Nos poésies oubliées – Entretien avec François de Bienville

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Depuis le début de son aventure, il y a près de dix ans, Le Harfang a laissé une grande place à la littérature dans ses pages, la traitant comme une arme métapolitique puissante et peu onéreuse à employer. Pourtant, cette approche était imparfaite, puisqu’elle se concentrait sur la littérature engagée, laissant de côté un autre aspect de la littérature, soit le fait qu’elle recèle une partie de notre âme collective et qu’à l’instar de l’œil, miroir de l’âme, la littérature d’hier permet de sonder ce que fut l’esprit de notre peuple.

Il est de bon ton de vouloir préserver notre patrimoine, nos reliques et nos bâtisses, mais comme nous le répétons, notre héritage n’est pas que matériel, n’en déplaise aux actuaires qui nous gouvernent. Il est multiforme et comprend autant le sang qui coule dans nos veines que la langue et la culture qui nous furent passés de génération en génération, sans oublier le legs spirituel laissé par nos pères.

Mais le lien fut brisé. La modernité mit fin à cette chaîne interrompue, ce pourquoi la Fédération des Québécois de souche place comme objectif « la reconquête de notre peuple », mais aussi la réappropriation de notre patrimoine. À ce titre, nous ne pouvons que saluer la récente publication de « Nos poésies oubliées » Voix retrouvées des héritiers de Nouvelle-France, un ouvrage de qualité nous permettant de plonger dans les vers de nos aïeux, ces écrivains du XIXe et du début du XXe siècle, trop enracinés pour être au goût du jour à une époque dominée par l’instantanéité et le prêt à jeter.

François de Bienville s’est fait archéologue et a exhumé du riche terreau laurentien ces vers qui reprennent vie au contact de la lumière. Une anthologie savoureuse pour accompagner les mornes mois de l’hiver. Non, la poésie québécoise ne se résume pas à Gaston Miron et Catherine Dorion. Notre honneur est sauf !

Harfang – Comment en êtes-vous venu à développer une telle passion pour la poésie alors que rien dans votre parcours ne présageait un tel amour ?

François de Bienville – En fait, je me suis toujours intéressé à l’histoire de notre peuple issu de Nouvelle-France. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de réchapper d’errements politiques passés, particulièrement sur l’enjeu national. Puis, petit à petit, je me suis intéressé à notre histoire littéraire, qui m’a captivé de plus en plus. J’ai dès lors compris l’importance de la littérature pour comprendre les valeurs d’un peuple durant les diverses phases de son parcours historique.

Quant à la poésie, c’est venu dans la même foulée. Je dois préciser que la poésie telle qu’on me l’avait enseignée à l’école secondaire et, surtout, au cégep, mis à part quelques noms de poètes français comme Baudelaire, Lamartine ou Hugo, n’avait pas fait naître beaucoup d’intérêt en moi. Surtout pas la poésie dite « québécoise », qui se résumait à quelques noms, toujours les mêmes : Nelligan, St-Denys Garneau, Miron, Godin, et c’est à peu près tout. Plusieurs des poèmes ultérieurs à 1960 qu’on nous présentait me paraissaient même d’un narcissisme morbide, sans queue ni tête, même repoussants, comme les vers de tel poète, qui aujourd’hui est dans notre intelligentsia une icône à vénération obligatoire que je ne nommerai pas par charité, qui s’extasient devant une scène de ruelle où les poubelles pourrissent durant une canicule de juillet. Je ne me suis jamais cru la prétention d’avoir assez de raffinement littéraire pour apprécier ce genre de fatras de mots qui n’incite guère à la contemplation et encore moins à la méditation. Évidemment, il ne faut pas parler d’élévation de cœur ou d’âme, et encore moins de patriotisme, car c’est proscrit de la production autorisée par les éditeurs de poésie de notre époque, qui aussi rejettent, sans même les examiner, les poésies rimées, comme me le racontait un jeune poète d’ici pourtant très talentueux qui se voit attribuer des prix littéraires à Paris.

