Rectitude politique ou marxisme culturel: une brève histoire intellectuelle

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Traduction et interprétation, par la FQS, du texte Political Correctness / Cultural Marxism 

Les pays d’Occident tels que nous les connaissons aujourd'hui sont dominés par un système de croyances, d'attitudes et de valeurs que nous nommons la «rectitude politique». Pour plusieurs, celle-ci est considérée comme une nuisance, un filtre, un passage obligatoire forçant les gens à présenter une version diluée de leurs pensées, de leurs opinions. Les objectifs de la rectitude politique sont très clairs et précis: imposer une uniformité de la pensée et du comportement chez tous les Occidentaux. Elle est donc, par définition, de nature totalitaire. Certains seront surpris de constater que ses racines profondes se trouvent dans une version du marxisme qui fait de la culture (et non de l'économie) le site principal de la lutte des classes.

Selon la théorie économique marxiste, les ouvriers opprimés du siècle dernier devaient être les bénéficiaires d'une révolution sociale qui les aurait conduits au sommet de la structure du pouvoir. Or, lorsque des fenêtres d'opportunités révolutionnaires se sont effectivement ouvertes, notamment en raison de l'industrialisation qui dépossédait les ouvriers de leur travail et des crises économiques successives qui les appauvrissaient, ceux-ci n'ont pas répondu à l'appel. Mais plutôt que de remettre en question les prémisses de leur théorie sociale, les marxistes révolutionnaires ont plutôt rejeté les raisons de cet échec sur la classe dirigeante, l’accusant d'avoir «acheté» et « leurré » la classe ouvrière en lui accordant davantage de droits et de latitude afin qu'elle continue à soutenir les gouvernements nationaux et la démocratie libérale.

Un groupe d'intellectuels marxistes a cherché à résoudre cette problématique apparente de la théorie marxiste par une analyse axée sur la «superstructure» culturelle de la société plutôt que sur sa «base» économique, tel que Marx l'avait initialement fait. Les philosophes marxistes Antonio Gramsci et Georg Lukacs ont été les précurseurs de ce nouveau marxisme culturel.

antonio-gramsciGramsci est reconnu pour avoir conceptualisé la notion d'«hégémonie culturelle» qui, selon lui, représente le moyen absolu de la domination des classes sociales. La théorie gramscienne postule que si les travailleurs ne se révoltent pas contre le capitalisme, c'est parce qu'ils ont profondément intériorisé et assimilé les valeurs bourgeoises et l'idéologie dominante. Concrètement, grâce à son contrôle sur les institutions sociales (comme l’école et les médias), la bourgeoisie serait parvenue à imposer ses goûts, ses préférences et, surtout, ses intérêts comme étant les valeurs « normales » et « naturelles » de l’être humain. Dans cette optique, il fallait donc renverser la vapeur : le nouvel «Homme communiste» devait être créé grâce à une modification de sa culture profonde avant que toute révolution politique soit possible. Ceci a conduit à une focalisation des efforts des intellectuels marxistes sur les domaines de l'éducation et des médias. Il fallait investir les grands quotidiens et les universités, mais aussi les écoles primaires et les différents lieux de culture afin d’y faire pénétrer et fleurir les idées marxistes. Il fallait faire en sorte que ces idées s’inscrivent durablement dans la mentalité des masses populaires. 

Pour Georg Lukacs, il fallait que la culture existante soit détruite pour qu'une nouvelle culture marxiste puisse émerger : "j'ai vu la destruction révolutionnaire de la société comme la seule et unique solution aux contradictions culturelles de l'époque … Un tel renversement des valeurs dans le monde ne peut avoir lieu sans l'anéantissement des valeurs traditionnelles, et ce, par la création de valeurs nouvelles. "

