Benoit Dubreuil : Impact économique de l’immigration – Pour un débat éclairé

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Impact économique de l'immigration – Pour un débat éclairé

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On peut remercier Mario Dumont d'avoir lancé, probablement involontairement, le débat sur la capacité d'accueil de la société québécoise en matière d'immigration. Le concept de capacité d'accueil n'est pas inutile; il ne suppose bien entendu aucune xénophobie, mais demeure néanmoins ambigu.

Déterminer la capacité d'accueil de notre société dépend des bénéfices que nous considérons tirer de l'immigration, mais aussi des coûts que nous lui imputons. Considérant le halo idéologique qui entoure le débat, sans oublier les préférences divergentes observées au sein des différentes classes sociales, on peut douter que le débat se fasse sereinement.

Il serait donc souhaitable que les spécialistes interviennent dans le débat pour clarifier la pertinence des arguments utilisés par les différents partis. Cela pourrait commencer par l'argument démographique, utilisé à tort et à travers sans jamais aucun chiffre à l'appui, selon lequel l'immigration permet de combattre le vieillissement et de rajeunir la population québécoise. Si l'on en croit le démographe Jacques Henripin (Le Devoir, 13 août), l'utilité de l'immigration pour contrer le vieillissement de la population est marginale. Il faudrait doubler les seuils d'immigration actuels pour atteindre des résultats significatifs, alors qu'une hausse même légère de la natalité aurait un impact considérable. Je propose un calcul simple pour nous en convaincre: les nouveaux arrivants ont en général dix ans de moins que le Québécois moyen. Or, comme nous accueillons annuellement 0,6 % de notre population totale, il faudra attendre environ 15 ans pour réduire l'âge moyen des Québécois… d'un an. Peut-on parler d'un outil efficace contre le vieillissement?

L'argument selon lequel l'immigration pourrait contrer le dépeuplement des régions laisse lui aussi songeur. Toutes les initiatives prises en ce sens depuis 15 ans ont échoué. Cela n'est pourtant pas étonnant: partout en Occident, l'immigration est un phénomène urbain. Pourquoi en irait-il autrement ici? La seule raison pour laquelle le nombre d'immigrants s'installant en région augmente dans les statistiques officielles, c'est que l'agglomération montréalaise empiète de plus en plus sur le territoire de la Montérégie, de Laval, des Laurentides et de Lanaudière. Il ne faut pas confondre étalement urbain et régionalisation de l'immigration.

Il serait également souhaitable que les économistes interviennent davantage pour clarifier les termes du débat. Jean-Robert Sansfaçon soutenait récemment (Le Devoir, 14 août) que, grâce à une immigration trois fois plus élevée que la moyenne américaine et sans aucune commune mesure à l'échelle de l'Occident, l'Ontario avait affiché une croissance économique largement supérieure à celle du Québec depuis 30 ans. C'est aussi convaincant que de dire que l'Inde est plus riche que le Danemark. Cela est strictement vrai, mais ne nous dit rien sur le niveau de vie dans les deux pays (cela ne change rien non plus au fait qu'une grande majorité de Québécois aimerait mieux vivre au Danemark plutôt qu'en Inde).

Comme l'a montré Jean-François Lisée à plusieurs reprises, la croissance supérieure de l'Ontario s'explique d'abord par une croissance démographique supérieure. Il y a plus de monde, donc, l'économie est plus grosse. C'est le contraire qui serait étonnant: si votre population augmente de 10 % grâce à l'immigration et que votre économie ne croît pas dans la même proportion, alors votre niveau de vie baisse. Cela ne nous dit strictement rien cependant quant à l'impact de l'immigration sur le niveau de vie. Or, c'est lui, faut-il le rappeler, qui nous intéresse vraiment. À ce titre, je ne me souviens pas avoir vu d'étude économique affirmant sans nuance que l'impact de l'immigration sur le niveau de vie était positif et, en attendant que l'on nous en donne une démonstration convaincante — c'est-à-dire avec des chiffres –, mieux vaut considérer avec la plupart des économistes que cet impact est marginal.

Un dernier point, plus sensible, est évidemment celui de l'impact de l'immigration sur la «cohésion sociale». On sait que l'incidence de la pauvreté chez les immigrants est deux fois supérieure à ce qu'elle est dans la population en général et que les minorités visibles sont deux fois plus touchées par le chômage. Ces résultats ne semblent pas dépendre de notre système de protection sociale particulier puisque tous les pays industrialisés — autant la Suède, la Belgique que les États-Unis — sont confrontés à des résultats semblables.

