Regard outre-Atlantique sur la Nouvelle Droite

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michael_omeara-new_culture_new_right_anti-liberalism_in_postmodern_europeC’est avec la montée du protestantisme, intrinsèquement individualiste, que la modernité prit naissance en Europe. Le bloc homogène catholique devenant pluraliste par les influences dues au protestantisme, des gouvernements neutres et tolérants devenaient la seule façon de coexister pacifiquement. C’est suite aux Lumières et à la Révolution française que la droite de tradition, antilibérale, prit racine. Aux États-Unis, parce que leur pays ne connut jamais de société pré-libérale et aristocratique, la droite découle directement des Lumières et diffère grandement de la droite européenne. C’est d’ailleurs ce modèle américain d'une droite réformée qui s’impose en Europe à la suite de la Seconde Guerre mondiale, remplaçant la droite européenne, discréditée par les régimes fasciste et national-socialiste. Depuis, même la gauche s’est dénaturée et s’est libéralisée, rejetant la lutte anticapitaliste pour adopter des politiques libérales près de celles proposées par la droite réformée. C’est dans ce contexte qu’en 1968 est né le GRECE (Groupement de recherche et d’étude pour la civilisation européenne), groupe formé pour reformuler et réhabiliter les idées traditionalistes. C'est à cette organisation que les médias donnèrent le surnom de Nouvelle Droite.

Le GRECE, très similaire à ce que fut l’École de Francfort pour les marxistes, croit à l’importance de la culture pour que des changements politiques puissent être engrangés. Contrairement aux autres mouvances de droite, le GRECE ne se revendique ni du catholicisme (bien que certains grécistes furent des catholiques convaincus), ni du fascisme, ni du colonialisme, mais simplement de la tradition européenne. Il est impossible de définir la pensée du GRECE en quelques mots, celle-ci étant plurielle et diversifiée, mais tous les penseurs et auteurs se rattachant à cette école de pensée se revendiquèrent d’un antilibéralisme lié à l’intégrité de la culture et de l’identité européenne. Si le modernisme et le postmodernisme ne sont pas rejetés en bloc, l'aspect marchand, libéral et homogène l’est. Pour se développer et atteindre son plein potentiel, l’homme se doit de s’enraciner dans ses traditions collectives.

Les grécistes s’éloignent du rationalisme cartésien qui vise à tout quantifier et à faire fi des valeurs européennes. Ils rejettent l’individualisme qui coupe l’individu de sa communauté organique sans laquelle aucune culture n’est imaginable. Ce sont d’ailleurs ces idéologies qui écrasent les peuples et les déracinent, encourageant l’immigration massive ayant un double objectif, soit de dissoudre les peuples et de réduire les coûts de production. Les dérives libérales plaçant l’individu dans son aspect libidineux au centre du monde est particulièrement visible dans la sphère sexuelle. Après le féminisme souhaitant non pas émanciper la femme, mais en faire le sosie du mâle, on cherche aujourd’hui, avec la théorie du genre, à s’émanciper de son corps, dernier rempart à la liberté totale. La Nouvelle Droite réplique évidemment en rappelant la polarité et la complémentarité de l’homme et de la femme ; exit la théorie du genre, le féminisme, mais également la misogynie.

Michael O’Meara connaît bien son sujet et contrairement à certains analystes nord-américains, ne sombre pas dans une idéalisation faussée de la Nouvelle Droite. Il remarque donc qu’après trente ans d’existence, le GRECE prit une tangente totalement différente, prônant la reconnaissance des droits et des spécificités aux groupes allogènes présents sur le territoire européen. Ce point de rupture est également un des aspects qui nous éloignent de la Nouvelle Droite. Ce changement, qui causa le départ de nombreuses grosses pointures du GRECE, peut s’expliquer par le détournement de la trajectoire du groupe. Ecole de pensée métapolitique, elle laissa l’aspect politique et culturel de côté, sombrant dans une hyper intellectualisation qui les déconnecta du peuple et de leurs idées identitaires.