Mais quand je me suis mis, à travers mes recherches historiques et littéraires, à tomber sur des poésies des nôtres qui furent publiées dans des journaux et périodiques, ou encore dans de petits recueils souvent à compte d’auteur, à des époques que l’on prétend depuis au moins 1960 avoir été chez nous celles d’un désert culturel et intellectuel, j’ai été d’emblée touché, inspiré, parfois amusé par la gouaille des vers de nos poètes oubliés. Je me suis dit à la longue qu’il est bien dommage que tout cela reste enfoui dans des archives trop peu fréquentées, sinon inconnues du plus grand nombre. Et un beau jour de septembre 2017, tout spontanément, j’ai décidé de lancer un carnet-web, les Poésies québécoises oubliées, où sont présentés depuis, à chaque trois jours en moyenne, un poème, des informations biographiques et documents sur son auteur. En date d’aujourd’hui, 9 novembre 2020, c’est donc 381 poèmes que l’on peut consulter sur le site, ainsi que des informations sur près de 300 poètes issus du peuple héritier de Nouvelle-France, et non pas seulement du Québec car certains se trouvaient en Nouvelle-Angleterre aux États-Unis, ou en Ontario, au Manitoba, etc. Et le volume que j’ai publié en septembre 2020, « Nos poésies oubliées », présente les poèmes et notices biographiques de 100 de ces poètes dont, ainsi, les poésies peuvent reprendre vie en touchant et inspirant de nouveau les gens qui les découvrent grâce à ce volume, et aussi, bien sûr, grâce au carnet-web des Poésies québécoises oubliées.

H – Le gouvernement a lancé récemment un nouveau plan de sauvegarde pour le patrimoine bâti. Quelle place devrait tenir le patrimoine littéraire dans nos cœurs ?

FB – Je crois qu’Henri d’Arles, nom de plume de Henri Beaudet (1870-1930), natif d’Arthabaska, prêtre, homme de lettres, historien, qui fut notre premier critique d’art et que je tiens pour l’une de nos meilleures plumes, avait tout à fait raison quand il disait, dans sa conférence intitulée La culture française donnée en 1920 à la salle de la bibliothèque Saint-Sulpice de Montréal : « Les grandes civilisations ont porté très haut leurs poètes et les ont honorés à l’égal de demi-dieux. C’est qu’elles avaient simplement, à force de culture, acquis le sens des choses ».

« Et les bureaucrates et ministres de l’État ont en cette matière pour interlocuteurs ces mêmes élites et prétendus experts qui, à l’instar d’un lord Durham selon qui nous n’étions qu’un peuple sans histoire et sans culture, prétendent qu’avant 1960, tout ou presque n’aurait été ici que « grande noirceur » » – François de Belleville

Le plan de sauvegarde du patrimoine bâti, dont le budget est risible par rapport aux besoins réels, qu’a annoncé le gouvernement Legault, est un bien petit pas, certes, mais il va dans la bonne direction. Tant mieux. Mais le gouvernement, peu importe le parti qui le dirige, ne peut pas, dans les conditions actuelles, accomplir grand-chose pour revaloriser et faire connaître notre patrimoine littéraire, car mis à part de louables et honorables exceptions, les élites littéraires actuelles, dans les institutions d’enseignement notamment, ne respectent pas, dénigrent même, et le plus souvent ignorent les œuvres de la plupart des gens de plume de chez nous d’avant, disons, la première guerre mondiale. Et les bureaucrates et ministres de l’État ont en cette matière pour interlocuteurs ces mêmes élites et prétendus experts qui, à l’instar d’un lord Durham selon qui nous n’étions qu’un peuple sans histoire et sans culture, prétendent qu’avant 1960, tout ou presque n’aurait été ici que « grande noirceur » et sans intérêt sur le plan littéraire, sauf pour ce qui est de quelques auteurs que ces mêmes élites, toutes pâmées, célèbrent en tant que « précurseurs de la révolution tranquille », une expression devenue un cliché creux ânonné de manière répétitive dans ces milieux. Dans ces conditions, on ne peut guère espérer de l’État québécois qu’il fasse ce qu’il faut pour soutenir les efforts de remontée à la surface de notre littérature d’antan, et particulièrement de nos poètes oubliés.

