Nestor Turcotte: Comment je suis devenu raciste en un jour

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Tribune libre de Nestor Turcotte, philosophe québécois publié sur Cyberpresse le 16 janvier 2007.

Le racisme est une certaine hostilité contre un groupe social. Le racisme radical prône la supériorité d’une race sur les autres. Le racisme conduit parfois à la domination, voire à l’exclusion des groupes ethniques. 59 % des Québécois, selon un tabloïd bien connu, disent maintenant qu’ils sont racistes. Mais de quoi est composé ce chiffre étonnant? Les commentateurs de la radio et de la télé parlent de ce pourcentage, en faisant bien attention de ne pas tomber, eux aussi, dans le piège du racisme. Ils nous causent alors de «Québécois de souche» et de «groupes ethniques» qui vivent sur le territoire du Québec. C’est tout le contraire du langage des politiciens, tous partis confondus, qui utilisent le langage inclusif, qui affirment que toute personne habitant sur le sol québécois est…Québécois. Mais qui est Québécois? Un autre sondage démêlera sans doute un jour la question.

Je n’ai pas de difficulté à m’identifier comme Québécois et comme Québécois de souche. J’ai toujours habité le territoire du Québec et mes ancêtres, venus de France, ont pris racine dans l’île de Félix Leclerc. Je ne me suis jamais crû supérieur à une autre race. J’ai toujours pensé que l’immigrant devait s’assimiler à la communauté qui l’accueille et non tenter, par tous les moyens, de faire l’inverse. Maintenant, un sondage vient révéler qu’il y a une différence entre ceux qui font partie de la souche et de l’arbre québécois, entre les Québécois pure laine et les communautés qu’on appelle ethniques. Et qui plus est, les branches prennent maintenant tellement d’ampleur que le tronc en est venu à perdre toute son importance, et qu’il faut que celui-ci s’adapte constamment à cet état de fait, état sur lequel il n’a plus aucun contrôle.

Je dois vous assurer que depuis quelque temps, mon origine ancestrale en prend pour son rhume. On donne, à chacun des arrivants, tellement de privilèges qui me sont refusés, des accommodements si particuliers, que je me sens bafoué dans ce que j’ai de plus légitime et de plus profond en moi-même. Je me sens vivre une nouvelle conquête. Je me sens dépouillé de ce qu’il y a de plus précieux au plus profond mon moi québécois : mes traditions, mes croyances religieuses, mes habitudes, mes droits mêmes. La souche, dont je fais partie, qui croupit dans son histoire, se sent de plus en plus offusquée à la vue de ces gens qui arrivent ici et qui veulent, plus ou moins, se greffer sur le tronc qui prend ses racines dans des siècles de combats et survivance.

Quand je me disais, il n’y a pas si longtemps, que ça n’avait pas de bon sens qu’on enlève nos symboles religieux un peu partout dans la société québécoise, pour permettre, selon la chartre des droits, à tous ceux qui voulaient les afficher de le faire, je courbais la tête pour ne pas me faire dire que j’étais raciste. Un peuple conquis, ça apprend à se taire. À ne rien dire. A ne pas trop en dire. Maintenant qu’on vient de me chiffrer, de me mettre dans les statistiques, j’ai presque honte de vous dire ce que j’étais devenu depuis un certain temps, mais que je n’osais pas le dire, parce que j’avais peur de me faire traiter de ce que je ne voulais pas qu’on me traite.

Eh oui, je pense que je suis en train de devenir raciste, non pas parce que je le veux, mais c’est bel et bien en train de se produire, contre ma propre volonté. Je suis en train de devenir un raciste en herbe, comme tous ceux qui vivent dans la souche, dans le tronc ancestral. J’ai peur de dire que je viens de là, parce que j’ai peur d’ébranler l’arbre, de déranger les boutures, de ne pas permettre à ceux qui veulent s’épanouir de le faire, parce que j’ai honte de mes racines, des mes sucs français et de la Grande Île, ceux que les disparus ont cultivés, emmagasinés depuis des lustres. J’ai honte et j’ai peur de parler de ceux qui ont trimé dur, d’une étoile à l’autre, pour conserver un héritage que nos dernières générations ont piétiné, largué, sans faire les distinctions qui s’imposaient.

En soi, les nouveaux arrivants comme on les appelle, ne me dérangent pas tellement. Je m’accommode. Je loue leur ténacité, leur esprit d’entreprenariat, leur solidarité, leur goût de perpétuer ce qu’ils sont. Les nôtres qui sommeillent dans la souche me me questionnent, m’étonnent, me dérangent bien plus. Ils bougonnent, s’évertuent à démolir leurs semblables, à critiquer les efforts louables. Ils sont des colonisés. Ceux qui arrivent, ne voulant pas se couler dans ce moule minoritaire et défaitiste, s’affirment, s’organisent, se soutiennent, se congratulent, s’entourent de solidarités qui m’émerveillent. Ils ne sont pas tous racistes. Ils sont tout simplement débrouillards. Les habitants de la souche se jalousent trop pour les imiter. Il faudrait qu’ils cessent de se traiter pour ce qu’ils ne sont pas et penser à réaliser ce qu’ils ont toujours été : une majorité libre.

Si la souche s’éveillait, prenait son rôle et sa position au sérieux, peut-être que l’arbre prendrait d’autres couleurs, émerveillerait les boutures qui viennent s’ajuster à une réalité qui n’a pas le courage de se définir bien clairement. Je vais me coucher, ce soir, plus «raciste» qu’avant. Parce qu’avant, je ne savais pas trop et je ne pouvais oser. Maintenant je sais, je sais mieux qu’avant en espérant que demain, j’oserais penser qu’on pourrait faire et être autrement si ces Québécois de souche décidaient qu’il faut qu’il en soit autrement.

De cela, je ne suis pas sûr! Et c’est pourquoi, je pense, qu’il se déroulera bien des lunes avant que mon nouveau «racisme» ne me quitte. Je vais sans doute mourir avec. Quelque part dans le temps, greffé à une souche pourrie qui retient de moins en moins de monde et qui fera la risée de ceux qui écriront plus tard son histoire.

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