Qui plus est, la ghettoïsation a atteint un stade inquiétant dans le domaine résidentiel, où se multiplient les enclaves ethniques, et dans le domaine scolaire, où 60 % des enfants issus de l'immigration fréquentent des écoles à majorité immigrante. À cela s'ajoute bien sûr la question linguistique, loin d'être réglée alors qu'un immigrant sur deux arrivé au cours des 25 dernières années utilise toujours l'anglais dans ses interactions publiques.

Le problème est, bien entendu, que les Québécois ne sont pas tous également sensibles aux inégalités et aux risques de fragmentation sociale. Les membres des classes plus élevées et plus instruites manifestant généralement une insensibilité d'autant plus forte qu'ils ont la possibilité — résidentielle, scolaire, professionnelle et linguistique — de se protéger des risques associés à l'échec de l'intégration.

Alors que le gouvernement Charest songe à augmenter le nombre d'immigrants de 30 % au cours des trois prochaines années, il est urgent de mener le débat sur notre capacité d'accueil, mais il faut espérer qu'il se fasse d'une manière informée quant aux conséquences démographiques, économiques, sociales et linguistiques de l'immigration. Il doit aussi se faire dans le respect des préférences de chacun, c'est-à-dire en n'oubliant pas que certaines personnes sont plus sensibles que d'autres aux inégalités et à la fragmentation sociale.
Benoît Dubreuil est agent de recherche au CÉRIUM. Il est également aspirant Fonds national de la recherche scientifique (Belgique) et détient un doctorat en philosophie de l'Université libre de Bruxelles (2007). Il est aussi chercheur postdoctoral à l'Université du Québec à Montréal

Impact de l'immigration – Dépasser la pensée magique

18 mai 2010 Québec

Le vérificateur général révélait récemment des lacunes dans le processus de sélection des immigrants au Québec. Renaud Lachance soulignait notamment l'absence de vérification des dossiers et le fait que peu d'immigrants étaient sélectionnés en fonction de leur compétence professionnelle. Doit-on apporter des correctifs comme le propose le vérificateur? Oui. Il faut cependant être conscient que cela entraînera nécessairement une baisse du nombre d'immigrants sélectionnés chaque année par Québec. Cette baisse pourrait en inquiéter certains.

Depuis plusieurs années, le gouvernement du Québec et les commentateurs politiques présentent en effet l'immigration comme un remède au vieillissement de la population. La sélection de travailleurs qualifiés devrait notamment permettre de pourvoir les postes laissés vacants par les baby-boomers partant à la retraite. Commentant le rapport du vérificateur, Bernard Descôteaux affirmait que, pour «des raisons démographiques et économiques, il serait dommageable» de réduire le flux d'immigration (Le Devoir, 14 mai 2010). Qu'en est-il vraiment?

L'impact sur la démographie

Les immigrants reçus au Québec sont, à leur arrivée, plus jeunes (27 ans) que la moyenne québécoise (40 ans); on pourrait alors penser qu'une immigration plus nombreuse permet de rajeunir considérablement la population du Québec. La réalité est plus nuancée. Recevoir 10 000 immigrants de plus, par exemple, ne fait diminuer l'âge moyen du Québec que de 0,02 an par année. L'impact de l'immigration sur l'âge moyen est donc très faible. Dans un récent article paru dans les Cahiers québécois de démographie, le démographe Guillaume Marois a calculé qu'il faudrait recevoir 200 000 immigrants par année, soit quatre fois plus qu'actuellement, pour éviter que la part des 65 ans et plus ne dépasse 25 % de la population totale au cours du XXIe siècle.

Le faible impact de l'immigration s'explique par les quantités en jeu. Les 45 000 immigrants que nous recevons chaque année équivalent à environ 0,6 % de la population du Québec. Cet apport est nettement insuffisant pour renverser les tendances à l'oeuvre chez 99,4 % de la population. Cela ne signifie pas que l'immigration n'a aucun impact sur la démographie. Au contraire, elle a un impact considérable sur la taille totale de la population. Une population plus nombreuse ne permet cependant pas en elle-même de faire face au problème du vieillissement. Ce dernier est lié à la structure d'âge de la population qui n'est quant à elle que faiblement affectée par une immigration plus nombreuse.

Une autre erreur consiste à penser que l'immigration permet de rajeunir la population grâce à la plus grande fécondité des femmes immigrantes. S'il est vrai que la fécondité des femmes immigrantes est légèrement supérieure à celle des natives, cet écart n'est pas susceptible de renverser les tendances démographiques à l'échelle nationale. Le démographe Ayéko Tossou a évalué que la fécondité des immigrantes au Québec avait varié entre 2,2 et 2,8 entre 1976 et 1996. L'écart avec le taux de fécondité des femmes natives est réel, mais ne viendrait augmenter que de 0,1 l'indice de fécondité total au Québec.