Dans leur recherche sur l’âme et la tradition d’Europe, nombreux furent les grécistes qui en vinrent à rejeter le christianisme, religion importée qui, par son universalisme et le caractère individuel de la rédemption, aurait pavé la voie à la modernité libérale. Loin de vouloir réhabiliter les dieux préchrétiens, ils souhaitent faire revivre les valeurs héroïques d’antan, oubliant pourtant que ces valeurs connurent leur paroxysme avec les chevaliers chrétiens du Moyen-Age. Si ces critiques s’appliquent effectivement au protestantisme, il est clair que les religions catholique et orthodoxe sont des synthèses purement européennes, tant dans leurs rites et que dans leurs croyances, et que malgré le volet personnel de la rédemption, ces religions permirent d’unir l’Europe contre les ennemis extérieurs, comme aucune autre idéologie ou religion ne sut le faire. L’exemple du Canada français qui ne survit que grâce au clergé démontre aussi que l’opposition entre communauté organique et catholicisme est loin d’être un fait avéré. Dans sa conclusion, l’auteur souligne également qu’il serait faux de croire qu’après 1500 ans de christianisme en Europe, cette religion ne porte pas une part importante de l’esprit européen et que la tradition aujourd’hui n’est représentée que par certains courants catholiques.

La vision historique des grécistes est fortement inspirée par la pensée d’Heidegger, de Nietzsche et de Spengler. A la vision linéaire moderniste, la vision cyclique, voire sphérique, est préférée. C’est dans cette optique de retour ou d’archéofuturisme qu’est prôné un retour à la division tripartite de la société selon le modèle indo-européen, où les producteurs et marchands (l’économique) sont au bas de l’échelle alors que les prêtres et guerriers, incarnant des valeurs hautement plus nobles, se retrouvent en haut de la pyramide.

Si l’opposition à l’hégémonie américaine est aujourd’hui associée à la gauche, c’est la droite antilibérale, avec Evola, Bardèche et Spengler, qui fut la première à identifier les États-Unis comme un danger majeur, pire encore que l’Union soviétique. Cette nation, bâtie sur une base purement rationnelle et artificielle, est rapidement devenue l’incarnation des principes individualistes et calvinistes, qui se muèrent en libéralisme marchand universaliste. En fait, très peu de choses séparent les États-Unis de l’URSS et c’est justement en raison de cette proximité idéologique entre les deux pôles que les grécistes refuseront de se considérer comme des Occidentaux. Ne souhaitant ni être inféodé à Washington ou Moscou, les grécistes se tournèrent vers les pays du Tiers-Monde qui refusent les dogmes libéraux.

Pour en revenir à l’Europe, elle est en déclin et ce malgré son avancée technologique et culturelle. L’État-nation l’est également et la Nouvelle Droite considère ce modèle périmé, lui préférant une Europe unie qui n’a rien à voir avec le rêve eurocrate, mais se rapprochant davantage des thèses d’Alexandre Douguine, bien qu’officiellement les grécistes s’en distancent. L’Europe du futur pour plusieurs grécistes serait un empire eurosibérien, où une démocratie locale basée sur les communautés ethniques permettrait aux peuples européens de vivre selon leurs traditions et leur culture.

Parmi les critiques de l’auteur, certaines ont déjà été mentionnées plus haut, mais parmi les plus importantes et celles qui nous touchent le plus, il y a celle de la mauvaise cible. L’antiaméricanisme gréciste est certes justifiable, mais il a fait perdre de vue à nombre des penseurs de la Nouvelle Droite que l’américanisation représente un danger nettement moins immédiat que l’immigration de remplacement. La disparition de la culture européenne, remplacée par la culture hégémonique américaine, est certes moins dangereuse que la disparition du peuple européen substitué par des immigrants toujours plus nombreux. Cet antiaméricanisme fait également oublier aux grécistes qu’au cœur même de l’Amérique, de nombreux groupes ethniques, notamment les catholiques irlandais, polonais, italiens et canadiens-français, refusent le modèle calviniste de l’Amérique actuelle.

Il peut sembler pour le moins curieux de recommander un livre en anglais pour discuter d’un phénomène français, mais c’est justement parce que l’auteur écrit d’une perspective non française que cet ouvrage rejoindra un public québécois qui, bien que partageant une langue commune, ne vit pas la réalité française. Cette distanciation permet également de donner un portrait juste et non émotif de cette école de pensée qui permit de fournir nombre d’armes intellectuelles aux mouvements de droite modernes. Les notes de bas de page, très fréquentes et bien documentées, permettent également de faire connaître certains penseurs du GRECE qui, bien que moins connus, gagnent à être lus.

O’Meara, Michael. (2014) New Right, New Culture. Arktos. 288 p.

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