Hélène Desportes, fille du Canada et mère des Canadiens français

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On admet en général que la Nouvelle-France a été fondée en 1608, quelques années après la fondation de l’Acadie et un an après la fondation de la Virginie, avec l’installation de Samuel de Champlain, Pierre Dugua de Mons et 28 autres colons courageux dans ce qui est maintenant connu comme la Ville de Québec. Champlain et ses hommes ont construit l’Habitation, un fort modeste qui allait plus tard s’agrandir et devenir une véritable ville.

Mais plus important que le premier bâtiment érigé en Amérique par les Français, c’est la naissance du premier Canadien, un honneur autrefois attribué par l’historien Benjamin Sulte à Guillemette Couillard (Hébert), mais qui appartient en réalité à Hélène Desportes. Cet événement a marqué le tout début d’un nouveau peuple, le peuple canadien-français, un peuple ni totalement américain ni totalement européen, une race unique qui allait devenir un peuple à part entière.

Hélène est née en 1620, bien que la date exacte de sa naissance ne soit pas connue. La seule trace en notre possession de cet événement est le certificat de baptême émis le 7 juillet à Québec. Or, sachant que les colons français étaient profondément catholiques, il est probable que le baptême ait eu lieu tout de suite après la naissance d’Hélène, car ses parents n’auraient probablement pas voulu qu’elle se retrouve dans les limbes si elle décédait avant d’être baptisée, surtout que la mortalité infantile était un phénomène très courant.

Plus tard, le 26 août 1621, naitrait Guillemette Hébert, la fille de Louis Hébert et de Marie Rollet, suivi peu de temps après en octobre par Eustache Martin, amorçant ainsi la croissance démographique du Canada, qui augmentera surtout en raison de la natalité plutôt qu’en raison de l’influx de nouveaux colons.

Au moment de la naissance d’Hélène Desportes, la Nouvelle-France n’était pas encore une province française. Elle était alors administrée par des sociétés privées mandatées par le roi, et qui ne s’intéressaient qu’au commerce de la fourrure avec les chasseurs amérindiens. Même si cela faisait partie de leur contrat, la colonisation de la terre était un fardeau qu’ils assumaient à contrecœur. Il y avait très peu de familles installées au Québec. La Nouvelle-France était surtout une colonie de comptoirs utilisée comme poste de traite. Québec comptait à l’époque environ 60 habitants . Les efforts de Samuel de Champlain pour accroître la population étaient contrecarrés par les marchands qui voulaient que la colonie ne soit qu’un avant-poste économique. À cette époque, le fort de Québec était encore directement menacé par des tribus amérindiennes hostiles. Les Iroquois, par exemple, avaient capturé et torturé certains des alliés français devant les fortifications de la ville, suscitant l’horreur dans les rangs des colons .

Mais cette menace et celle de la Nouvelle-Angleterre sur la jeune colonie n’avaient pas dissuadé les fidèles pionniers de Québec. Malgré l’adversité, le premier fermier, Louis Hébert, s’y était installé trois ans plus tôt avec son épouse, Marie Rollet, qui allait devenir la première institutrice de la colonie ; ses efforts ont permis à la jeune colonie de se nourrir de produits frais.

Les parents d’Hélène, Pierre Desportes et François Langlois, faisaient partie de ces premiers pionniers. Desportes était probablement arrivé avec sa femme en 1614, sur le même bateau que sa belle-sœur et son mari, Abraham Martin, qui donna son nom aux plaines d’Abraham, là où le général James Wolfe a vaincu le général Louis Montcalm en 1759, scellant ainsi le sort de la Nouvelle-France.

Malheureusement, on connaît peu de choses sur Desportes lui-même, à part le fait qu’il soit venu en Nouvelle-France en tant que commis pour une entreprise privée . Il était donc éduqué et savait écrire. Nous savons également qu’il était proche de Samuel de Champlain, comme la plupart des premiers colons. Il a d’ailleurs nommé sa fille en l’honneur de la femme de Champlain, qui lui a servi de marraine .

