Big Brother à la chinoise pour l’instant…

0

Les espaces de libertés tendent à diminuer. Les anticonformistes occidentaux, nationalistes, populistes ou  identitaires, sont les premiers à le savoir. Pensons simplement à la suppression récente des comptes Twitter, Face Book et You tube de l’Américain Alex Jones, présenté par les média mainstream comme un complotiste d’extrême-droite. À celle aussi, fin octobre, des compte Face book et Instagram des Proud Boys et de leur fondateurs Gavin McInnes, un groupe américain présenté lui aussi comme d’extrême-droite. Plus récemment, « Trump se plaint d’une suppression de ses abonnés par Twitter », titrait La Presse du 26 octobre. La révélation de la cueillette par Statistique Canada de données sur les transactions financières (surtout bancaires) de quelque 500 000 Canadiens, ne soulève-t-elle pas également des questions sur la confidentialité de ces données?

Les non-conformistes occidentaux n’ont probablement encore rien vu et ils doivent craindre que pour Big Brother le soleil ne se lève un jour à l’Est.

La méfiance des dirigeants du Parti communiste chinois à l’égard de l’Occident ne se dément pas. L’Empire du milieu a vocation à demeurer un empire fermé sous la poigne de fer du Parti communiste de Chine(PCC). Dès 2009, les dirigeants chinois ont érigé une « grande muraille électronique » (« Facebook et Twitter ne s’implanterons pas en Chine », La Presse, 5 septembre 2018) afin de protéger leur population et contrôler les contenus de l’internet occidental. Il s’agit de parer aux attaques contre le marxisme et contrôler les contenus tels que les dessins animés trop crus ou les ragots sur les célébrités. Tentés par l’énorme marché chinois, un marché de 700 millions d’internautes, Google a développé un moteur de recherche en ligne appelé Dragonfly, compatible avec la censure chinoise et « guidant correctement l’opinion publique ». Pour sa part, Facebook a lancé une application de partage de photos et de vidéos baptisée Colourful Balloons. Google et Facebook ne tentent donc pas de forcer la « grande muraille électronique », mais prudemment, et lâchement serions nous tentés d’écrire, d’entrer sur le marché chinois et d’y développer des applications compatibles avec la volonté du régime. L’une des conditions de ces acrobaties numériques est que les serveurs se trouvent en sol chinois donc sous le contrôle du gouvernement chinois. C’est Lénine qui affirmait dit-on, au début du siècle précédent, «que les capitalistes nous vendrons la corde avec laquelle nous les pendrons ». Les capitalistes numériques n’ont rien appris.

« Le gouvernement chinois exploite habilement ce que nous ont appris les réseaux sociaux » Le Monde, 25 octobre 2017. Ce que les autorités chinoises entendent développer est un « système de crédit social» (SCS). Bien loin des constructions économiques du major Douglas ou politiques de Réal Caouette, ce SCS apparaît plutôt inspiré par Georges Orwell. Il s’agit pour le gouvernement chinois de lutter contre la corruption, autant celle des individus que des entreprises et rétablir la confiance du public. Le SCS permettra de noter positivement ou négativement entreprises ou individus en fonction de leur comportement en ayant recours aux banques de données des services policiers et judiciaires et des agences financières. Imaginons que notre Agence des services financiers devait permettre de « corriger » les comportements délinquants. Le SCS vise quatre objectifs: « L’honnêteté dans les affaires du gouvernement», «l’intégrité commerciale », « l’intégrité sociétale », et « une justice crédible ». L’exploitation du Big Data permet d’aller beaucoup plus loin que la seule délation personnelle, car dans ces cas les délits ne sont pas nécessairement rapportés immédiatement et peuvent être rapidement oubliés, ou alors le délateur en minimise la portée. Il y a un élément personnel (envie et jalousie, inimitié personnelle, volonté de vengeance, anonymat du délateur, etc.) que les administrations publiques doivent considérer afin de pondérer la valeur de l’information obtenue par délation. Le SCS permettra de suivre en temps réel le comportement des citoyens chinois. Dans les faits, ce système de contrôle est censé être constitué d’une banque de points attribuée à chaque citoyen chinois, banque de points dont le crédit évoluera en fonction de son comportement. Ce crédit diminuera s’il fume dans les trains (le SCS compte faire une large part à l’utilisation des caméras de surveillance et aux systèmes de reconnaissance faciale), s’il oublie et néglige de payer une amende ou s’il se joint à un groupe religieux non-reconnu; on peut imaginer le faible « crédit social » d’un catholique chinois refusant de rejoindre l’Église catholique patriotique ou d’un musulman ouïgour. Plus insidieux que la délation classique qui souvent demeure secrète et conduit à une sanction plus ou moins sévère, le SCS sera connu en temps réel par le mauvais sujet, l’objectif du gouvernement chinois est d’informer immédiatement ce mauvais sujet de sa faute, sur son téléphone intelligent et lui communiquer le nombre de points perdus. Chaque citoyen chinois deviendra ainsi son propre policier et il voudra logiquement s’abstenir de répéter le comportement fautif. Notre musulman ouïgour sortant de la mosquée et immédiatement informé des points perdus y pensera probablement à deux fois avant de retourner a ce lieu de culte. L’une des conséquences prévisible du SCS est l’instauration de « listes noires » de mauvais sujets qu’il conviendra prudemment d’ostraciser, car qui voudra fréquenter un mouton noir. On le voit, depuis les années maoïstes, la Chine ne s’éloigne pas d’une logique de rééducation et de formatage de citoyens transformés en autant de moutons de Panurge. Le système sera assorti de sanctions ou de récompenses très pratiques au quotidien: des avantages tels, voyager en première classe, accès à l’école privée pour ses enfants, obtenir un prêt à taux avantageux, recevoir éventuellement une promotion et même être mieux classés sur les sites de rencontre (avantage non- négligeable dans un pays ou il y a pénurie de femmes). Le SCS s’adresse visiblement aux élus de la nouvelle classe chinoise, c’est cette minorité de privilégiés que le régime tient à garder à l’oeil et à éloigner des aventures individualistes et occidentales

