Raoul Roy: Le dernier des socialistes

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RaoulRoyAujourd’hui, socialisme rime avec libéralisation des mœurs et « droits de l’homme », mais il n’en fut pas toujours ainsi. Les grands socialistes, tels Proudhon, Sorel et London, ne se reconnaîtraient pas dans l’incarnation moderne de la gauche. Il en va de même pour Raoul Roy, militant nationaliste – ou « pour la décolonisation » selon ses propres termes.

Né sur une ferme de la Beauce en 1914, Raoul Roy s’intéresse rapidement au nationalisme et au socialisme. Ne pouvant poursuivre des études, il entre chez les Dominicains à 17 ans, mais quitte un an plus tard et devient un travailleur agricole l’été, et un bûcheron l’hiver. Son réveil identitaire se fera en 1935 lors d’un court séjour à Montréal. À l’époque, cette ville n’était pas encore le pénible salmigondis multiculturel d’aujourd’hui, mais son « visage anglais » frappa Roy qui ne s’y reconnaissait pas.

Il se mit alors à s’intéresser au nationalisme, notamment en lisant l’Action nationale, en entretenant une correspondance avec Lionel Groulx, mais également en se tournant vers les modèles corporatistes européens comme l’Italie mussolinienne et le Portugal de Salazar. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Roy émigrera vers la métropole où il travaillera dans l’industrie lourde et se joindra au Parti ouvrier-progressiste, un parti communiste.

Évidemment, si le socialisme a changé, le communisme également. Il contribuera au journal Combat en écrivant des articles s’opposant à l’immigration, considérant l’importation de «cheap labour» étranger comme étant une forme moderne d’esclavagisme nuisant aux droits des travailleurs canadiens-français. Malgré son appartenance à ce parti, il rejette l’aspect internationaliste du communisme. En parallèle, il travaillera au Syndicat des marins canadiens, traduisant le journal Searchlight en français.

En 1947, les nationalistes du Parti ouvrier-progressiste (POP) se feront montrer la porte. L’internationalisme est maintenant partie prenante du POP et les nationalistes n’y ont plus leur place. S’en suivra une période calme politiquement parlant pour Raoul Roy, qui se consacrera au commerce durant une dizaine d’années, délaissant son implication politique.

Intéressé par le renouveau indépendantiste poussé par l’Alliance laurentienne, il renoue avec la politique et souhaite lui aussi promouvoir l’indépendance, mais dans la ligne socialiste. Il ne souhaite pas que le nationalisme soit lié avec la droite, comme chez l’Alliance laurentienne, et désire lancer un courant nationaliste de gauche. Il fonde ainsi en 1959 la Revue socialiste, qui vivra environ six ans. En parallèle, il participe à la fondation de la Ligue de la main-d’œuvre native du Québec, un groupe nationaliste s’opposant ouvertement à l’immigration.

Un an après le lancement de la Revue socialiste, il crée l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec, groupe qui s’éteindra en 1963. Bien que ce groupe ait une courte durée de vie, plusieurs de ses membres joindront le Front de libération du Québec, fait qui n’échappera pas aux autorités canadiennes. Étant suspecté d’être un des instigateurs du FLQ, Roy devra quitter le pays pour séjourner en exil quelques mois en France.

À son retour, il continuera de lutter pour l’indépendance, ou comme il le dit, la décolonisation. Pour lui, l’immigration représente une « colonisation démographique ». Son point de vue n’est pas restreint au problème démographique, car c’est toujours l’optique socialiste qu’il préconise. Bien qu’il souhaite préserver le peuple canadien-français, c’est surtout le volet économique affectant la classe ouvrière canadienne-française qui nourrit son action.

L’importation d’une main-d’œuvre étrangère bon marché, alors que le chômage est élevé, est vue comme une magouille dans le but de faire baisser les salaires, réduire le poids des Canadiens-français et empêcher toute rébellion. À notre époque, plusieurs ouvrages montrent qu’en effet, l’immigration est favorisée par la classe patronale et a pour effet de tirer les salaires vers le bas. La position de Roy sur ce sujet était donc clairvoyante.

S’il a continué à se proclamer socialiste, il n’a pas mâché ses mots pour dénoncer la gauche bien-pensante du Devoir et du Parti Québécois. Les dérives sociétales, la libéralisation des mœurs, le marxisme, la défense des immigrants plutôt que des Canadiens-français étaient pour lui des aberrations. Sur ce dernier point, il affirmait que l’arrivée d’immigrants francophones n’aidait en rien la cause nationale et ne servait que les ploutocrates.

Sa définition de peuple s’éloignait également de celle du Parti Québécois, pour qui est Québécois qui vit sur le territoire du Québec. D’abord, il rejetait l’appellation Québécois, terme employé par les Anglais lors de la conquête, et parlait de Canadiens-français. Dans cette optique, rien ne séparait les Acadiens et les Franco-Ontariens de nous.

L’échec du référendum de 1980, Roy le considéra comme l’échec de la méthode péquiste, non pas comme un échec de l’indépendance. Il fonda, sur cette conviction, le Comité pour la résistance indépendantiste qui sera renommé SOS-Génocide, question de répondre directement à l’organisation SOS-Racisme.

Il organisa des manifestations et continua à publier des pamphlets et des livres, qu’il imprimait lui-même pour être certain d’éviter la censure. Son mouvement fut médiatisé et il parvint à donner des entrevues à de nombreux médias.

En 1995, il tomba malade et s’éteignit l’année suivante.


Sources :

Bataille, Yves. Québec libre. Bilan et perspectives. Rébellion, no 61, novembre-décembre 2013, p. 14 – 19.

Lapointe, Mathieu. Entre nationalisme et socialisme : Raoul Roy et les origines d’un premier indépendantisme socialiste. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française, vol. 8, n. 2, 2008, p. 281-322.

Ménard, Yves. À propos de Raoul Roy. La conscience nationale, no 3, été 2012, p. 2 – 9.

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2 commentaires

  1. Incroyable la dérive de la «gauche» aujourd’hui… qui n’ose même pas aborder le sujet de l’immigration… de la pure hypocrisie… et que dire des syndicats!

  2. Sophie Fontaine-Bégin le

    La gauche a complètement oublié les travailleurs… même Marx a parlé de l’immigration avec «l’arme de réserve du capitale»!

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