C'est en 1923 que Lukacs et d'autres intellectuels marxistes associés au Parti communiste allemand fondent l'Institut de recherche sociale de l'Université de Francfort, en s’inspirant du modèle de l'Institut Marx-Engels de Moscou. Ensemble, ces intellectuels sont parvenus à instituer un courant de pensée très influent, connu aujourd’hui sous le nom d'« École de Francfort » (voir nos autres articles sur le sujet). Mais près l'arrivée au pouvoir du Parti national-socialiste, en 1933, les membres de l'École de Francfort ont fui le pays. La plupart d’entre eux se sont réfugiés aux États-Unis, où ils ont obtenu des postes importants de professeurs dans les grandes universités américaines. Les réflexions issues de l'École de Francfort ont combiné à cette analyse marxiste, la psychanalyse freudienne pour former la base de ce que l’on désigne aujourd’hui comme étant le courant de la « théorie critique ».

La théorie critique repose essentiellement sur une critique destructrice des principaux éléments de la culture occidentale, comprenant le christianisme, le capitalisme, l'autorité, la famille, le patriarcat, la hiérarchie, l'ordre moral, la tradition, la retenue sexuelle, la loyauté, le patriotisme, le nationalisme, l'hérédité, l'ethnocentrisme, la convention et le conservatisme. Elle vise à « déconstruire » tout ce qui relève de la morale traditionnelle parce que cette morale serait, de leur point de vue, l’instrument de domination par lequel l’élite bourgeoise arrive à se maintenir en place. Pour les théoriciens critiques, les croyances traditionnelles et la structure sociale existante doivent être détruites, puis remplacées par une «pensée nouvelle» qui serait inscrite dans la conscience élémentaire des individus, de la même manière que l’étaient jusque-là les valeurs ancestrales. 

Cette théorie a connu un succès retentissant durant les tumultueuses années soixante, alors que les protestations contre la guerre du Vietnam ont ouvert d'une véritable boîte de Pandore de remises en question et de transformations sociales. Les étudiants radicaux de l'époque ont été fortement attirés par la saveur « révolutionnaire » de la théorie critique, qui appelait à dynamiter l’ensemble des fondements de la société. L’un des principaux gourous de ces jeunes étudiants fut Herbert Marcuse, un membre de l'École de Francfort qui prêchait le « Grand Refus », c’est-à-dire le rejet intégral de tous les concepts occidentaux de base, tout en faisant la promotion de la libération sexuelle. Sa thèse principale avançait que les étudiants universitaires, les Noirs des ghettos, les aliénés, les asociaux, et les citoyens du Tiers-Monde seraient appelés à prendre la place du prolétariat déclinant (victime de la financiarisation et de la tertiarisation de l’économie) dans la révolution communiste à venir.

Marcuse fut peut-être le membre le plus important de l'École de Francfort en ce qui a trait aux origines de la rectitude politique. En effet, c’est lui qui a su établir ce lien essentiel, et jusqu'à alors manquant, entre le politiquement correct et la contre-culture des années soixante. Selon lui, on pouvait dès lors « légitimement parler d'une révolution culturelle (…), car la protestation est dirigée vers l'ensemble de l'établissement culturel, y compris l'ordre moral de la société existante ».

Lorsqu’ils s’adressent au grand public, les défenseurs contemporains de la rectitude politique ou du marxisme culturel, comme il pourrait tout aussi bien être nommé, présentent leurs croyances avec une simplicité séduisante, pour ne pas dire désarmante, comme s'il s'agissait d'un simple engagement à la compassion envers les autres et à l’adoption de valeurs telles que « la tolérance » et la « diversité » qui caractérisent si bien nos sociétés occidentales actuelles en déconstruction.

La réalité est pourtant bien différente. La rectitude politique fait utilisation de la culture en guise d'arme aux rebords tranchants. Son but est évident : inculquer de nouvelles normes et stigmatiser ceux qui sont en désaccord avec ce nouveau mode de pensée réformiste. Elle vise stigmatiser ceux qui s’opposent à ces changements de valeurs traditionnelles qui nous définissent depuis des siècles et qui freinent le nouvel ordre (mondialiste) que les adeptes du marxisme culturel souhaitent établir. En définitive, brimer la liberté d’expression et l'investigation intellectuelle critique et objective.

Vive la démocratie ?

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