Compte rendu : Les imposteurs de la gauche québécoise – Philippe Sauro Cinq-Mars

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Imposteurs de la gauche québécoise(Les) | Archambault« Les imposteurs de la gauche québécoise » est un essai visant à mettre en perspective le schisme vécu par la gauche occidentale depuis les années 60, tout en présentant les spécificités de ce phénomène pour la nation québécoise. Les années 60 ayant vu l’émergence d’un mouvement de gauche « post-moderne » aux valeurs souvent opposées à la gauche classique (aussi appelée libéralisme classique ou gauche progressiste), l’auteur qualifie la gauche post-moderne de régressive et contraire aux idées originales de la gauche. Et c’est à travers l’analyse d’un penseur issu initialement de cette gauche moderne, puis repoussé à droite par les dérives de la gauche post-moderne, qu’est distillée cette dernière, ce qui lui donne son angle authentique. Des critiques qui ne sont pas sans rappeler celles d’un Jordan Peterson, que l’on pourrait qualifier de libéral classique, envers cette même gauche régressive ou encore celles de Mathieu Bock-Côté dans son livre « Le multiculturalisme comme religion politique », qui fait le même procès à cette gauche post-moderne, mais avec une perspective plus conservatrice.

La grande force de cet essai de 263 pages est sa grande accessibilité ainsi que la concision de son auteur dans les thématiques abordées. Un lecteur néophyte en idéologies politiques ne s’y perdra pas, car l’auteur a pris soin de vulgariser suffisamment les thèmes abordés pour rendre le texte accessible sans pour autant perdre en qualité dans la critique formulée.

Le livre s’articule autour de trois principaux chapitres et thèmes : Contexte idéologique, Facilitateurs et idiots utiles et finalement Idéologue et guerriers sociaux. Le premier chapitre, titré « Contexte idéologique », est le plus important, car c’est celui qui explique l’évolution de la gauche à partir de la Révolution française jusqu’à aujourd’hui. C’est dans ce chapitre que l’on explique les fondements idéologiques de la gauche, son évolution et l’inversion de ses valeurs dans les années soixante. C’est aussi dans ce chapitre que l’on explique les spécificités québécoises. Les deux chapitres suivants présentent les résultats de l’apparition de la gauche post-moderne dans la réalité québécoise et si le premier chapitre concernait la théorie, les deux derniers concernent la pratique. Dans le second chapitre « Facilitateurs et idiots utiles », l’auteur montre comment la gauche post-moderne se mélange aujourd’hui avec la gauche moderne, amenant à des paradoxes idéologiques, des incompatibilités ou encore à des dysfonctionnements; on y discutera entre autres du mouvement souverainiste, du PQ, de QS, du NPD et de bien d’autres milieux où la gauche progressiste et la gauche régressive se mélangent dans une complète incohérence. Dans le troisième chapitre, « Idéologues et guerriers sociaux », on présente les combats mis de l’avant par la gauche post-moderne. Ce chapitre est particulièrement d’actualité puisqu’il résume les combats menés par cette gauche régressive au Québec lors des cinq dernières années.

 

Premier chapitre : Contexte idéologique

En guise de préambule, l’auteur affirme que « nous vivons en des temps de déplacement tectonique du point de vue des idées et du politique ; les secousses font craindre le pire. Et comme dans tous les périodes transitoires ou les idéologies se métamorphosent, une grande confusion règne lorsque vient le temps de déterminer ce qui vient de la gauche ou de la droite ». Si certains analystes affirment que le spectre gauche-droite est périmé, comme Alexandre Cormier-Denis qui suggère que celui-ci sera remplacé par le spectre patriotes-mondialistes, Cinq-Mars considère quant à lui que celui-ci est simplement, à certains niveaux, renversé. En effet selon l’auteur, « le champ gauche, depuis les années 1960, a été pris en otage par des idéologues de la postmodernité, une position idéologiquement profondément anti-moderne et donc, en opposition avec le progressisme classique qui l’avait pourtant animé jusque-là ».

