Qui se souvient de Lambert Closse ?

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ÉCRIT PAR LÉO BEAUDOIN   

En 1672, trente ans après la fondation de Montréal, le sulpicien François Dollier de Casson, seigneur de l'île, considère que le temps est venu de remplacer par des rues bien tracées les sentiers tortueux reliant les maisons les unes aux autres. Assisté du notaire et arpenteur Bénigne Basset, il dessine un plan et entreprend de négocier avec les propriétaires des lots. Le plan prévoit trois rues principales parallèles au fleuve (Saint-Paul, Notre-Dame et Saint- Jacques) coupées par sept autres de longueurs et de largeurs diverses(1). Il nomme l'une d'elles «Saint-Lambert». Elle descend de la rue Notre-Dame à la Petite rivière Saint-Martin, qui coule dans l'axe de l'actuelle rue Saint-Antoine. De l'autre rive de cette rivière, un sentier dans la forêt conduira plus tard au faubourg Saint- Laurent, lequel donnera son nom au sentier, lequel deviendra une rue, puis la Main (2).

Tous puisés à l'arsenal religieux, les noms de ces rues ne sont pas le fruit du hasard. La rue ou la côte Saint-Lambert, pour sa part, rappelait la mémoire du major Raphaël Lambert Closse, un héros de Ville-Marie que Dollier de Casson admirait, tué dix ans auparavant par les Iroquois, près de cet endroit. De plus, cette rue marquait la limite ouest d'une terre que Chomedey de Maisonneuve avait concédée à Closse, en 1658.

On ne connaît noriginal.2522i la date de sa naissance, ni celle de son arrivée en Nouvelle-France. Marie-Claire Daveluy affirme qu'il est né vers 1618 à Saint-Denis de Mogues, dans les Ardennes, mais selon le registre des mariages, il serait tourangeau et âgé de 43 ans en août 1657(3). La qualité de son écriture dans les documents qu'il a laissés prouve une bonne éducation et son habileté comme militaire laisse croire qu'il avait choisi la carrière des armes. Un document notarié de mai 1648 porte sa signature, ce qui laisse à penser qu'il serait arrivé à Montréal avec la recrue de 1647(4). À partir de 1651, il exerce la fonction de notaire alternativement avec Jean de Saint-Père(5), devenant ainsi l'un des deux premiers tabellions de Montréal.

Rapidement intégré à la petite communauté des Montréalistes, il adhère entièrement aux objectifs missionnaires de Ville-Marie, défriche son lot de terrain et fait le commerce des fourrures avec les Amérindiens alliés, mais c'est surtout comme défenseur de la colonie contre la fureur iroquoise qu'il attache étroitement son nom à l'histoire de Montréal(6).

En 1651, il ne reste plus qu'une cinquantaine de personnes dans le fort. Découragés, Jeanne Mance et Maisonneuve songent à fermer le poste, mais décident finalement de tenter de lever la recrue de la dernière chance. Maisonneuve retourne en France, confiant à Charles d'Ailleboust le commandement du fort et au major Lambert Closse le soin de défendre la petite communauté. Tous les chroniqueurs contemporains sans exception (Marie Morin, Relations des jésuites, Marie de l'Incarnation, Dollier de Casson, entre autres) vantent le courage du major Closse, son adresse dans le maniement des armes, la rapidité de ses réflexes et la sagesse de son commandement. Rompu à la guerre d'embuscades, il sait exécuter des mouvements rapides, des replis agressifs et rusés. Il a dressé sa chienne, Pilotte, à signaler la présence de l'ennemi(7). À l'unanimité, on lui décerna le titre de Sauveur de Montréal. La situation se redresse avec le retour de Maisonneuve, en 1653, accompagné de la centaine de personnes de la Grande Recrue. La guerre se poursuivra, implacable, jusqu'à la venue du régiment de Carignan, en 1665 et la conclusion du traité de paix avec les nations iroquoises, deux ans plus tard.

Entre-temps, Closse est toujours sur la brèche. De 1655 à 1657, il occupe le poste de gouverneur de Montréal, en l'absence de Maisonneuve. En cette qualité, il encourage Marguerite Bourgeoys en faisant graver une plaque de cuivre à la pose de la première pierre de la chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Secours(8). À ce moment, survint un événement qui devait mettre fin à sa vie de célibataire. Lors d'un échange de prisonniers, Élisabeth et Marie Moyen des Granges, deux fillettes dont les parents avaient été assassinés par les Iroquois, furent délivrées et confiées aux soins de Jeanne Mance. Le 12 août 1657, le père Pijart, jésuite, bénissait le mariage de Lambert Closse, 43 ans et Élisabeth Moyen, 16 ans (9). En octobre de l'année suivante, Élisabeth donnait naissance à une fille qui mourut le jour même de sa naissance. Deux ans plus tard, naissait une autre fille, Jeanne-Cécile.

Le 2 février 1658, Maisonneuve a jugé que ce vaillant compagnon a bien mérité de la communauté. Il lui accorde, en fief, la plus grande terre jusque-là concédée à Montréal, soit 100 arpents. Bornée au sud à deux arpents du fleuve, soit au nord de la rue Saint-Paul, à l'ouest par ce qui deviendra la côte Saint-Lambert et se prolongeant sur 25 arpents, soit jusqu'à la montagne elle s'étendait jusqu'à une ligne aux environs de l'actuelle place Vauquelin (10), En lui concédant cette terre à titre d'arrière-fief, Maisonneuve faisait accéder Lambert Closse à la qualité de seigneur et donc à la petite noblesse de la Nouvelle-France.

 

Source

1.                   Aline Gubbay. A Street called THE MAIN. Montreal, Meredian Press, 1989, p. 19.
2.                   En raison de la dénivellation du terrain, on la désigna «côte Saint-Lambert». Près de la rue Saint-Jacques, une plaque rappelle que la côte Saint-Lambert fut ainsi nommée à la mémoire de Lambert Closse. En 1912, les immeubles situés dans l'axe de la côte Saint-Lambert depuis la rue depuis Notre-Dame jusqu'au fleuve étaient démolis et l'ensemble devint le boulevard Saint-Laurent.
3.                   Marie-Claire Daveluy. Closse, Raphaël- Lambert, dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne. Marcel Trudel. Montréal. La formation d'une société. 1642-1663. Fides, 1976, p. 245.
4.                   Mère Marie Morin laisse entendre qu'il fut recruté par M. de la Dauversière. Histoire simple et véritable. Édition critique par Ghislaine Legendre, P. U. M., 1979, p. 47.
5.                   Son greffe comporte 30 actes entre 1651 et 1656. Marie-Claire Daveluy. Ibid.
6.                   Rappelons que la haine des Nations iroquoises contre les Français remontait à l'alliance de Champlain avec leurs ennemis Hurons, Montagnais, Algonquins, etc., un demi-siècle plus tôt.
7.                   L'un des socles du monument à Maisonneuve, sur la place d'Armes, porte une statue représentant Lambert Closse et sa chienne Pilote.
8.                   Patricia Simpson. Marguerite Bourgeoys et Montréal. 1640-1665. Montréal & Kingston, McGill/Queen's University Press, 1999, p. 127.
9.                   Le registre des mariages accorde cet âge à L. Closse. Marcel Trudel, loc. cit. L'Oublié, un roman de Laure Conan publié au début du XXe siècle, décrit l'idylle du couple Closse-Moyen.
10.                Roger Chartrand. Le Vieux-Montréal. Une tout autre histoire. Septentrion, 2007, p. 231. Voir aussi Jean-Denis Robillard. Montréal en tête. Été 2008, p. 4.

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