D’ailleurs, en même temps que sortait de presse mon ouvrage Nos poésies oubliées, paraissait un Atlas littéraire du Québec, un gros volume sensé présenter un tableau qui se veut complet de notre histoire littéraire. Or, même pas une dizaine parmi les poètes présentés dans Nos poésies oubliées y sont mentionnés, alors que la plupart d’entre eux furent remarqués de leur vivant, et presque tous ceux qui y sont évoqués ne le sont que très brièvement, sans offrir un aperçu de leurs poésies. Rien qui donne le goût d’aller fouiller ces œuvres, de les découvrir, alors que c’est ce à quoi, si les choses allaient selon le bon sens, devraient être dédiées, du moins en bonne partie, nos institutions littéraires, que ce soit dans nos institutions d’enseignement ou les organismes subventionnés.

H – La plupart des poètes québécois présentés connurent une certaine notoriété de leur vivant, certains furent mêmes célébrés en France. Comment s’explique l’oubli qui les voile ?

FB – C’est très probablement dû à l’espèce de modernisme à tout crin qui s’est répandu de manière désormais hégémonique dans nos milieux littéraires. C’est à qui dénigre le plus la foi et les coutumes de nos ancêtres, leur patriotisme aussi, qu’exprimaient plusieurs de nos poètes oubliés. Dans les ouvrages spécialisés comme les dictionnaires littéraires et anthologies publiés par les milieux littéraires officiels et subventionnés par l’État, on dit souvent, de manière plus ou moins nuancée, que les œuvres de nos poètes d’antan n’ont d’autre intérêt que « documentaire ». Donc circulez, il n’y a rien à voir. Au vu et au su des œuvres de plusieurs de nos poètes ainsi dénigrés, j’ai pu mesurer combien un tel point de vue est réducteur, fallacieux, bête même.

Il ne s’agit pas de prétendre que nos poètes seraient les égaux des Baudelaire, Hugo, Lamartine, Valéry et autres. Ils étaient les produits de leur temps, un temps de lutte pour l’existence nationale et culturelle, donc leur poésie s’en ressent. Mais leurs efforts inspirent souvent la sympathie, pour ne pas dire une estime profonde, sinon une certaine tendresse pour les œuvres poétiques qu’ils nous ont léguées. Et leur amour de la patrie n’est pas la moindre des raisons pour lesquelles il serait bon qu’on les redécouvre de nos jours.

H – De ces cent pionniers du vers présentés jusqu’à Catherine Dorion, peut-on parler d’une évolution de la poésie québécoise ?

FB – Il est vrai que la fille issue d’une famille de la haute bourgeoisie de Québec et députée de Taschereau, Catherine Dorion, est juste assez humoriste pour se prétendre poète, elle dont « l’œuvre » la plus connue est « Chu une plotte », elle surtout qui massacre allègrement la langue française avec le « franglais », ce jargon des colonisés dont elle est furieusement adepte. De fait, cette « franglaiseuse » obstinée et obtuse a poussé la farce jusqu’à accepter d’être la porte-parole officielle de son parti en matière de langue française. Avec Dorion, décidément, nous sommes en pleine « elvisgrattonisation » de la gauche culturelle québécoise, tout donc pour flatter dans le sens du poil et conforter dans leur paresse littéraire les bobos semi-lettrés qui constituent le gros de son électorat. Passons, s’il vous plaît, à des sujets moins loufoques…

H – Comment expliquez-vous le fait que la nature est omniprésente dans cette anthologie ? Est-ce dû à un choix éditorial, ou est-ce représentatif des vers canadiens-français ?

FB – Je ne dirais pas que la nature y est omniprésente, car on y trouve de très beaux et poignants poèmes sur l’amour, l’amitié, la vie qui passe. Je pense notamment au tout dernier poème présenté dans Nos poésies oubliées, celui de Léo d’Yril, qui ne cesse de me remuer après pourtant des dizaines de lectures, ou encore ceux des deux collégiens morts à 17 ans, Ernest Roy et Hector Séguin, dont les vers d’une belle simplicité et clarté ne laissent pas indifférents et que je suis particulièrement fier d’avoir fait remonter à la surface de l’oubli, sans parler de l’émouvante poésie, dont certains vers sont d’une beauté telle qu’ils donnent des ailes, des Charles-E. Harpe, Jeanne Grisé, Jean-Louis Guay, Alice Lemieux, Paul-Émile Lavallée, Joseph-Arthur Lapointe et bien d’autres.