Pour mieux comprendre ce changement, Cinq-Mars rappelle l’histoire de la gauche qui a vécu d’autres bouleversements par le passé. L’auteur rappelle que la division gauche-droite provient initialement de France au moment de la révolution de 1789; la gauche était alors représentée par la bourgeoisie, qui luttait contre la classe aristocratique. Plus tard, la population jouissant de nouvelles libertés, les valeurs héritées de la révolution permirent au système capitaliste de se développer, enrichissant alors les bourgeois par rapport à la classe ouvrière et ainsi le socialisme, opposant bourgeois et ouvriers, prit naissance; les ouvriers se trouvant à gauche et les bourgeois, anciennement à gauche, étant repositionnés sur le champ droit. Finalement, l’avènement de l’état providence dans le milieu du 20e siècle amènera une sorte d’équilibre gauche-droite où les riches peuvent s’enrichir et où la classe ouvrière, devenue la classe moyenne, deviendra suffisamment aisée pour éviter d’avoir de quelconques attirances envers des idées révolutionnaires.

Au 20e siècle, les luttes pour les droits civiques (droit des femmes, droit des noirs, droit des homosexuels) ont cependant pris le relais des combats menés par le champ gauche. Si au départ, plusieurs de ces luttes étaient légitimes, plusieurs de celles-ci se sont poursuivies même une fois qu’elles eurent gagné ce qui pourrait être considéré juste et c’est ainsi que ces luttes se sont corrompues. C’est ainsi que la gauche post-moderne, née dans les luttes pour les droits civiques, a commencé à s’opposer à plusieurs idées de la gauche moderne. À titre d’exemple, la laïcité est un concept de gauche moderne auquel s’oppose la gauche post-moderne; les post-modernes brandiront les droits civiques et la charte des droits et libertés (liberté de religion) alors que les modernes invoqueront le bien commun qui a le désavantage de ne pas être protégé par une charte des droits collectifs.

À propos des post-modernes, l’auteur soulève les points suivants :

  • La gauche ne lutte plus en bloc contre la fameuse classe possédante, mais contre diverses dominations, diverses oppressions pouvant s’amalgamer selon les circonstances particulières.
  • Un problème ressort de la culture de lutte créée par les post-modernes : elle devient une culture de lutte permanente.
  • Les post-modernes vont étendre le domaine possible de la lutte en théorisant des notions de domination symbolique et de violence symbolique ; multipliant dès lors les interprétations possibles de ce qu’est justement une domination ou une violence.
  • Ils feront entrer la réalité dans le champ de l’interprétation, du négociable.
  • Lorsqu’on cumule la somme des causes portées par les militants de la gauche actuelle, on constate que la volonté d’abattre la société libérale que portait l’idéal marxiste l’anime toujours.
  • La gauche socialiste classique visait l’amélioration de la civilisation occidentale, une poursuite du progrès. Or la gauche post-moderne ne vise en aucun cas son amélioration, elle cherche avant tout à l’achever. L’important c’est de déconstruire l’empire occidental, peu importe ce qui en ressortira.
  • Si on a abandonné la révolution violente, on assiste donc à un nouveau type de révolution ; la déconstruction effectuée de manière constante et progressive.
  • D’une civilisation progressiste, nous sommes devenus une civilisation qui se déteste elle-même et souhaite son propre déclin. D’une civilisation universaliste, nous sommes devenus une civilisation relativiste qui accorde du crédit à tout opinion subjective. De sociétés rationnelles et scientifiques, nous sommes devenus des sociétés superstitieuses et hermétiques.
  • Déjà les sphères académiques, les médias et même la classe politique sont dominés par des discours intégrés dans ce nouveau paradigme.


Second chapitre : Facilitateurs et idiots utiles

Dans le second chapitre, l’auteur montre comment l’idéologie post-moderne s’est invitée dans les grands partis politiques québécois et canadiens. Au niveau canadien, on soulignera la présence de ces idées au NPD, mais aussi (surtout) au parti libéral de Justin Trudeau. Au niveau québécois, il sera question de Québec Solidaire, d’Option Nationale et du Parti Québécois.