Le développement des réseaux sociaux en Occident et l’informatisation croissante de nos vies devraient nous faire réfléchir. Certains s’inquiètent déjà de savoir leurs données utilisées à leur insu afin de déterminer un profil de consommateur et pour se voir ensuite suggérer produits et services adaptés à ce profil. Pourquoi serait-il impossible d’envisager que l’exploitation des mêmes données ne puisse servir à dresser un profil politique des citoyens? Pourrait ainsi être mis à contribution et analysé l’activité d’un citoyen sur Internet; à titre d’exemple, quels journaux consulte-t-il? Est-ce-que le même citoyen visite régulièrement des sites politiquement incorrects? Quels mots tapent-ils dans les moteurs de recherche? Jumelé avec les données conservées par les gestionnaires de cartes de crédit et de débit (songeons ici à un quidam qui commanderait son cannabis à la Société québécoise du Cannabis sur Internet), il deviendra assez facile de brosser rapidement un portrait complet des citoyens en incluant leur compte Facebook prolixe en informations. Un État occidental désireux d’établir le « crédit social » de l’un de ses citoyens ne manquerait pas de sources, mais ferait plutôt face à une surabondance de données. On pourrait songer qu’a l’Ouest, le SCS pourrait d’abord jouer sur les avantages socio-économiques afin de montrer ses dents: par exemple, l’accès aux services bancaires (crédit et débit) et pourquoi pas des taux d’intérêt plus élevés pour les mauvais sujets (rapidement devenus des inciviques (1)). Dans une économie reposant largement sur le crédit, un incivique pourrait voir la perte de points à son « crédit social » communiqué derechef à une agence comme l’agence de crédit Interfax, les « mauvais points » compliquant éventuellement l’accès au crédit et à la propriété, l’accès ou le non-accès aux facultés contingentées de nos universités. Même si le nombre de femmes disponibles est plus grand qu’en Chine, il n’est pas impossible d’envisager la mise sur pied de listes de sujets disposés à se marier avec un système de classement inspiré des résultats du SCS, les listes en question identifiant nominalement les mauvais sujets et les écartant ainsi du mariage et les condamnant au célibat. Pour ceux ayant pu malgré tout procréer, les points du SCS pourrait faciliter ou compliquer l’accès aux services de garde. La volonté de nuisance d’un tel système illimitée pourrait servir à déterminer le lieu d’habitation des mêmes mauvais sujets. Ils pourraient ainsi devoir être forcés de résider dans certains quartiers plus difficiles; fini le rêve du cottage en banlieue pour les inciviques, ou à l’inverse, les éloigner de leurs lieux de travail et les condamner ainsi à passer de longues heures dans la circulation. Les inciviques connus et leurs employeurs informés, on peut même songer à un registre informatisé des inciviques consultable en ligne comme le registre foncier du Québec ou le Registre des droits réels personnels (RDPRM). Fini le réseautage social pour les inciviques devenus des intouchables et fini les possibilités de promotion professionnelle ou sociale. Dans le cas de ceux capables de se dénicher emploi, c’est l’employeur qui deviendrait suspect. À terme l’objectif du SCS serait de condamner les inciviques à une forme de « mort sociale » par asphyxie. Pas de vie sociale possible, fréquenter un incivique vous rendrait immédiatement suspect, en vertu du principe voulant que ce qui se ressemble se rassemble. Voilà comment transformer des individus en parias. Seule rédemption possible, un conformisme socio-politique servile, meilleure garantie de pérennité du système. Un 1984 à la puissance 10. Cauchemar ou mauvaise science-fiction? Dans de tels cas songer au pire est quelquefois la meilleure façon de s’y préparer. Entretemps demeurons prudents et gardons-nous d’alimenter Big Data du système.

Roch Tousignant


(1) Le terme incivique est emprunté à l’histoire belge du XXe siècle, le terme désignait les Belges francophones ou néerlandophones accusés de collaboration avec l’occupant allemand. Les inciviques étaient ainsi privés de droits civiques.

Partager.

Laisser une réponse