Québec: le SPVM devient une police de la pensée

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Carl Bergeron, 28 mars 2008

Ça y est, le SPVM vient de créer un nouveau monstre technocratique : la Stratégie d'action sur le développement des compétences interculturelles, un plan d'action pour censément lutter contre les préjugés, c'est-à-dire, doit-on comprendre, pour réformer le Service de haut en bas selon les besoins du nouveau régime égalito-pluraliste.

Se réclamant – comme toutes les monstruosités de notre époque – de la plus haute vertu compassionnelle, cette Stratégie vise à éliminer toute forme de discrimination dans la « prestation de service » du SPVM. On remarquera qu'un « comité-expert », à l'instar de la Commission Bouchard-Taylor, a été créé pour « inspirer » la réflexion générale du document, et qu'il est composé essentiellement d'idéologues techno-progressistes – parmi lesquels Rachad Antonius, co-auteur d'une étude pour la Commission Bouchard-Taylor sur le « racisme latent des Québécois de souche », et Jean-Claude Icart, de L'Observatoire international sur le racisme et les discriminations.

Ce qui frappe d'abord à la lecture de la Stratégie, c'est qu'elle n'aurait jamais pu être écrite par un policier ou par un homme du terrain. Il s'agit d'un document universitaire, pourri de la première à la dernière page, mis au point par les mains expertes du sophisme déconstructionniste, et destiné à transformer le SPVM en un service de police idéologique. Quel policier, dites-moi, aurait pu écrire des lignes aussi folles, aussi déconnectées de tout sens des réalités : « Les compétences associées à la gestion de la diversité doivent être intégrées aux profils de compétences des gestionnaires, alors que celles associées à la tolérance, au respect et à la capacité de faire face aux changements et aux différences, doivent être intégrées aux profils de compétences de tous les employés. » (Stratégie, p. 29) Compétences? Gestion de la diversité? Tolérance? Faire face aux changements et aux différences? Sommes-nous dans le programme d'Éthique et culture religieuse de Georges Leroux? Dans la politique de lutte contre le racisme du Gouvernement du Québec? Dans un atelier de l'INM? Ou est-ce un extrait du rapport de la Commission Bouchard-Taylor, retrouvé par hasard sur la banquette d'un taxi de Montréal? Non, rien de tout cela : nous sommes au coeur d'un document du SPVM, qui n'a rien à voir avec le SPVM réel, non plus qu'avec la mission réelle d'un service de police normal en régime démocratique.

Le nouveau plan d'action dit s'inspirer de la politique à la lutte au « profilage racial et illicite », adoptée par le SPVM en 2003. Selon ce qu'on peut comprendre de tout ce charabia, le SPVM pose qu'il y aurait de facto un problème de « profilage racial » en son propre sein, et que ce racisme systémique serait cause de tensions culturelles préjudiciables pour le tissu social. La Stratégie se présente donc comme une tentative d'expurger le Service de tout biais raciste ou discriminatoire, à tous les niveaux de l'organisation (de la gestion quotidienne à l'embauche de nouveau personnel), et comme un programme de reconfiguration radicale des moyens et des fins des tâches policières.

On cherchera en vain, dans ce document de la police, une quelconque allusion au crime, aux préoccupations réelles des citoyens ordinaires, à la montée de la violence délinquante et à l'incivisme ambiant. La réalité des contribuables, ainsi que la réalité tout court, n'intéresse tout simplement pas le SPVM, qui ne se reconnaît plus qu'une passion : la guerre pour le pluralisme culturel tous azimuts.