Pierre Desportes et sa femme étaient fidèles à la colonie et y mettaient tous leurs espoirs. Après que les frères Kirke eurent pris Québec en 1629, ils ont été déportés avec la jeune Hélène à Londres puis en France, où ils auraient pu reprendre une vie normale. Mais dès la signature d’un traité de paix, l’Amérique étant devenue leur patrie de cœur, ils revinrent sur les rives du fleuve Saint-Laurent avec Samuel de Champlain, en 1633.

Comme mentionné ci-dessus, Hélène avait sa propre famille. Elle épousa Guillaume Hébert, le fils unique de Louis Hébert, à Québec, en octobre 1634. Contrairement à Hélène, Guillaume était né en France, mais avait accompagné son père en Nouvelle-France à un très jeune âge. Le jeune couple vivait dans la ferme de Guillaume, car il avait hérité de la moitié des terres de son père. Ils ont vécu heureux pendant quelques années. La famille s’est rapidement agrandie avec trois enfants, Joseph, Françoise et un autre qui n’a pas atteint l’âge adulte. Cependant, ce bonheur fut de courte durée. En septembre 1639 , Guillaume mourut, laissant Hélène seule avec ses enfants.

En tant que veuve, il aurait été très difficile pour Hélène d’entretenir la terre dont elle avait hérité tout en élevant ses enfants. Quelques mois après, elle épousa par conséquent Noël Morin, un respectable charpentier et tonnelier, l’un des pionniers de la rivière Southern, un territoire maintenant connu sous le nom de Montmagny, situé au sud-est de la ville de Québec. Les membres les plus prestigieux de la colonie, comme Robert Giffard, Jean Jolliet, Louis Couillard ont assisté à la cérémonie.

De cette union, sont nés douze enfants, six fils et six filles, dont la plupart ont survécu jusque l’âge adulte. Cette tradition canadienne-française des grandes familles s’est perdue dans les années 1960 lorsque le Québec a troqué la croix pour la laïcité.

Parmi ses enfants, Germain Morin est devenu célèbre pour avoir été le premier prêtre né au Canada, tandis que Marie, dont le parrain n’était autre que le gouverneur Louis d’Ailleboust de Coulonges, est devenue la première religieuse née au Canada. Ce qui démontre que la religion était une facette très importante de la société canadienne primitive et plus particulièrement de la famille d’Hélène. Quant aux autres enfants, beaucoup d’entre eux se sont mariés et ont fondé leur propre famille, souvent elle-même composée de nombreux enfants. Avoir une grande famille était alors considéré comme plus important que de profiter du confort matériel.

Il est probable qu’Hélène ait assisté à plusieurs de ces naissances, car elle était devenue sage-femme, une profession que deux de ses filles exerceront à leur tour. Ayant elle-même accouché 15 fois, Hélène avait acquis une expérience de première main.

Avec ses nombreux descendants, Hélène a donné une fondation au peuple canadien-français, probablement plus importante que les murs que Champlain a érigés. Selon l’historien Lionel Groulx, les Canadiens français d’aujourd’hui, au nombre d’environ 5 250 000, descendent des 4 000 couples qui se sont établis avant la conquête britannique . Sachant que l’afflux des Français s’est totalement tari en 1760, cette croissance démographique est tout à fait exceptionnelle. Avec les familles nombreuses, le nombre de Canadiens français a continué d’augmenter, même sous un régime hostile, confirmant ainsi la maxime d’Auguste Comte, « la démographie est le destin ».

Selon les archives, Hélène a été au cours de sa vie une membre respectée de la communauté . Elle était une fervente catholique engagée dans la vie de la nouvelle colonie. Son mari étant un artisan prospère, la famille a pu vivre dans une certaine opulence pour cette époque.

La cause du décès d’Hélène à 55 ans est inconnue, mais sa mort est associée à un autre symbole puissant. Elle mourut en effet le 24 juin 1675, jour de la mort de Saint-Jean-Baptiste, celui qui sera plus tard nommé le saint patron des Canadiens français et dont l’anniversaire deviendra éventuellement la fête nationale du Québec.

