Un curé dans la rue – Yves Normandin

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L'implantation tumultueuse du Concile Vatican II au Québec

cureLe Concile Vatican II au Québec est souvent synonyme d'ouverture et de modernisation de la foi catholique. Ces signes les plus frappants pour les plus âgés d'entre nous ont été l'abandon de la soutane et du latin, ce qui a rendu les ecclésiastiques plus discret aux yeux du public, ainsi que des changements plus profonds que nous avons abordés dans une recherche précédente. Le tout a été suivi de la Révolution tranquille qui inclut bien sûr l'abandon du rôle social de l'Église dans les hôpitaux, les hospices et dans le domaine de l'éducation. Mais très peu se rappellent que les changements apportés suite au Concile Vatican II ont été imposés par la force aux prêtres québécois. Comme lors de la Révolution tranquille, le passé et la tradition furent renversés par les élites avec violence et intransigeance. Un ordre social et une vision du monde furent remplacés par d'autres qui aujourd'hui cachent les événements du passé….

Parce que la jeunesse a le droit de savoir, voici l'histoire de Sainte-Yvette, la paroisse qui fut le bastion de résistance face au Concile Vatican II et qui, ultimement, en paya le prix et servit d'exemple aux autres prêtres récalcitrants. Une histoire aujourd'hui oubliée mais qui, à l'époque, a fait couler beaucoup d'encre. Le traitement réservé aux catholiques de cette paroisse est sans aucun doute à des années-lumière du traitement préférentiel actuellement donné aux minorités religieuses de la province.

« J'entends autour de moi des novateurs qui veulent démanteler la Chapelle Sacrée, détruire la flamme universelle de l'Église, rejeter ses ornements, lui donner le remords de son passé historique… Un jour viendra où le monde civilisé reniera son Dieu, où l'Église doutera comme Pierre a douté. Elle sera tentée de croire que l'homme est devenu Dieu, que Son Fils n'est qu'un symbole, une philosophie comme tant d'autres, et dans les églises, les chrétiens chercheront en vain la lampe rouge où Dieu les attend, comme la pécheresse criant devant le tombeau vide: Où l'ont-ils mis?…» – Paroles prophétiques du Cardinal Pacelli, futur Pie XII (Source: Monseigneur Roche et p. Saint-Germain: « Pie XII devant l'Histoire», p.52-53)

Le contexte

L'histoire commence par la décision des évêques du Canada le 18 avril 1975 d'ordonner qu'à partir du 30 juin de la même année, seuls les prêtres malades ou âgés pourraient, de façon privée, célébrer la messe traditionnelle. C'est alors que le curé Normandin, convaincu d'avoir le « droit imprescriptible » de continuer à dire la messe de toujours, en a demandé la permission à son supérieur Mgr Grégoire. La demande fut simple, la « liberté officielle » d'exercer ce droit même après le 30 juin 1975. Notons que le curé Normandin avait déjà obtenu la permission de célébrer la messe traditionnelle en 1973 une fois le dimanche pour la durée d'un an, ce qui justifia sa demande future.

Jusque là, les échanges et discussions entre l'archevêché et l'équipe paroissiale de Sainte-Yvette furent faits dans un relatif secret, mais la querelle éclata au grand jour le 2 novembre 1975. C'est alors que des centaines de catholiques manifestèrent devant la cathédrale avec des pancartes « Rendez-nous la messe traditionnelle! ». Évidemment, ce fut une question de temps pour que les journaux s'emparent de la chose. Des chroniqueurs du Montréal-Matin et de La Presse viennent interroger le curé Yves Normandin et, à partir de ce moment, la cause devenait publique à la télévision francophone, à la radio et même à la une des journaux.