L'impact sur l'économie

Depuis quelques années, le gouvernement insiste sur les formidables occasions créées sur le marché du travail par le vieillissement de la population. Selon Emploi-Québec, près de 700 000 emplois seront à pourvoir au cours des prochaines années. Ces évaluations sont fréquemment utilisées pour justifier nos politiques et recruter des candidats à l'immigration. Mais l'immigration permet-elle vraiment de satisfaire les besoins du Québec en main-d'oeuvre? On peut en douter.

D'abord, il faut noter que l'immigration ne fait pas qu'augmenter l'offre de main-d'oeuvre, elle accroît également la demande. Les immigrants ne sont pas seulement des travailleurs, mais aussi des consommateurs. Si, par exemple, l'immigration vient accroître la population du Québec de 10 % en quinze ou vingt ans, elle risque également d'accroître les besoins de main-d'oeuvre de plus ou moins 10 % dans le commerce, les soins de santé, etc. Le raisonnement est ici semblable à celui esquissé dans le cas de la démographie. Si l'immigration accroît incontestablement la taille totale du marché du travail, son impact sur la structure du marché du travail est nécessairement faible, parce que le nombre d'immigrants reçus est tout simplement trop bas pour renverser les tendances lourdes dans le reste de la population.

Avis partagés

Il faut ensuite se demander si ce faible impact de l'immigration sur l'économie est positif ou négatif. À ce sujet, les avis des économistes sont partagés. La théorie économique standard prédit que l'immigration a pour conséquence de réduire à court terme les salaires, en augmentant la concurrence sur le marché de l'emploi. À plus long terme, ces pertes sont compensées par de nouveaux investissements, produisant un effet global nul. Dans le cas canadien, les études (peu nombreuses) convergent vers ce résultat. Comme le rappelait le démographe Marc Termote au récent colloque de l'Institut de recherche en économie contemporaine, tout indique que l'impact de l'immigration sur la richesse par habitant et sur les salaires est marginal, bien qu'il puisse être significatif (positivement ou négativement) pour certains groupes.

Il faut aussi noter que l'impact de l'immigration sur l'économie varie largement en fonction des caractéristiques des immigrants et de leur période d'immigration. Par conséquent, il est difficile de déterminer l'impact des cohortes futures en extrapolant à partir des cohortes précédentes. Cela est d'autant plus vrai dans le cas du Canada et du Québec, où les performances économiques des immigrants se sont considérablement détériorées depuis le début des années 1990. Ce déclin est particulièrement clair en ce qui concerne les revenus. En 1980, un homme immigrant rejoignait la moyenne canadienne en 10 ans. En 2000, il n'obtenait que 80 % du revenu moyen après la même période.

Chute de revenus

En chiffres absolus, la chute du revenu moyen des immigrants récents (arrivés depuis moins de cinq ans) est particulièrement brutale. De 1980 à 2005, par exemple, le revenu moyen d'un immigrant récent avec un diplôme universitaire est passé de 48 541 $ à 30 332 $. Il est important de noter que ce déclin survient en dépit d'un taux d'emploi plus élevé qu'autrefois chez les immigrants récents. Ces données nous aident aussi à comprendre pourquoi il est difficile de prédire l'impact à long terme de l'immigration sur l'économie au Québec et au Canada.

Il est aussi difficile de prévoir l'impact de l'immigration sur les finances publiques. La baisse importante des revenus des immigrants depuis les années 1980 nous donne cependant des raisons d'être pessimistes. Des revenus moins élevés signifient moins de recettes fiscales pour l'État. En 2000, l'immigrant au Canada depuis dix ans payait en taxes et impôts environ 39 % de ce que payait le citoyen né au Canada (4706 $ contre 12 220 $). L'écart massif s'explique par un revenu plus faible et la fiscalité progressive du Canada. La situation s'est encore dégradée au cours de la dernière décennie.

Passer à autre chose…

Il semble y avoir un écart entre le discours officiel sur l'impact de l'immigration et les données économiques et démographiques. Comment expliquer cet écart? Il est probable que la rectitude politique, l'inculture économique et les considérations politiques y soient pour quelque chose. Pourtant, la réalité est simple. Globalement, l'immigration ne peut avoir qu'un impact marginal sur l'économie et la démographie.

Cet impact est à certains égards positif et à d'autres négatif, mais, dans tous les cas il est extrêmement difficile à prédire et à calculer. Dans ces conditions, le plus raisonnable pour les commentateurs et les décideurs est peut-être de tout simplement cesser de le prendre en considération dans la planification et la justification des politiques d'immigration.

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