Cinq-Mars souligne que Justin Trudeau est probablement le dirigeant le plus post-moderne de l’occident. « Après toutes ces visites dans des mosquées, après tous ces déguisements à saveur culturelle, il deviendra évident que Trudeau vouera un culte aveugle à la diversité ». L’auteur rappelle que si historiquement la société libérale valorisait le caractère des individus indépendamment de leur origine ethnique ou de leur religion, il semble que le prisme se soit inversé puisqu’on doit maintenant « valoriser la couleur de peau, la religion et l’ethnie ». L’auteur conclu ainsi : « la représentation forcée des minorités, telle est le vrai racisme en occident aujourd’hui. En cela, Trudeau apparait comme l’un de ses plus grands promoteurs ».

Au sujet de Québec Solidaire, Cinq-Mars affirme que « ce que ces nouveaux marxistes n’osent pas admettre, c’est qu’ils prennent les gens des milieux communautaires pour le nouveau prolétariat. Et dans leurs esprits tordus, le travailleur moyen, consommateur capitaliste et énergivore, serait une forme de koulak, une bourgeoise de vendu de bas étage dont il faudrait se débarrasser ». Ainsi, « l’électorat de Québec Solidaire fréquente probablement plus les cafés bio et bars à tapas que les quincailleries et foires agricoles. Et les gens au centre de leur attention fréquentent plus les soupes populaires et les refuges que les piquetages et les consultations publiques ». Au sujet de la souveraineté, l’auteur souligne que Québec Solidaire a une vision qui est loin d’être inclusive : « Québec solidaire supposera que l’accession à l’indépendance est un processus inévitablement de gauche puisqu’anticolonial, progressiste et disruptif. On s’aliène alors l’entièreté du champ droit ». Ce n’est pas sans rappeler Pierre Falardeau qui dénonçait le souverainisme conditionnel de Québec Solidaire ; la souveraineté à condition que ceci mène à un pays où règneront les valeurs de la gauche post-moderne. Aussi bien dire que la souveraineté est un instrument pour pousser un agenda politique.

Par rapport à Option Nationale, l’auteur soulignera qu’après le départ de Jean-Martin Aussant, Sol Zanetti fera la même erreur que Québec Solidaire, soit de mettre des conditions à l’indépendance. Au sujet du Parti Québécois, Cinq-Mars rappellera comment la tentative de rapprochement de Jean-François Lisée avec Québec Solidaire a couté cher au PQ. Au lieu de rassembler les nationalistes et/ou souverainistes de droite et de gauche dans un même grand parti, le PQ s’est enlisé sur sa gauche, se faisant dépasser sur sa droite par la Coalition Avenir Québec.

Troisième chapitre : idéologues et justiciers sociaux

Ce chapitre montre comment le mouvement féministe a également été infiltré par des éléments de la gauche post-moderne; comment la religion musulmane s’est invitée chez la gauche qui était traditionnellement laïque; et comment le racialisme se popularise à travers l’idéologie de gauche. On termine en présentant la gauche de combat et ses antifas.

Dans le camp féministe, plusieurs éléments de la gauche post-moderne y ont fait leur apparition. Par exemple, les « violences symboliques » y ont fait leur entrée : lorsqu’un homme parle plus longtemps qu’une femme dans un débat, on considèrerait ceci comme de la violence symbolique. Le féminisme ne servirait plus la cause des femmes et aurait été instrumentalisé par les autres causes de la gauche post-moderne. Le paradoxe des féministes voilées en est aussi un bon exemple, tout comme l’infiltration LGBT chez la fédération des femmes. Avec un transsexuel à sa tête, la Fédération des Femmes « fera plus avancer la cause transgenre que la cause féministe » et « elle redéfinira ce qui fait l’essence de la féminité, c’est-à-dire la biologie ». L’auteur conclut ainsi : « les dérives actuelles entourant le mouvement féministe semblent plutôt alimentées par les dynamiques tribales des études intersectionnelles et de genre qui ont littéralement parasité la cause des femmes ».