Comme dans toutes les factions techno-progressistes, la répression, l'inquisition idéologique et le chantage se cachent derrière une volonté d'éducation, qui n'est en vérité rien d'autre qu'une volonté de rééducation. Pour preuve, l'un des plus troublants passages du document, où le SPVM affirme qu'il y aurait encore « beaucoup de travail à faire » (sentence type du régime) sur la question de l'instinct policier lors des « programmes de formation« . La formation du personnel sur les « enjeux du profilage racial et illicite » serait indissociable d'une déconstruction de l'instinct policier (communément appelé le « flair »). Le policier rééduqué doit ainsi comprendre que son propre instinct, son savoir faire de policier de la rue, acquis par l'expérience au cours des ans, ne tient plus devant les exigences épistémologiques du pluralisme culturel. « Le flair est une arme à double tranchant, qui se base sur la subjectivité et non sur l'objectivité du policier, tranchent les idéologues de la Stratégie. D'ailleurs, la Cour supérieure de l'Ontario, dans le jugement Ferdinand, précise qu'il est inacceptable de se baser sur un certain sens de l'instinct pour s'adonner à des enquêtes intrusives. » (p. 17) Le flair serait contraire aux droits de l'homme…

Non content de se retourner contre ses propres policiers, et d'humilier tout ce qui faisait jusque-là la grandeur de ce métier (l'instinct, le risque et le sacrifice), le SPVM renchérit en disant vouloir éliminer, dans le présent (chez son personnel) et dans le futur (lors du processus d'embauche) tous ceux qui ne correspondraient pas à l'idéal-type du policier techno-progressiste de ses rêves. Bref, le SPVM ne veut plus de vrais policiers, mais des agents sociocommunautaires, des préposés à la gestion de la différence et des médiateurs de la paix civique. Des G. O. en somme. Mais des G. O. pas très portés sur l'humour, entièrement absorbés par les nécessités de la suspicion et de la délation. Je vous rappelle que tout ceci ne concerne que le SPVM, et que la délation et la suspicion dont il est question se déploient à l'interne. Les agents sont donc invités à dénoncer chez leurs pairs ce que les technocrates du SPVM appellent des « comportements inattendus« .

Point d'orgue de cet effarant plan d'action : la mise en place à cet effet d'un « mécanisme d'alerte« , nommé le Comité d'identification des comportements inattendus, ainsi qu'un « dispositif de collecte d'informations permanentes et d'analyses« , pour déceler les comportements inattendus « en matière de profilage racial et illicite » chez le personnel du SPVM. Il y aurait donc, selon le SPVM (mais surtout selon les idéologues qui en ont pris le contrôle), un personnel à risque, que l'on imagine blanc, mâle, catholique et quinquagénaire, insuffisamment sensible à la diversité culturelle et à ses promesses sacrées de rédemption sociale. Méthodique, le nouveau plan d'action souligne la nécessité d'isoler les récalcitrants et de les forcer à s'aligner sur la nouvelle doctrine. Car « les comportements inattendus en matière de profilage racial et illicite » ne sont ici qu'un raccourci pour désigner tout comportement « discriminatoire », dissident ou tout simplement diviseur, c'est-à-dire humain. Cela n'a rien à voir avec une politique de justice, ou avec une fictive lutte à l'intolérance. Absolument rien à voir. Nous sommes au contraire devant une manoeuvre très grave de rééducation et de contrôle social. Tout le reste n'est que prétexte fumeux.

Selon le « plan d'action », le « Comité d'identification des comportements inattendus », une appellation folle digne d'un régime totalitaire, devrait en principe pouvoir compter sur la collaboration – naturelle ou forcée – de « l'ensemble des gestionnaires« . « Ainsi, est-il écrit doctement, chaque gestionnaire du SPVM devra avoir la responsabilité d'assurer le suivi et l'encadrement des employés adoptant une attitude ou des comportements inattendus.« (p. 31) Imaginez, nos idéologues ont même prévu plusieurs étapes au mécanisme d'alerte, question de s'assurer de l'orthodoxie techno-progressiste de chacun des agents : il y a le « réseau de veille » et la « surveillance des indicateurs » à une extrémité du protocole, tandis qu'à l'autre extrémité il y a le « comité de suivi et de réponse« , qui garantit un « délai suffisant d'activation des plans d'intervention« . N'est-ce pas merveilleux?

Il y a une dizaine d'années, il était encore de coutume de se moquer, en famille ou entre amis, des incongruités de la bureaucratie gouvernementale. Ce n'est plus le cas. Et s'il n'est plus évoqué pour être moqué, c'est parce qu'il n'inspire plus le rire, mais la terreur.

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