Raspail en quelques pages

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Jean Raspail n’est pas un Marc Lévy ou un Michel Houellebecq et, soyons honnêtes, une séance de dédicaces du dernier Raspail dans une librairie de Montréal ou de Québec ne susciterait pas de bousculade. Pourtant ceux qui ont le privilège de connaître son œuvre, la mention du nom de Jean Raspail est indissociable de celle de son ouvrage le plus connu, « Le Camp des Saints », roman prophétique paru en 1973, une œuvre qui suffirait à elle seule à assurer la réputation d’un auteur, réputation sulfureuse certes, mais réputation tout de même.

Plus de quarante ans après sa publication, « Le Camp des Saints » devrait être une lecture obligatoire pour tous nos dirigeants politiques, une lecture précédée ou suivie de celle non moins obligatoire du célèbre discours de 1968 « Rivers of Blood »(1), du député conservateur anglais Enoch Powell, l’immigration de masse non-européenne inassimilable avait trouvé ses Cassandre, l’un et l’autre lucides comme la fille de Priam et, comme elle, condamnés à ne pas être écoutés.

Un livre comme « Le Camp des Saints » aurait largement suffi à assurer la renommée de son auteur. Jean Raspail a fait plus : il a écrit depuis 1973 une œuvre romanesque, riche, dense exigeante, cohérente, quelquefois désespérante, mais toujours passionnante.

Madeleine Roussel s’est intéressée à cette œuvre romanesque (2) et a cartographié pour nous le monde raspailien. Le point de départ en est son aversion pour le monde moderne, une aversion qui prend sa source dans l’attachement profond qu’il voue à la civilisation occidentale, européenne, chrétienne, catholique même plus précisément. (3)

Cette aversion explique aussi les évasions qui caractérisent l’œuvre de Raspail, Mme Roussel évoque avec intelligence ces « portes de sorties » dans l’espace, dans le temps et dans l’imaginaire qui permettent à Raspail et, avec lui, à ses lecteurs, de quitter eux aussi momentanément un monde matérialiste et individualiste, un monde qui abandonne sans beaucoup de remords des siècles de culture et de traditions.

Ces modes d’évasion ne sont pas mutuellement exclusifs. Romancier de talent, Raspail les mêle avec une part plus ou moins grande de réalité. Ses lecteurs comprennent rapidement que la Patagonie, si importante dans son œuvre, constitue ainsi une triple évasion, géographique, temporelle et imaginaire, oscillant entre rêve et réalité. Les mêmes considérations s’appliquent à la famille von Pikkendorf, pure création de Raspail, cette famille allemande, mais profondément européenne évolue avec une totale liberté dans le temps et dans l’espace, à travers des événements bien réels eux, du Mexique de 1863 (l’aventure de l’empereur Maximilien) à la France de mai 1940, de l’Allemagne de l’automne de 1944 aux derniers combats de l’Indochine française.

L’aversion qu’éprouve Raspail pour notre époque réside aussi dans le fait qu’à ses yeux, la société occidentale contemporaine mène une guerre de tous les instants contre le sacré. A contrario, Raspail recherche ce sacré mis sur la touche par trop de nos contemporains (sans qu’ils en semblent trop malheureux d’ailleurs, ce qui est peut-être le symptôme le plus inquiétant de notre époque). Son catholicisme, mais aussi une vie d’ethnologue, l’ont préparé à accueillir les signes et les manifestations du sacré. Lieux chargés de prières, objets vénérés au cours des siècles, solitaires ayant valeurs de témoins (comme dans L’Anneau du Pêcheur), signes incompréhensibles et décidables uniquement par celui qui veut écouter, le romancier leur confère l’asile diplomatique dans son imaginaire Patagonie qui sera peut-être leur dernier sanctuaire dans une époque froide et sans âme.

Madeleine Roussel s’intéresse finalement à la conception du « trône et de l’autel » chez son sujet. Les lecteurs y découvriront, sans surprise à ce point, un auteur royaliste et réactionnaire. Pourtant Raspail n’est pas un militant et il ne prend pas parti entre les différents prétendants au trône de France. Il ne suggère d’ailleurs aucune restauration, bien conscient que la royauté qu’il appelle de ses vœux dans Sire et Le roi au-delà de la mer est aux antipodes des valeurs de la société française de 2015.

Il y a plusieurs années, un journaliste a qualifié Raspail d’écrivain crépusculaire, et il est vrai que les héros de ce dernier défendent des mondes sur le point de s’éteindre et qu’il y a rarement des vainqueurs dans ces livres. Ces vaincus sont cependant magnifiques, ils ne montrent aucune amertume et meurent sans colère sachant que leur destin est de partir en témoins avec l’espoir de « faire école » et d’éveiller quelques âmes fortes.

Toute l’œuvre de Raspail est une œuvre profondément politique (4). L’observation quasi-scientifique qu’il fait de la décadence de l’Occident est fondamentalement politique. Le dernier carré du « Camp des Saints », les sept cavaliers qui quittent la ville…(5), les compagnons du jeune prétendant de Sire, les passagers du train de Septentrion ont vocation à être plus que simples créations romanesques. Ils résistent, s’opposent, s’évadent en dernière instance… et nous appellent à faire de même. Raspail, à l’instar de Maurras, croit que le désespoir est une sottise absolue, il suffit de quelques âmes…

Pour ceux qui aiment l’œuvre de Jean Raspail, le livre de Madeleine Roussel est une invitation à relire les classiques de l’auteur, pour les autres, cet ouvrage devrait être une invitation à découvrir cette œuvre.

À tous, laissons ce cri de ralliement: « Patagons de tous les pays, unissez-vous ».

ROUSSEL, Madeleine. (2010) Jean Raspail, miroir d’une œuvre. Le Barroux, Éditions Sainte-Madeleine. 90 p.

(1) Le texte est disponible sur Internet et sur YouTube.
(2) Œuvre romanesque, car Raspail est aussi auteur de récits de voyage.
(3) Jean Raspail, miroir d’une œuvre, page 14
(4) Au-delà des prises de position dans ses romans, Jean Raspail a aussi très clairement parti sur l’état de la France dans un texte paru dans le quotidien Le Figaro du 17 juin 2004: La patrie trahie par la République
(6) Jean Raspail.net <//raspail.net/>

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