Précédant le tapage médiatique entourant la paroisse de Sainte-Yvette, la venue de France du Père Noël Barbara en entrevue au Canal 10 à la télévision montréalaise en avril 1975 créa aussi un certain remous. Le prêtre français, rédacteur de la revue Forts dans la foi, confirma les inquiétudes de plusieurs, dont celles du curé Normandin en exposant « les courants qui traversèrent le Concile, en particulier ceux d'un faux œcuménisme qui, sous prétexte de favoriser une meilleure entente parmi les chrétiens, corrompait la liturgie romaine et nuisait à l'intégrité même de notre foi ». Il conclut en soulignant les graves ambiguïtés doctrinales que présentent l'offertoire et le canon de la nouvelle messe. Suite à une rencontre entre les deux curés, il apparut clairement au curé Normandin qu'il devait cesser de célébrer la nouvelle messe et se revêtir de la traditionnelle soutane. Avant de faire un choix définitif, une pétition circula parmi les paroissiens afin de supporter et confirmer le choix de leur curé. Une forte majorité appuya le curé Normandin.

Le prélude

Plusieurs prêtres et ecclésiastiques ont pourtant fait savoir leur support au curé Normandin, mais aucun n'osa se prononcer publiquement ou face à la hiérarchie de l'Église. « Ils se taisaient encore, traumatisés par une fausse notion de l'obéissance ou paralysés par la peur. On craint de perdre sa cure ou son office diocésain. On doute d'avoir gain de cause, car chacun se rappelle de la fable du loup et de l'agneau: La raison du plus fort… » En politique comme dans le domaine de la foi, la pression « progressiste » se fait sentir et en fait plier plusieurs. Il y avait aussi l'exemple, au Québec, du curé Gabriel Martin, destitué de sa cure pour son attachement au cathéchisme antérieur de Pie XII, que son évêque répudiait. En France, il y avait le cas du curé Jasmin, expulsé de sa paroisse Saint-Hilaire-le-Vouhis, et on rapportait des cas analogues partout dans le monde catholique en Belgique, au Mexique et en Argentine.

Aucune fidélité au rite ancien n'était tolérée. Un incident antérieur avait valu au curé Normandin son déplacement de la paroisse Saint-Stanislas vers Saint-Yvette où il fut vicaire. On y recommandait que les fidèles communient debout et de la main de laïcs malgré la disponibilité de sept prêtres. Il refusa et a été transféré. Comment ne pas y voir une volonté de la hiérarchie catholique de tranquillement remplacer le clergé par des laïcs comme c'est le cas chez les protestants? Comment alors se surprendre du piètre état de renouvellement du clergé alors que ceux-ci ont été expulsés des écoles et des hôpitaux, défroqués et ensuite repoussés hors de l'autel par leur propre hiérarchie?

« Il est absurde, en effet, d'imposer, au nom de l'obéissance, de désobéir à des engagements sacrés; absurde de commander à un prêtre de renier pratiquement ou trafiquer des dogmes définis par l'Église, en lui ordonnant de mettre au rebut une vénérable tradition liturgique… N'est-ce pas l'erreur – terrible de conséquences – dans laquelle tombent les évêques lorsqu'ils jettent l'interdit sur la messe romaine de toujours, que la codification de Pie V … irrévocablement définie au concile de Trente, le concile dogmatique le plus important de l'Histoire ? » – Curé Normandin

C'est le 16 juillet 1975 que le curé Normandin a été convoqué à une réunion avec Mgr Grégoire. Fort de cinq années de ministère ininterrompu, d'une église pleine, de la pétition en sa faveur et d'une réduction de dette de sa paroisse de 74 000$ depuis sa prise en charge, le curé avait plus d'un argument en sa faveur, surtout considérant la démission des deux derniers curés de Sainte-Yvette. Pourtant il avait des doutes, puisque le mot circulait que l'épiscopat canadien avait l'intention d'imiter celui de France en interdisant catégoriquement la célébration publique de la messe traditionnelle. « Qui oserait contredire l'ensemble des évêques?… Comment prouver que l'usage du latin dépasse le plan de la pure discipline et touche à l'intégrité dogmatique elle-même, comme l'a expliqué le grand liturgiste Dom Prosper Guéranger, soucieux de prévenir toute infiltration protestante dans la prière officielle de l'Église catholique ? » Il prit tout de même le risque de passer pour un révolté et un orgueilleux.

