, mais perdait la vie dans le conflit iroquois en 1652. Le 11 novembre 1651, le « Sainte-Anne » frappait une roche aux alentours du Cap-à-l’Arbre et coulait en profondeur, ne laissant pas le temps aux secours de récupérer les effets de Duplessis. Un personnage d’une telle importance venu s’établir transportait certainement de l’argent et des objets de valeur qui reposent aujourd’hui dans les vases du fleuve.

Un autre cas de trésor intéressant est celui du « Cerf », naufragé aux alentours de l’Ile Verte en 1749. Ce dernier s’était éventré sur un rocher avec, à son bord, une impressionnante cargaison d’alcool de tout genre destinée à la colonie, en plus de plusieurs objets fabriqués en France. Bien que les documents démontrent que plusieurs récupérations de la marchandise eurent lieu sur un espace de deux ans, le navire étant échoué en eau peu profonde, il demeure très possible que de nombreux flacons se soient retrouvés au fond du cours d’eau. Il est probable que le Saint-Laurent garde dans son cellier naturel le meilleur Bordeaux des années 1740.


Les naufrages de guerre

Les manœuvres stratégiques ou spontanées de navigation en temps de bataille navale ont mené eux aussi à leurs lots de naufrages. Possédant rarement une cargaison de valeur monétaire, leur valeur historique demeure par contre indéniable. Que ce soit lors de batailles, d’ancrages nocturnes en zones risquées ou lors de simples déplacements de troupes, de nombreux navires des deux camps finissaient échoués ou renversés aux alentour de 1759.

Parmi les événements les plus spectaculaires se trouve le naufrage de la flotte de l’amiral anglais Howenden Walker. Celui-ci débarquait à Boston le 25 juin 1711 pour ensuite repartir vers la Nouvelle-France avec une flotte d’invasion composée de 9385 militaires le 30 juillet de la même année. Avec un prisonnier français comme guide, le capitaine Paradis, ils amorçaient l’invasion de la colonie par un raid sur la baie de Gaspé, avant de continuer leur avancée vers Québec avec les nouveaux prisonniers. Dans la nuit du 22 août, alors qu’ils ne savaient plus s’ils longeaient la côte nord ou la côte sud en raison d’un brouillard intense qui les enveloppait, une tempête de grande envergure s’abattit sur la flotte. Huit des plus gros navires se fracassèrent sur les récifs dans les environs de l’Ile-aux-œufs. Le sieur de Lavaltrie, présent dans les environs dans les jours suivants l’incident, une fois accosté au rivage, ne dénombra pas loin de 1500 cadavres anglais flottants sur les berges du lieu aujourd’hui appelé la Pointe-aux-Anglais.

Cet événement qui, en 1711, sauva la jeune colonie d’une invasion qui lui aurait probablement été fatale fut longtemps considéré par les historiens et les religieux comme une intervention divine.

Un autre fait remarquable avant tout par la scène qu’il laisse imaginer avait lieu lors du siège de Québec en 1759. Une bonne partie de la flotte anglaise était ancrée près de l’Ile d’Orléans, hors de portée des canons français, mais incapable d’effectuer leurs débarquements en attente de support terrestre. L’armée de Montcalm, qui manquait pour sa part d’armement pour la défense de la côte de Beauport, trouva comme seule solution d’envoyer une flotte de brûlots en direction des navires anglais. Les huit brûlots, qui consistaient en des navires vidés de leur armement pour être remplis d’explosifs, étaient lancés le 28 juin sur la flotte ennemie. L’opération se solda par un échec, les navires ayant été allumés trop tôt, les Anglais eurent le temps de réagir et de remorquer la flotte de brûlots qui fut mise hors d’état de nuire.

Ce que Knox décrivait comme « le plus grand feu d’artifice que l’on puisse imaginer » ne fut pas la dernière tentative d’enflammer la flotte anglaise. La seule réussite de ces expéditions fut de faire légèrement s’éloigner les navires anglais. Les brûlots vidés de tout contenu important avant l’opération, rien ne reste de leurs épaves calcinées sinon les souvenirs de l’acte guerrier auquel ils prirent part.

Et bien d'autres…

Ce ne sont là que quelques-uns des nombreux naufrages qui eurent lieu, de la découverte à la conquête – sans compter ceux qui se produisirent du lendemain de la prise de Québec jusqu’à nos jours. Certains sont d’une importance historique, d’autres semblent plutôt insignifiants. Mais une chose est claire : ils ont tous marqué le développement de la Nouvelle-France d’une manière ou d’une autre. Par exemple, dans l’élaboration des voies navigables qui permirent à d’autres navires d’éviter les pièges sur lesquels les premiers s’étaient brisés.

Peut-être qu’un jour, le patrimoine historique sous-marin sera mis en valeur. Le peuple québécois aurait grand intérêt à être au fait de l’histoire du fleuve qui lui a donné la vie. Tellement d’aspects de notre histoire nationale sont négligés que c’est notre identité qui risquera bientôt le naufrage.

Source : JEAN LAFRANCE. Les épaves du Saint-Laurent, Les éditions de l’homme, 1972.

Pour la préservation de notre peuple,
F.Q.S.

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