Mais il est vrai que la nature est tout de même très présente dans le volume. C’est certes en bonne partie le résultat d’un choix éditorial, car la sélection fut quand même assez laborieuse sinon déchirante, parmi les près de 400 poètes que j’ai découverts jusqu’à présent, dont tous n’ont pas encore été présentés sur le carnet-web des Poésies québécoises oubliées.

Je crois aussi qu’en effet, ce thème de la nature est représentatif d’une large part de la poésie canadienne-française de l’époque couverte dans le volume. C’est que les poètes y expriment de cette manière leur attachement à la patrie, dont le lieu est bien entendu le sol national, et à ce qu’offre la contemplation de son cadre naturel, tout en rappelant au public lecteur d’aujourd’hui que ce territoire qu’ils célèbrent, ce sont les nôtres qui l’ont exploré, défriché, aménagé, au prix d’efforts surhumains que nous avons à notre époque tendance à totalement oublier, nous contentant d’habiter ces lieux que nous ont ouverts ceux qui nous ont précédés, sans que ne nous vienne à l’esprit quelque sentiment de reconnaissance que ce soit pour nos aïeux qui nous ont ouvert tout cela, au prix d’efforts tels que plusieurs y ont laissé leur santé au point de raccourcir considérablement leurs vies.

H – N’exagérez-vous pas lorsque vous mentionnez que la poésie renferme notre âme collective ?

FB – Je ne dirais pas qu’elle renferme toute notre âme collective, ce qui serait effectivement exagéré, mais plutôt une bonne part de celle-ci. Et je dirais non pas que « la » poésie, mais que, oui, « cette » poésie, celle qu’on nous a cachée et qui ne nous a pas été transmise par nos institutions d’enseignement et nos élites littéraires depuis la soi-disant révolution tranquille, recèle une bonne part de notre âme collective. On y perçoit bon nombre des valeurs et idéaux qui animaient les nôtres à leur époque, comme l’attachement aux héros de notre histoire, à notre patrie, à notre langue française, à nos coutumes, à nos luttes pour nos droits linguistiques et politiques. Chose certaine, on y perçoit combien est grotesquement fausse l’affirmation selon laquelle les nôtres étaient jadis hébétés par une prétendue « grande noirceur ».

On découvre au contraire que fleurissait ici une culture qui mérite davantage de reconnaissance de notre part, aujourd’hui, au lieu du mépris hautain dont l’ont entourée nos propres élites depuis 1960. Les efforts littéraires et poétiques de notre peuple héritier de Nouvelle-France méritent mieux que ce dénigrement « systémique », et d’en prendre connaissance par nous-mêmes a des effets fort bienfaisants, si j’en crois les quelques 400 personnes, dont la plupart étaient jusqu’à présent peu férues de poésie, qui se sont procurées ce volume ou l’ont reçu en cadeau, et ce, à ma grande surprise, car je ne m’attendais au départ qu’à en écouler une centaine tout au plus. Cet engouement, tout relatif puisse-t-il être, signifie quand même quelque chose d’encourageant pour les efforts d’exhumation littéraire de nos poètes oubliés qui ne demandent qu’à nous toucher et à nous inspirer de nouveau par les œuvres qu’ils nous ont léguées et qui sont transmises à nos compatriotes d’aujourd’hui par le carnet-web des Poésies québécoises oubliées et le volume Nos poésies oubliées.

Pour se procurer le volume « Nos poésies oubliées » directement de l’auteur : francoisdebienville@gmail.com

Pour se procurer le volume via BouquinBec – https://boutique.bouquinbec.ca/nos-poesies-oubliees.html


De Bienville, François. (2020) Nos poésies oubliées. Voix retrouvées des héritiers de Nouvelle-France. Éditions à compte d’auteur. 144 p.

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