Concours sur l’identité québécoise FQS – Troisième place : La mémoire d’un fleuve ou le courant oublieux

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On a laissé notre jeunesse voir le monde sous un ciel gris d’une épaisse fumée. Une fumée dégagée de nous avoir trop longtemps consumés. Le goût de la conscience est corrompu par nos sens, et l’ambition de l’honneur a le dos courbé et les épaules meurtries. Nous n’irons plus loin, car nous ne savons plus qu’aller loin, c’est aller de l’avant. Nous étouffons ainsi dans un nuage de suie et de soie. Nous cherchons les sirènes, mais il n’y a plus de rêve. Loin sont les temps empruntés aux enfants, les pierres amassées pour ériger des forteresses devant laquelle, poings serrés, l’épée tendue, menaçant le clair de lune, l’on saignait pour nos fils, l’on mourrait pour nos terres. On nous a convaincu que notre race est ainsi faite.

Trop jeune, je n’ai connu cette fougue que dans les livres, espérant qu’il était vrai que l’honneur jadis régnait, espérant qu’il est vain le mauvais sort de nos idéaux, espérant que tant que livres il y aura, gloire il restera.

Mais si la jeunesse ne tient plus le sceptre de la véhémence et de la révolution, et que les lauriers sur son cœur ont séché? Mais si l’âge d’or oubliait ses vingt ans entre des draps souillés, entre des murs trop blancs, trop étanches. Si l’un oublie, l’autre se meurt… l’un périra, l’autre s’éteindra. Notre patrie est donc souvenance. Qui sommes-nous donc, égarés entre une mémoire esseulée et une jeunesse indifférente et stérile? Souvent, je doute, lorsque je vois déteindre sur mes pairs des couleurs étrangères, que nous ayons la force nécessaire pour devenir un pays. Les couleurs sombres de l’impérialisme arrogant de nos voisins du sud, du capitalisme libéral qu’ils nous ont imposé, conjointes aux frontières traversées par des dizaines de milliers d’arrivants venus chaque année de nouveaux horizons, non plus en quête de paradis promis, mais aveuglés d’un désir pervers de colonisation, nous avons peine à nous définir autrement que par une toile de fond, un tissu vierge sur lequel le monde peint ses propres nuances. J’ai cependant la conviction que nous existons, Québécois, ceux que l’on appelait Canadien-français. J’ai l’amère impression que nous vaguons, égarés. Une épave qui dérive sur le Saint-Laurent en cherchant les dessous de son essence dans le reflet des montagnes, dans la réflexion des villes. N’oublions jamais que nos paysages nous dessinent, des plages blondes des Îles-de-la-Madeleine à la croix scintillante du Mont-Royal, de la Place Ville-Marie aux forêts boréales, nous sommes un panorama époustouflant. Nous sommes un fleuve qui porte les saisons.

Pouvons-nous cependant nous définir par nos paysages? J’aime espérer que notre moelle est faite du bois de nos forêts, du roc de nos montagnes. Nos yeux bleus, verts, noisettes reflètent l’ardeur et la ténacité de nos paysages et la force de notre fleuve qui soutient nos révoltes. Nous sommes certes incertains comme l’été qui s’efface après trois mois, mais brillant d’un soleil de plomb, chaleureux comme une maison de campagne aux épais murs de pierres. Nous sommes riches comme nos récoltes d’automne, généreux comme nos terres fertiles. Nous sommes vigoureux comme l’hiver, résilients, robustes et coriaces. Nous sommes une forêt d’érables, nos veines coulent de sève et la neige goûte le sucre du pays. Nous sommes le printemps au pied du monde, notre province un bourgeon, nos espoirs des caïeux naissants de la confiance de nos anciens.

J’ai peur de mes cauchemars, mais peut-être plus de mes rêves, car la surface de notre contrée est noircie et oublieuse. Je me réfugie alors dans ses racines. Au commencement, des hommes et des femmes venus d’Europe avec leur sang millénaire et leur foi sincère, immuable et héroïque. Nous ne sommes pas nés à l’ombre des croix : nous avons grandi à la lumière des clochers. Notre jeunesse prie désormais l’argent qui brûle ses aspirations et ignore les dimanches.

Je crains souvent la révolte impossible. Notre caractère contrit s’excuse continuellement de ses paroles malgré qu’elles soient chuchotées, nos révolutions sont tranquilles et s’oublient trop vite. À reconnaître nos ancêtres, notre pays serait gagné.

Mais nos trous de mémoires n’effacent en rien notre essence. Notre âme de guerrier est racontée par la langue de la poésie, avec l’accent des rois. Si la culture québécoise en est une de souvenance, elle s’illustre par les plus beaux mots. Nos paroles sont le fief de nos êtres. Elle nous définit d’irréductibles dans une Amérique hostile. En vérité, nous nous définissons plus par la survivance de notre langage plutôt que par la langue elle-même, car cette durabilité, ce refus de crever est la preuve indiscutable de notre combativité. Les uns aux autres, nous sommes rattachés par une ceinture fléchée flamboyante, tricotée serrée. Notre langue sait citer les plus beaux vers, nos poètes comptent parmi les plus grands. D’une terre aride et sèche ne peut croître des Groulx, Aquin, Nelligan, Ducharme, Miron. Notre langue se crie, s’écrit, se bat. Notre voix est rauque, il est temps de mordre la main qui nous fait taire, il est temps de chanter notre indépendance sur un bel air d’accordéon. Devenons, à l’instar des mots de Groulx, « la génération des vivants. Ils sont la dernière génération des morts! » Redonnons vie à un pays avorté. Malgré le monde moderne qui dessèche nos ambitions, j’ai la conviction que nos racines s’abreuvent encore aujourd’hui de la force de nos bâtisseurs.

Nous sommes descendants d’un peuple forgé dans l’abandon, malgré que sa matière première eût été la force de mille colosses, le courage de mille colons. Nous sommes héritiers d’un peuple adopté, mal aimé, bâillonné, opprimé, né de la volonté de bâtir avec les poings menottés. Nous sommes un peuple cicatrisé. Toutefois, nous sommes un peuple, un peuple qui se conjugue, à l’imparfait, certes, mais surtout au présent, puis, si nous retrouvons la force du nombre, au futur. Ensemble, Québécois, nous sommes des hommes et des femmes qui se dessinent à l’encre des souvenirs sur un tableau impérissable et vivant, à condition que nous nous donnions la galerie pour nous exposer.

Notre sang est venu d’Europe, nous portons l’Histoire du monde en nous et nous nous devons d’écrire ensemble le premier chapitre de notre pays, afin que nous devenions, enfin, autre chose qu’un prologue.

Mme K

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