Au sujet du racisme, Cinq-Mars suggère que le racisme est de retour et c’est la gauche post-moderne qui en fait la promotion. L’auteur rappelle que pour les post-modernes, « le monde est divisé entre bons et méchants, opprimés et oppresseurs […] les blancs seront automatiquement dépeints comme riches, dominateurs, privilégiés, quand bien même ils viennent d’une famille de mineurs pauvres, d’ouvriers d’usine ou d’assistés sociaux ». L’auteur résume ainsi : « C’est un concours d’empathie. Un concours de victimisation. Et dans ce concours, une chose est assurée, on veut faire des derniers les premiers, obligeant les blancs à être bons derniers ».

Concernant l’appropriation culturelle, l’auteur présente le nouveau racisme : « La logique d’Émilie Nicolas, c’est donc celle de la hiérarchisation des droits sur l’usage et l’expression de la culture en fonction de l’origine culturelle ou ethnique ». Ce que l’auteur nous explique, c’est que pour combattre la soi-disant hiérarchie des privilèges, la gauche y a opposé une hiérarchie des droits. Ce qui explique le concept d’appropriation culturelle où le blanc ne peut rien s’approprier, mais où tout le monde peut s’approprier la culture du blanc. Pour contrebalancer, les soies disant « privilèges blancs », il faudrait donner plus de droits aux minorités de manière inversement proportionnelle à leurs « privilèges ».

Chapitre de conclusion

Dans son chapitre conclusif, l’auteur démontre comment la mouvance post-moderne est loin d’être marginale, mais est au contraire bien implantée dans nos institutions publiques, dans nos médias et dans nos vies.

Au sujet des débats permettant d’aborder les enjeux importants de notre société, l’auteur affirme qu’ils sont en train de devenir impossible : « La droite ne peut plus débattre avec la gauche parce qu’elle [la gauche]n’adhère pas aux prémices de base du paradigme qui donne naissance à ces débats. [..] Ainsi, on peut dire que la gauche post-moderne, dans son manque de rigueur, saute beaucoup d’étapes de débats essentiels, et sans qu’aucun consensus ne soit fait nulle part, elle se lance toujours rapidement dans la revendication sociale et législative. »

Par rapport au média, Cinq-Mars suggère qu’« en l’absence d’une couverture médiatique adéquate, le véritable débat en occident s’est tourné vers les médias sociaux, plus représentatif de l’immense fracture idéologique de nos sociétés […] la majorité des émissions télé du Québec poursuivent un agenda politique flanqué à gauche. Cela fait en sorte que tout est interprété selon les cadres, les termes, les concepts de la gauche sur la scène publique. »

Concernant nos institutions publiques, elles seraient devenues des instruments du post-modernisme : « Nous voyons déjà l’institutionnalisation avancée de ce moralisme postmoderne et régressif. Il a réussi à s’infiltrer dans les universités, les médias et dans les administrations publiques et les organisations publiques et les organisations de manière générale. Avec ces élites technocrate au pouvoir, on présente les gens normaux comme les ennemis de la société nouvelle : ils seraient incultes, vulgaires et choquants […] On voit déjà le détournement idéologique dans l’ensemble des partis politiques. Tous se sont conformés à ce paradigme qui s’est imposé malgré le ressentiment populaire […] Le pouvoir suprême ne venant plus des politiciens élus, mais plutôt des administrations publiques et de la bureaucratie […] On remarque aussi que les grands choix de société sont tranchés par des chartes et les cours de justice. Le légalisme devenant la posture dominante des débats de nature sociale ».

Au sujet de la gauche classique, Cinq-Mars est pessimiste : « Nous pouvons déjà dire que nous assistons à l’écroulement général de la gauche classique au profit de cette gauche post-moderne et foncièrement régressive. » À ce sujet, le titre de l’essai porte bien son nom : « Les Imposteurs de la gauche québécoise » ; les imposteurs (les post-modernes) ont tellement bien infiltré la gauche moderne que celle-ci aura été éliminée, tassée ou encore transformée pour devenir la gauche post-moderne que nous voyons aujourd’hui.

Références

Philippe Sauro Cinq-Mars (2018), « Les imposteurs de la gauche québécoise », Les Intouchables, ISBN 978-2-89549-476-8

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