L'entrevue a été reporté au 26 août 1975 où une discussion doctrinale opposa le curé Normandin, l'abbé Lemay et l'abbé Bleau d'un côté, et Mgr Grégoire, M. Poirier et l'abbé Turmel de l'autre (l'ensemble de la discussion est disponible dans le livre). Aucune décision ne fut prise sur-le-champ et Mgr Grégoire proposa fermement une obéissance aveugle à la décision de la hiérarchie. L'entretien se termine pourtant sur une note des plus intéressantes puisque « l'abbé Lemay demanda ironiquement à M. Poirier si le diocèse avait encore quelques séminaristes en stage de formation chez les protestants de Taizé. Avec un embarras mal dissimulé, M. Poirier répondit que les séminaristes qui avaient fait un séjour à Taizé étaient maintenant revenus à Montréal. » Une nouvelle convocation eut lieu le 9 septembre 1975. Cette fois, le curé Normandin est seul. C'est l'ultimatum; on lui demande de signer une lettre de démission. On lui fait aussi part que l'assistant du cardinal Knox, préfet de la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, a dit à Mgr Grégoire « de ne pas hésiter à relever de ses fonctions le curé qui refusait de célébrer la nouvelle messe ». Mgr Grégoire demande la lettre signée pour le vendredi prochain. Le curé Normandin refuse de la signer et refuse de quitter son presbytère.

Le siège

Le jour de l'arrivée du nouveau prêtre de remplacement était le 9 novembre, or quelques jours avant, soit le 5 novembre, arrivèrent à Montréal Mgr Marcel Lefebvre de la fraternité Saint-Pie X, qui avait des problèmes similaires avec Rome dans sa France natale, pour une tournée médiatique et provinciale qui amplifia les débats sur la situation de Sainte-Yvette. Pour éviter une tempête médiatique gênante, on repoussa l'arrivée du prêtre de remplacement, un certain Marcel Bircher et une grand-messe traditionnelle eurent lieu avec Mgr Lefebvre à Sainte-Yvette et plusieurs autres résistants face au Concile Vatican II, le tout filmé par Radio-Canada. Le 12 novembre, des marguilliers arrivent pour appliquer l'ordre d'expulsion du curé apporté précédemment par un avocat. L'affaire explose médiatiquement: le 12 novembre, La Presse en parle, puis le 15, c'est Le Devoir qui publie une lettre de Mgr Grégoire qui condamne publiquement la messe traditionnelle, suivi d'une justification de la destitution du curé Normandin. Mgr Lefebvre, encore au Québec, réplique avec une conférence de presse à la Maison Allemande – la salle est pleine à craquer. CKVL, un poste radiophonique de Verdun, diffuse une entrevue d'une heure sur la situation, suivi de deux heures de discussions avec l'auditoire. Le 19 novembre, il y aura une deuxième tentative d'expulsion et une « injonction interlocutoire provisoire fondée sur l'occupation illégale d'un domicile et d'un temple dont la disposition appartient à l'archevêché ». Le comité de soutien de la paroisse est accusé au grand complet mais pas le curé. Le procès est prévu le 12 décembre 1975. C'est à nouveau un tapage médiatique devant Sainte-Yvette. La messe continue pourtant d'avoir lieu dans l'église.

