Alexis le Trotteur

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Alexis le trotteur vécut de notre temps au coeur d'un pays pratiquant la blague comme divertissement, dans la région que les découvreurs Jacques Cartier et Roberval appelèrent le Royaume du Saguenay. Alexis jouissait de jambes et de poumons puissants, et il était cheval plutôt qu'homme. Alexis avait un visage grotesque; il faisait des grimaces si drôles qu'on le croyait à-demi sauvage. Sa seule apparence quelque part provoquait le rire. Simple d'esprit, il avait tout juste assez de flair pour profiter de sa bizzarerie et en battre monnaie. Il devint célèbre à sa manière. Voici une des légendes à son sujet.

Avant qu'Alexis ait commencé à aller voir les filles, il voulut se rendre aux veillées avec ses aînés. Mais ils le repoussèrent en se moquant de lui. Un dimanche au soir, Bergeron et Guay attelaient la grise au "cabarouet" pour aller voir leurs blondes à Saitn-Urbain, Chez Alphonse Labbé, sans faire de cas du pauvre Alexis, qui, planté là, les regardait d'un air lamentable. Se voyant méprisé il déclara:

"Emmenez-moi ou non, c'est égal!"

Puis il pensa: " J'ai le fouet de Poisvert. Avec son fouet Poisvert faisait tout ce qu'il voulait. Si je me fouette, moi aussi, j'irai où je voudrai." Après le départ des farauds, il coupa une hart et se dit à lui-même:

"Ce soir je suis Poppé, le cheval du Nord. Je vole en l'air et j'arriverai avant Bergeron chez Labbé."

Se prétendant Poppé, il se fouetta à tour de bras les jambes et le dos, piaffa des deux pieds, tourna trois fois en rond, hennit comme un étalon, sauta la clôture et partit aussi vite qu'une flèche à travers champs et côteaux, dans la direction de Saint-Urbain, à vingt-sept milles. Émulant le cheval légendaire, Alexis voyagea autrement plus vite que la grise de Bergeron et arriva le premier chez les Labbé, avant la soirée. Le père Labée le voyant arriver à toute vitesse et faisant trois fois le tour de la maison avant de s'arrêter, se demanda quelle folie avait pris Alexis le Nigaud. Sans se faire prier, Alexis lui expliqua qu'il n'était plus enfant, mais l'incarnation du cheval du Nord et qu'il voulait jouer un tour à Bergeron et à Guay. […] Bergeron, en mettant Alexis à la porte et en lui donnat un bon coup de pied, lui promit entre les dents la meilleure rossée de sa vie.

Alexis prêt à tout croire, bondit comme un chevreuil et, les jambes à son cou, il prit la tangente. Sur la route du retour de la Malbaie, il traversa l'espace aussi légèrement que Poppé, sans avoir besoin d'un hart pour se fouetter les jarrets. Il dormait depuis longtemps chez eux dans son coin, lorsque Bergeron et Guay arrivèrent de la Malbaie, bien tard dans la nuit.

S'il reçut la volée promise, personne ne saurait le dire. Mais il venait de dévouvrir ce qui importe, qu'il pouvait franchir à la course de grandes distances sans jamais se lasser. Pour lui cette révélation allait changer sa vie. Lui et Poppé, à partir de ce jour, ne firent plus qu'un et les gens commencèrent à l'appeler Alexis le Trotteur.

Source: BARBEAU, Marius. Le Saguenay légendaire, Beauchemin, Montréal, 1967, p. 93

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