À la mort d’Hélène Desportes, la Nouvelle-France était en plein essor socioéconomique. Le temps où elle était dirigée par des sociétés privées était révolu. Le passage de l’intendant Jean Talon, mandaté par le roi Louis XIV, avait donné un renouveau à la colonie française. Ce n’était plus un avant-poste commercial, mais une province française. Sous sa courte administration, de 1665 à 1672, la population est passée de 3 215 à 7 605 habitants.

Trou de mémoire

Bien qu’Hélène Desportes soit la fondatrice du peuple canadien-français, elle a été pratiquement oubliée par ses descendants. Le 400e anniversaire de son baptême aurait pourtant dû raviver l’intérêt pour son histoire, mais il est passé inaperçu.

Lors du 400e anniversaire de la ville de Québec, célébré en grande pompe pendant une année entière, non seulement au Québec, mais dans tout le Canada et même en Europe, au cout de 155 millions de dollars canadiens, il n’y eut en effet aucune célébration, aucun mémorial, aucune mention, absolument rien sur Hélène Desportes.

Or, si l’on peut se réjouir de ces célébrations, l’indifférence totale à l’égard d’Hélène Desportes est emblématique. Elle révèle en effet l’abime séparant le nationalisme ethnique traditionnel et le nationalisme civique qui prédomine actuellement au Québec, une forme de nationalisme qui ne tient pas compte de l’origine ethnique ou raciale des citoyens. Comme les deux événements ont eu lieu au même endroit et à la même date, il était pourtant logique de célébrer à la fois la naissance de la ville de Québec et la naissance de l’aïeule du peuple canadien-français. Mais la célébration de l’anniversaire d’Hélène Desportes ne cadre tout simplement pas avec le nationalisme politiquement correct, englobant et inclusif, cher aux élites québécoises.


 

Bibliographie:

  • Gosselin, Auguste. M. Jean le Sueur: ancien curé de Saint-Sauveur-de-Thury, premier prêtre séculier du Canada, 1634-1668. Imprimerie de l’Eure, 1894.
  • Groulx, Lionel. Histoire du Canada français. Tomes 1 et 2, Éditions Fidès, 1961.
    Groulx, Lionel. La naissance d’une race. Bibliothèque de l’Action française, 1919.
  • Hébert, P.-M. Premier Acadien et premier Canadien. Histoire Québec, 8 (2), 35–38, 2002.
  • Hopkins, Castell. Histoire populaire du Canada. Bradley Garretson Company, 1901.
  • Proulx, Gilles. Nouvelle-France. Ce qu’on aurait dû vous enseigner. Éd. du Journal, 2016.
  • Roy, Léon. La première Canadienne française. Bulletin des recherches historiques, 48 (7), 205-208, juillet 1942.
  • Roy, Léon. Pierre Desportes et sa descendance. Mémoires de la Société généalogique canadienne-française, 2 (3), 165-168, 1947.
  • Sulte, Benjamin. Histoire des Canadiens français, Tomes 1 et 2, Wilson & cie, 1882.
  • Tanguay, Cyprien. Dictionnaire généalogique des familles canadiennes depuis la fondation de la colonie jusqu’à nos jours. Éditions Sénécal, 1871.
  • Tremblay, Sylvie. Les descendants de Louis Hébert, mythe ou réalité? Cap-aux-Diamants, 58, 1999.
  • Anonyme. Notes historiques sur Saint-Thomas de Montmagny. Courrier du livre, 423.-430.

Références

  1. Gilles Proulx. Nouvelle-France. Ce qu’on aurait dû vous enseigner, Ed. du Journal, 2016, p. 57.
  2. Castell Hopkins. Histoire populaire du Canada, Bradley Garretson Company, 1901.
  3. P.-M. Hébert. Premier Acadien et premier Canadien. Histoire Québec, 8 (2), 2002. p. 37.
  4. Léon Roy. « La première canadienne française » in Bulletin des recherches historiques, 48 (7), juillet 1942, p. 206.
  5.  https://www.nosorigines.qc.ca/Genealogi … l&pid=5007
  6. Léon Roy, Op. Cit., p. 206.
  7.  Lionel Groulx. La naissance d’une race. Bibliothèque de l’Action française, Montréal, 1919, p. 18.
  8.  Notes historiques sur Saint-Thomas de Montmagny. Courrier du livre, p. 423.

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