Le 5 décembre, des serruriers entrent de force et changent les serrures de l'église et du presbytère lors d'une messe (un événement impensable dans une mosquée ou une synagogue). Le nouveau curé entre ensuite dans l'église escorté par des policiers! Le nouveau curé fait irruption en civil devant les fidèles accompagnés d'un huissier, de policiers et de deux marguilliers pour enlever rapidement le Saint Sacrement, la lunule et les hosties, et quitta la pièce en courant. Les policiers du CUM ont ensuite exigé l'évacuation des lieux sans présenter de mandat, tout en accusant les fidèles en prière de troubler la paix publique. Pourtant, un article du Code pénal du Canada rend passible d'un maximum de cinq ans de pénitencier quiconque interrompt un service religieux, une loi qui s'applique à tous sauf aux catholiques semble-t-il… Le curé Normandin, lui, n'abandonne pas; il appelle au secours une armée de journalistes, annonceurs et photographes, tout en se barricadant. Le coup marche à merveille et est suivi d'un autre jour de scandale médiatique. Les serrures changées, il se retrouve coincé dans son presbytère, mais continue tout de même à donner la messe à une centaine de fidèles par la fenêtre de sa chambre.

Épilogue

Le 12 décembre 1975, le procès eut lieu en Cour supérieure et on y accusa les membres du comité pour la défense de la messe traditionnelle, le curé Normandin n'étant pas convoqué a pu rester retranché dans son presbytère. Le procès a ensuite été remis au 15 décembre considérant l'impossibilité d'entendre tous les témoins, les marguilliers, se grattant la tête à savoir comment faire sortir le curé du presbytère, ont alors décidé de lui envoyer un subpoena le 13 décembre pour qu'il se présente comme témoin. Le curé, ne voulant pas être accusé d'outrage au tribunal, décide donc, à l'aide d'un « homme de confiance » de changer de place durant la nuit avec celui-ci. À l'aide d'un escabeau il descendit, en pleine nuit, par la fenêtre de sa chambre en évitant les gardes quelque peu assouplis par la fatigue qui surveillait les lieux. Au moment même où le curé Normandin se présenta devant le tribunal, les principaux intéressés ont rapidement averti les gardes qui entrèrent par effraction dans le presbytère et qui durent affronter « l'homme de confiance » du curé plutôt incommodant. Le juge a finalement condamné les membres du comité à quitter les lieux et fixé « le cautionnement de la requérante à la somme de 300.00$, le tout avec dépens contre les intimés… »

Conclusion

Suivant l'expulsion de Sainte-Yvette, des messes traditionnelles ont continué à se tenir à la Maison Allemande située au coin des rues Crémazie et Saint-Laurent, où environ 500 personnes assistaient aux trois offertoires dominicaux célébrés dans ce lieu. Ensuite, la Commission scolaire de Montréal a offert l'auditorium Lucien-Pagé ainsi que celui de l'école La Mennais à l'angle des rues Beaubien et Saint-Denis. La fraternité Saint-Pie X repris ensuite le flambeau de la messe traditionnelle au pays jusqu'à aujourd'hui. En 1984, l'archevêché de Montréal consentait à accorder aux traditionalistes de les rapatriés dans le diocèse tout en ayant accès à l'église Saint-Cunégonde. Durant plus de 15 ans, plus d'une centaine de fidèles assistaient à chaque dimanche à la messe traditionnelle, une moyenne plus élevée que dans plusieurs autres paroisses. En l'an 2000, Mgr Jean-Claude Turcotte expulsa une nouvelle fois les traditionalistes de leur église en faveur de Coréens catholiques, ce qui força encore un déménagement. L'église Sainte-Yvette, elle, est aujourd'hui occupée par une communauté chrétienne haïtienne…

Durant la Révolution tranquille, comme lors du Concile Vatican II, on jeta la tradition et le passé par la fenêtre avec violence. Une violence qui se manifeste uniquement envers nous-mêmes, puisque le plus grand respect est imposé aux peuples, confessions et cultes venus d'ailleurs. Cette rupture avec nous-mêmes crée un profond vide avec notre passé, un passé avec qui il est grand temps de renouer de manière plus sereine. La première étape est bien sûr de se rappeler les événements du passé.

« Mieux vaut risquer le scandale que dissimuler la vérité » – Saint-Grégoire-le-Grand

Pour la préservation de notre peuple,
F.Q.S.

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